"Tout progrès de la civilisation - des débuts de la démocratie à la fin de l'esclavage - fut d'abord considéré comme un fantasme de doux rêveurs. " Cette salutaire piqûre de rappel accompagnait la sortie, l'été dernier, d'un ouvrage signé par un historien néerlandais de même pas 30 ans, Rutger Bregman, et frappé d'un titre délicieusement oxymorique : Utopies réalistes. En 250 pages, l'auteur y développe un certain nombre de concepts que d'aucuns jugeraient chimériques, tels que l'ouverture totale des frontières, la semaine de travail de quinze heures ou encore le revenu de base universel, sa marotte personnelle. Farouchement anti-décliniste, cet essai documenté et argumenté avec rigueur, s'appuyant tant sur l'histoire que sur les travaux de personnalités du calibre d'Esther Duflo ou Thomas Piketty, ose mettre sur la table des idées auxquelles on accorde trop rarement droit de cité. Le tout au nom d'un idéalisme enthousiaste, qui fait sien l'aphorisme d'Oscar Wilde, " le progrès n'est que l'accomplissement des utopies ". Un discours des plus rafraîchissants quand l'atmosphère de la planète frôle l'irrespirable, qui trouve écho bien au-delà des Pays-Bas : édité par Seuil en version française, Utopies réalistes est traduit ou en cours de traduction dans une vingtaine de pays, et s'est retrouvé sur la liste des best-sellers lors de sa sortie au Royaume-Uni.
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"Tout progrès de la civilisation - des débuts de la démocratie à la fin de l'esclavage - fut d'abord considéré comme un fantasme de doux rêveurs. " Cette salutaire piqûre de rappel accompagnait la sortie, l'été dernier, d'un ouvrage signé par un historien néerlandais de même pas 30 ans, Rutger Bregman, et frappé d'un titre délicieusement oxymorique : Utopies réalistes. En 250 pages, l'auteur y développe un certain nombre de concepts que d'aucuns jugeraient chimériques, tels que l'ouverture totale des frontières, la semaine de travail de quinze heures ou encore le revenu de base universel, sa marotte personnelle. Farouchement anti-décliniste, cet essai documenté et argumenté avec rigueur, s'appuyant tant sur l'histoire que sur les travaux de personnalités du calibre d'Esther Duflo ou Thomas Piketty, ose mettre sur la table des idées auxquelles on accorde trop rarement droit de cité. Le tout au nom d'un idéalisme enthousiaste, qui fait sien l'aphorisme d'Oscar Wilde, " le progrès n'est que l'accomplissement des utopies ". Un discours des plus rafraîchissants quand l'atmosphère de la planète frôle l'irrespirable, qui trouve écho bien au-delà des Pays-Bas : édité par Seuil en version française, Utopies réalistes est traduit ou en cours de traduction dans une vingtaine de pays, et s'est retrouvé sur la liste des best-sellers lors de sa sortie au Royaume-Uni. Ce succès inattendu en rappelle un autre, même si c'est essentiellement en francophonie qu'il connut son retentissement : le documentaire Demain (2015), de Cyril Dion et Mélanie Laurent, avec lequel il partage un certain nombre de points communs. En premier lieu : le refus de culpabiliser son public - un méthode contre-productive que l'on évite désormais, après des décennies de campagnes maladroites - et la promotion de solutions tangibles (d'où le sous-titre " Partout dans le monde, des solutions existent "), qui témoigne de l'étendue des champs d'action possible. En cinq chapitres, Agriculture, Energie, Economie, Démocratie et Education, Demain fait état d'initiatives locales qui tentent à leur manière de répondre aux défis posés par la modernité en général, et par les crises actuelles en particulier. De quoi retrouver un soupçon de foi en l'humanité et s'inspirer, en assistant au joyeux combat mené par d'indécrottables idéalistes dans une dizaine de nations. De l'étonnant système scolaire finlandais aux fruits et légumes " publics " du projet Incredible Edible, et de la démocratie directe en Inde du Sud à la philosophie du tri de San Francisco, en passe d'atteindre le " zéro déchet ", ces exemples démontrent sur grand écran que certaines entreprises hautement louables peuvent être menées à bien alors qu'on les aurait cru vouées à l'échec. Et malgré les critiques et les accusations d'angélisme, ça fait du bien. Le bouche-à-oreille aidant, le film resta à l'affiche un nombre record de semaines, totalisa plus d'un million d'entrées dans les salles de l'Hexagone - un résultat inespéré pour une oeuvre de non-fiction - et décrocha dans la foulée le César du meilleur documentaire. Un véritable phénomène de société, qui interroge notre capacité à croire en un autre avenir, que l'on aurait nous-mêmes rendu meilleur. En Belgique, ils sont nombreux à s'être mis au boulot. On a pris l'habitude d'entendre ou de lire que la Fondation Roi Baudouin soutient une multitude de projets, à tel point que certains n'y voient plus qu'un prestigieux label royal. Mais pour peu que l'on s'y intéresse, son action se traduit concrètement dans les faits et irrigue nombre d'initiatives de terrain - de Viva for Life à l'intégration des réfugiés dans notre société, thématique mise à l'honneur en décembre dernier avec la remise de 300 000 euros à 36 projets soigneusement sélectionnés. En 2016, elle a redistribué 42 millions d'euros à 300 particuliers et près de 