Ma grand-mère dirait qu'on ne fait pas d'omelette sans casser d'oeufs, mon père, qu'on n'a rien sans rien, et les métaphysiciens, que l'être ne peut venir du néant. Cette évidence matérialiste semble pourtant échapper aux homo digitalis que nous sommes devenus et qui pensons que la connexion au Réseau nous est offerte 7 jours 7 et H24 tel un présent tombé des cieux.

Dans son dernier livre L'enfer numérique, voyage au bout d'un like, le journaliste Guillaume Pitron nous suggère de regarder non pas la face visible et éthérée d'Internet mais sa face cachée, souterraine. Celle qui ne plane pas comme un doux nuage au-dessus de nos têtes mais celle qui a "un goût, une odeur, une texture et même un son. Ce goût, c'est celui du sel sur les câbles marins, l'odeur, celle du beurre rance, le bruit, celui de la stridence des serveurs dans les data centers et la couleur, le vert des données qui transitent". La phrase claque fort, même si je me demande encore où il a été chercher cette odeur de beurre rance.

"Quand on lui montre la lune, l'imbécile regarde le doigt" donnerait dans une version 2.0 mise au goût du jour un truc comme "Quand on décrit la complexité matérielle du réseau, l'imbécile s'extasie devant sa connexion Wi-Fi entre les cinq mètres qui séparent sa chambre de son salon". Illusion du sans-fil, quand tu nous tiens. Mais notre méconnaissance de l'écosystème numérique ne se limite pas à ses infrastructures. Concrètement, nous sommes des milliards à exécuter chaque jour un nombre incalculable de tâches, mais combien à en connaître les répercussions pour l'environnement et la vie d'autres êtres humains quand nous publions une photo de notre chien qui dort sur Instagram ou quand nous créons un événement pour le climat sur Facebook?

'Combien sommes-nous à connaître les répercussions pour l'environnement quand nous publions une photo de notre chien sur Instagram?'

J'ai récemment commandé des lentilles sur un site situé aux Pays-Bas, transaction finalisée vers 19 heures. Le lendemain matin, je me lève, je ne bouscule personne car je dois descendre dégourdir les pattes d'Alice - ma chienne, pour rappel - et là, ô surprise, ma commande est déjà dans ma boîte aux lettres. Le consommateur apprécie et ne se prive pas d'accorder 5 étoiles à la qualité du service. Mais que s'est-il passé pendant que je dormais paisiblement? Ma commande a-t-elle été traitée par un robot ou un humain? Où ont été stockées mes données et pour combien de temps? Des femmes et des hommes ont-ils touché les boîtes avant que la caisse ne soit fermée? Si oui, se sont-ils lavés les mains aux toilettes? Le camion était-il à moitié rempli ou à moitié vide? A quelle heure le chauffeur a-t-il dû se lever? A-t-il même dormi?

De la même façon qu'il serait éclairant de visiter un abattoir avant de manger un steak, ou une usine au Bangladesh avant d'acheter un tee-shirt H&M, ne serait-il pas opportun de mieux informer les jeunes et les futurs utilisateurs sur le fait qu'Internet n'est pas un cloud immatériel, comme les opérateurs et publicitaires essaient de nous le faire croire, mais plutôt un gigantesque réseau d'énergie et de matières qui, dans notre imaginaire culturel, ressemblerait plus à une certaine idée de l'enfer qu'à un nuage céleste? Leur dire que 20% de l'électricité mondiale est déjà utilisée pour les data centers et que ce chiffre ne fera plus jamais qu'augmenter? Que les métaux rares, souvent extraits du sol par des enfants, sont destinés presque exclusivement aux smartphones chargés de calmer nos kids? Ou encore que nos "tkt", "bàv" et "LOL" sont stockés sur sept serveurs Google à travers le monde, afin d'éviter les crashs et pertes de données? Maintenant que vous le savez, y réfléchirez-vous à deux fois avant de faire un reply to all à votre groupe de travail juste pour dire "qui veut un sandwich?" Sus à la boulimie digitale! (Et je ne parle bien entendu pas ici du sandwich au thon piquant que vous mangez en suçant vos doigts.)

