C'est lui qui a choisi le lieu du rendez-vous, une brasserie dont le décor tout en poutres et banquettes en bois n'a pas dû bouger d'un iota depuis qu'on y a servi la première pinte il y a presque septante ans. S'il y a ses habitudes, c'est que l'on peut y manger jusque tard dans la nuit, une aubaine lorsque l'on sort de scène à l'heure où les autres se couchent. Le serveur l'a tout de suite reconnu - il n'est pas le seul, sur ses pas, ça murmure sec " Regarde, c'est Bernard Yerlès ! " -, direction une petite table, tout au fond, à deux pas de la cuisine. Un isolement tout relatif qui n'empêchera pas Gigi et ses copines de venir sur la pointe des pieds quémander un autographe gentiment accordé... Le timing est serré, le comédien est attendu pour un cours d'escrime avant de retrouver sa répétitrice, on ne s'attaque pas aux 1 600 vers de Cyrano impunément, il faut bien qu'ils infusent peu à peu la mémoire profonde. Dans quelques jours, il se glissera dans la peau du poète bretteur le plus romantique du répertoire, sous la voûte enluminée d'étoiles de l'abbatiale de Villers-la-Ville. Des vacances sur les planches, Bernard Yerlès en a vécu d'autres, de Neufchâteau à Avignon, en passant par le théâtre improvisé de ce camping qui l'a vu préparer le concours d'entrée de l'Insas, en 1980. En famille ou en tournée, il y a toujours eu du monde dans ses étés. Lever de rideau.
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