2 000 associations, actives dans les domaines de la justice sociale, la santé, le patrimoine ou encore la coopération au développement. Avec un budget de 64 millions d'euros en 2017, la FRB se maintient en tête des plus grandes fondations du pays. Mais au-delà de ces sommes astronomiques, elle ne se contente pas d'arroser des associations, et garde l'humain au coeur de ses interventions, notamment à travers la collecte de récits vécus par les bénévoles et/ou bénéficiaires de ses campagnes. D'une fondation à une autre, nous nous sommes entretenus avec Benoît Derenne, père de la Fondation pour les générations futures, " plate-forme philanthropique transformatrice ", qui base son action sur une approche transversale. " Le monde dans lequel on vit est toujours plus complexe et fragmenté, dit-il. Nous ne pensons pas qu'il soit possible de transmettre une planète habitable si nos concitoyens n'arrivent pas à penser et agir à 360 degrés, selon une vision complète, qui se traduit par les " 4 P " : People, Planet, Prosperity et Participation. Tout ce que l'on fait et pense entraîne des répercussions, ailleurs ou à un autre moment, que l'on se doit d'anticiper. " Au coeur du sujet depuis près de vingt ans, Benoît Derenne a pu constater que la capacité du grand public à se poser des questions, à se dire " à ce rythme-là, où va-t-on ? ", n'a jamais cessé de grandir. A ces interrogations, la Fondation n'entend pas donner de réponse toute faite, mais préfère suggérer : " Vous pouvez prendre votre destin en main, vous pouvez retrouver une maîtrise sur les choses. " Selon son directeur, le ressort d'un monde qui change, c'est la possibilité qu'a chacun de se transformer, lui-même ou son environnement. " Le sentiment de ne plus avoir prise sur rien est le plus terrifiant qui soit, résume-t-il. Il faut alors se demander : sur quoi peut-on retrouver de la maîtrise ? Et le nombre d'actes qui le permettent est plus important qu'on ne le croit, même pour les personnes précarisées. Chacun peut se pencher sur ses modes de consommation, ce qu'il achète, pourquoi, comment c'est produit, etc. Nous avons plus de maîtrise sur la marche du globe que nous ne voulons l'admettre. Mais ça exige plus d'efforts. Quand on est entraîné dans cette dynamique, on a toujours envie d'en faire plus. Une Terre plus durable, ce n'est pas un état stable, c'est un chemin, un progrès permanent. " Bien sûr, tous les maux planétaires ne se régleront pas grâce à un sursaut de bonne volonté, mais pas question d'y voir une excuse pour se complaire dans l'immobilisme, selon Benoît Derenne : " Même si un problème semble insoluble par l'action purement citoyenne, le fait que l'on se mobilise, que l'on assiste à des solidarités de base entre humains, si ça ne transforme pas la société dans son ensemble et ça n'éradique pas les causes des problèmes, cela change déjà le quotidien. Lancez la chaîne YouTube de notre Grand Prix 2017, vous aurez 45 minutes de feel good movie, on en ressort avec une vitalité incroyable ; c'est notre Demain à nous. "L'évocation du documentaire français permet d'ailleurs de mettre le doigt sur l'un des écueils à la diffusion d'un discours inspirant et positif dans une sphère médiatique aux canaux déjà surchargés. " Dans une société où les médias tapent sans arrêt sur ce qui ne va pas, parce que c'est ce qui fait le buzz et attire l'attention, on doit pouvoir mettre en exergue que le monde avance, non pas par principe ou par plaisir, mais parce qu'une série de gens agissent au quotidien pour améliorer leur quartier, leur ville ou leur pays. Ça se situe à des dizaines de niveaux différents, et nous constatons l'incroyable diversité des modes d'action et des capacités de nos concitoyens à se mettre en route. On lance parfois des initiatives toutes simples, comme dire bonjour ou faire un sourire, qui, quand on voit ce qu'elles générent, laissent penser qu'il y a un petit quelque chose à creuser. Notre plus grande frustration, c'est que l'on a beau mettre en valeur ces projets, tenter de les faire rebondir, notre visibilité reste en deçà de ce que l'on pourrait espérer. Il existe des médias spécialisés dans cette démarche-là, mais cela dépasse rarement un certain entre-soi. C'est un vrai défi de notre temps, parce que les moyens de communication ont changé, la masse d'infos diffusées est hallucinante et on a un problème de s'y frayer un passage. " Pour porter plus haut leur message à l'ère de l'infobésité, les acteurs de changements de Bruxelles et de Wallonie pourront bientôt compter sur la version belge du projet Reporters d'Espoir, déjà existant en France depuis une dizaine d'années, qui mobilise la sphère médiatique et l'encourage à valoriser l'information constructive pour s'extirper de la sinistrose ambiante. Il ne s'agit pas de " faire de l'info Bisounours ", mais plutôt d'intégrer une dimension constructive dans les réflexions, avec l'appui d'un réseau de journalistes-relais dans les principales rédactions du pays. En espérant que cet éclairage nouveau, pointé sur le journalisme de solutions, puisse pousser un maximum de nos concitoyens à refuser le fatalisme face aux défis de notre avenir commun, et, comme le Candide de Voltaire, donner l'envie à chacun de se retrousser les manches pour " cultiver son jardin ".