C'est lui qui a choisi le lieu du rendez-vous, une brasserie dont le décor tout en poutres et banquettes en bois n'a pas dû bouger d'un iota depuis qu'on y a servi la première pinte il y a presque septante ans. S'il y a ses habitudes, c'est que l'on peut y manger jusque tard dans la nuit, une aubaine lorsque l'on sort de scène à l'heure où les autres se couchent. Le serveur l'a tout de suite reconnu - il n'est pas le seul, sur ses pas, ça murmure sec " Regarde, c'est Bernard Yerlès ! " -, direction une petite table, tout au fond, à deux pas de la cuisine. Un isolement tout relatif qui n'empêchera pas Gigi et ses copines de venir sur la pointe des pieds quémander un autographe gentiment accordé... Le timing est serré, le comédien est attendu pour un cours d'escrime avant de retrouver sa répétitrice, on ne s'attaque pas aux 1 600 vers de Cyrano impunément, il faut bien qu'ils infusent peu à peu la mémoire profonde. Dans quelques jours, il se glissera dans la peau du poète bretteur le plus romantique du répertoire, sous la voûte enluminée d'étoiles de l'abbatiale de Villers-la-Ville. Des vacances sur les planches, Bernard Yerlès en a vécu d'autres, de Neufchâteau à Avignon, en passant par le théâtre improvisé de ce camping qui l'a vu préparer le concours d'entrée de l'Insas, en 1980. En famille ou en tournée, il y a toujours eu du monde dans ses étés. Lever de rideau.

La maison brabançonne de son père : " Je suis attaché aux lieux de mémoire. " © photos : dr

Si l'été avait sa partition, ce serait...

Sans hésiter, Le Sud de Nino Ferrer ( lire par ailleurs). Mon père était d'origine française, il aimait nous emmener à la découverte de son pays, que ce soit la Provence ou le Bordelais, où il avait de la famille, un de ses cousins y était vigneron. On partait en voiture, je vois encore ces images tremblantes filmées avec une caméra Super 8, je suis tout bébé, mes parents chargeaient la Panhard, destination Vallauris. J'ai eu une maison plus tard dans la région, un vieux moulin que j'ai retapé moi-même où l'on se retrouvait en famille et entre amis tous les étés. Aujourd'hui, mes enfants ont grandi, c'est devenu plus compliqué de réunir tout le monde aussi loin. Alors j'ai décidé de le vendre pour racheter la maison de campagne de mon père, en Brabant wallon. Je suis très attaché aux lieux de mémoire, à la transmission, aux clans qui se retrouvent. C'est ma madeleine de Proust à moi.

Ses enfants sur les hauteurs de Nice. © photos : dr

Plus tard, les vacances se sont-elles toujours passées sur les planches ?

Plus jeune, j'étais un stagiaire assidu de l'Académie d'été de Neufchâteau ! Je me souviens aussi des mois qui ont précédé mon entrée à l'Insas. Nous étions au camping, mon meilleur ami qui préparait le Conservatoire nous accompagnait. Nous avions décidé de travailler ensemble une scène du Misanthrope. Je jouais Alceste, lui Philinte et nous répétions au bord de la piscine face à mes frères et soeur et aux autres vacanciers un peu étonnés ! Une fois dans le métier, comme je voyageais beaucoup, en tournée d'abord puis en tournage le reste de l'année, quand mes enfants sont nés, je me suis forcé à organiser mon calendrier pour me poser l'été en famille. C'est heureusement une période de trêve pour les acteurs, même si c'est souvent le moment où l'on doit apprendre son texte pour la rentrée ! Il y a aussi les festivals. Mais même si l'on a la chance de faire le festival d'Avignon, ce qui m'est arrivé plusieurs fois, dans le In et dans le Off, au mois d'août, en France, tout s'arrête, même les tournages !

Dans le Sud, avec les légumes de son jardin. © photos : dr

Les tournages justement, c'était aussi l'occasion de voir du pays, de voyager ?