Ma grand-mère dirait qu'on ne fait pas d'omelette sans casser d'oeufs, mon père, qu'on n'a rien sans rien, et les métaphysiciens, que l'être ne peut venir du néant. Cette évidence matérialiste semble pourtant échapper aux homo digitalis que nous sommes devenus et qui pensons que la connexion au Réseau nous est offerte 7 jours 7 et H24 tel un présent tombé des cieux. Dans son dernier livre L'enfer numérique, voyage au bout d'un like, le journaliste Guillaume Pitron nous suggère de regarder non pas la face visible et éthérée d'Internet mais sa face cachée, souterraine. Celle qui ne plane pas comme un doux nuage au-dessus de nos têtes mais celle qui a "un goût, une odeur, une texture et même un son. Ce goût, c'est celui du sel sur les câbles marins, l'odeur, celle du beurre rance, le bruit, celui de la stridence des serveurs dans les data centers et la couleur, le vert des données qui transitent". La phrase claque fort, même si je me demande encore où il a été chercher cette odeur de beurre rance."Quand on lui montre la lune, l'imbécile regarde le doigt" donnerait dans une version 2.0 mise au goût du jour un truc comme "Quand on décrit la complexité matérielle du réseau, l'imbécile s'extasie devant sa connexion Wi-Fi entre les cinq mètres qui séparent sa chambre de son salon". Illusion du sans-fil, quand tu nous tiens. Mais notre méconnaissance de l'écosystème numérique ne se limite pas à ses infrastructures. Concrètement, nous sommes des milliards à exécuter chaque jour un nombre incalculable de tâches, mais combien à en connaître les répercussions pour l'environnement et la vie d'autres êtres humains quand nous publions une photo de notre chien qui dort sur Instagram ou quand nous créons un événement pour le climat sur Facebook? J'ai récemment commandé des lentilles sur un site situé aux Pays-Bas, transaction finalisée vers 19 heures. Le lendemain matin, je me lève, je ne bouscule personne car je dois descendre dégourdir les pattes d'Alice - ma chienne, pour rappel - et là, ô surprise, ma commande est déjà dans ma boîte aux lettres. Le consommateur apprécie et ne se prive pas d'accorder 5 étoiles à la qualité du service. Mais que s'est-il passé pendant que je dormais paisiblement? Ma commande a-t-elle été traitée par un robot ou un humain? Où ont été stockées mes données et pour combien de temps? Des femmes et des hommes ont-ils touché les boîtes avant que la caisse ne soit fermée? Si oui, se sont-ils lavés les mains aux toilettes? Le camion était-il à moitié rempli ou à moitié vide? A quelle heure le chauffeur a-t-il dû se lever? A-t-il même dormi? De la même façon qu'il serait éclairant de visiter un abattoir avant de manger un steak, ou une usine au Bangladesh avant d'acheter un tee-shirt H&M, ne serait-il pas opportun de mieux informer les jeunes et les futurs utilisateurs sur le fait qu'Internet n'est pas un cloud immatériel, comme les opérateurs et publicitaires essaient de nous le faire croire, mais plutôt un gigantesque réseau d'énergie et de matières qui, dans notre imaginaire culturel, ressemblerait plus à une certaine idée de l'enfer qu'à un nuage céleste? Leur dire que 20% de l'électricité mondiale est déjà utilisée pour les data centers et que ce chiffre ne fera plus jamais qu'augmenter? Que les métaux rares, souvent extraits du sol par des enfants, sont destinés presque exclusivement aux smartphones chargés de calmer nos kids? Ou encore que nos "tkt", "bàv" et "LOL" sont stockés sur sept serveurs Google à travers le monde, afin d'éviter les crashs et pertes de données? Maintenant que vous le savez, y réfléchirez-vous à deux fois avant de faire un reply to all à votre groupe de travail juste pour dire "qui veut un sandwich?" Sus à la boulimie digitale! (Et je ne parle bien entendu pas ici du sandwich au thon piquant que vous mangez en suçant vos doigts.)