Grâce aux téléfilms, j'ai bénéficié d'un petit statut de " héros d'aventure ", ce qui m'a permis de bouger en Afrique du Sud, en Thaïlande, au Venezuela... Il m'est même arrivé de pouvoir emmener mes enfants, à La Réunion notamment. Comme je rayonnais beaucoup pour le boulot, j'avais moins l'envie de partir loin pendant les vacances. Cela explique sans doute mon désir d'enracinement.

Cette année, en tout cas jusqu'au 11 août, vous serez à Villers-la-Ville, pour jouer Cyrano. C'est une première ?

Une double première même puisque je n'ai jamais joué Cyrano et jamais joué à Villers non plus. On m'avait proposé un rôle, il y a quelques années, mais cela n'avait pas pu se faire pour des questions d'agenda. Cyrano en plus, c'est le rêve de tout acteur, même s'il faut une certaine inconscience pour se mesurer à lui... et aux autres comédiens qui l'ont incarné avant. C'est un peu surhumain de s'y atteler, mais ça, on ne s'en rend compte qu'une fois que l'on s'attaque au texte et que l'on ne peut plus reculer. Là, je me suis dis : " Mais dans quoi est-ce que je me suis lancé ? " On parle quand même de 1 600 vers rien que pour Cyrano. Cela fait quelques mois que je travaille le texte pour qu'il s'installe dans la mémoire profonde, que tout soit parfaitement fluide.

Bernard Yerlès © Frederic Raevens

Est-ce le genre de texte, une fois appris, qui ne vous quitte plus jamais ?

On ne connaît peut-être plus toute la pièce mais il en reste toujours quelque chose. J'ai encore en mémoire des passages entiers de Britannicus - ( Il déclame une réplique de Néron) : " Quoi Madame, Est-ce donc une légère offense de m'avoir si longtemps caché votre présence ? Ces trésors dont le ciel voulut vous embellir, les avez-vous reçus pour les ensevelir ? " - que j'ai joué au Varia il y a vingt-cinq ans ! Alors que je ne me souviens plus d'une seule ligne de Nos femmes encore à l'affiche cette année. Le vers aide, à la manière d'une chanson, c'est une mélopée qui s'inscrit.

Dans la peau de Cyrano, " le rêve de tout acteur ". © photos : dr

Qu'est-ce qui séduit encore chez Cyrano aujourd'hui ?

On a tendance à ne voir en lui qu'un bretteur rimeur voltigeur, alors qu'il a un côté fragile, sacrificiel même, c'est d'ailleurs une histoire qui a la trame d'un bon scénario hollywoodien. Pensez aux passages émouvants, aux aveux retenus, c'est terriblement romantique ! Et j'adore ça, moi qui ai la larme facile. Nous allons jouer dans l'abbatiale qui évoquera le couvent où s'est retirée Roxane, un lieu fabuleux, ouvert sur les étoiles. La pièce a quelque chose de cosmique, Cyrano parle des astres, de décrocher la lune, il meurt dans ses rayons. Les éléments naturels qui tiendront ainsi lieu de décor donneront une dimension supplémentaire.

Un mot sur ce nez avec lequel il vous faudra vivre jusqu'à la fin de l'année ?

Thierry Debroux ( NDLR : metteur en scène et directeur du Théâtre royal du Parc) ne voulait pas d'un nez grotesque, nous l'avons imaginé plus épaté. Celui de la photo était parfait... mais il s'est avéré trop petit ! Sur la scène de l'abbatiale, il semble normal car le public est à plus de 20 mètres ! Il a donc été redessiné à partir d'un moule fabriqué sur mon visage. J'ai vite travaillé avec lui pour m'habituer à l'avoir dans mon champ de vision... Et surtout à respirer ! Il est super léger, tout en latex et en mousse, je ne le sens même pas.

La pièce sera reprise à la rentrée au Théâtre royal du Parc et dans d'autres lieux ensuite. Une nécessité pour monter un spectacle de cette ampleur ?

Dès le départ, Thierry a tenu à associer d'autres théâtres pour permettre cette production qui rassemblera 25 acteurs sur scène. A ce jour, 80 dates sont déjà annoncées. Ce n'est que comme cela, et aussi à l'aide du tax-shelter, que l'on parvient encore à monter des oeuvres plus imposantes. C'est une bonne chose que l'on puisse encore créer des spectacles qui demandent plus de moyens. L'art est essentiel. Or le statut d'artiste est détricoté. Les acteurs culturels sont désormais tenus de délivrer un discours libéral sur la valeur économique qu'aurait leur métier. Mais la rentabilité de l'âme, comment la quantifie-t-on ? Quelle est la valeur du beau ? Notre secteur ne peut pas exister sans aide. La subvention est indispensable si l'on veut que le théâtre reste accessible à tous comme le voulait Jean Vilar.

En balade avec ses proches dans l'arrière-pays niçois. © photos : dr

Votre notoriété contribue-t-elle à faire venir un autre public au théâtre, pour voir des pièces classiques notamment ?

Je suis un acteur de télé qui entre par ce média dans le salon des gens. Beaucoup viennent aussi me voir sur scène. Je l'ai constaté avec Nos Femmes, une pièce drôle qui ne prétend pas faire la révolution, on sait pourquoi on la joue et c'était jouissif d'ailleurs. Bien sûr, cela peut créer des ponts, même si je ne suis pas convaincu que les publics soient si compartimentés. Ce qui est vrai, hélas, c'est que certaines personnes ne se sentent pas autorisées à aller au théâtre. Or, il y a de tout pour tous les publics et il faut que cela soit comme cela. Le fait d'être dans une salle de spectacle vivant devant des acteurs en chair et en os peut vous procurer des émotions incroyables ! C'est un plaisir qui s'apprend. Et que l'on ne peut ressentir que là.

Sur les planches lors d'un stage à l'Académie d'été de Neufchâteau. © photos : dr

Ce métier, tel que vous le vivez, correspond-il à l'idée que vous en aviez quand tout a commencé ?

J'ai toujours essayé de faire la différence entre la projection que l'on se fait et la réalité de ce que l'on vit. Bien sûr, il faut continuer à rêver mais pas de manière trop irrationnelle... même si une part d'irrationalité est nécessaire. Il faut être un peu fou pour faire ce boulot. C'est un métier de passion qui génère tellement de fantasmes : on ne voit souvent que la petite frange des 0,4 % qui montent les marches de Cannes et font des films extraordinaires. Mais la majorité des acteurs sont des artisans qui passent des entretiens d'embauche tous les trois mois et vivent la dure réalité de l'intermittence. C'est un métier fragile, que l'on aime aussi pour cela car ce déséquilibre permanent est nécessaire à la création. Il faut être solide pour le vivre et se dire que quoi qu'il arrive on vivra heureux avec ce que l'on a.

Cyrano de Bergerac à l'Abbaye de Villers-la-Ville, du 16 juillet au 11 août prochains. www.deldiffusion.be

Le Sud Nino Ferrer

" C'est une chanson que j'adore, je la trouve tellement belle. Elle parle du Sud, bien sûr, une région dans laquelle j'ai vécu une bonne partie de ma vie, sur les hauteurs de Nice. Elle évoque indiscutablement les vacances, la chaleur, une certaine insouciance même si elle est empreinte aussi de nostalgie, on y parle d'une possible guerre dans le dernier couplet, comme si toutes les bonnes choses devaient forcément avoir une fin. Quand je l'entends, je pense tout de suite à ces ambiances qui ont marqué mon enfance, ces grandes réunions de famille où les gosses se retrouvaient entre eux et vivaient leur vie dans leur monde à eux. "