La quête photographique du français Charles Fréger pourrait être comparée à celle d'un chercheur d'or : il y a d'abord l'intuition d'un filon. Le pressentiment que si cet endroit a eu cette histoire, il y en garde forcément les traces. Puis vient le temps de la prospection, souvent longue, plusieurs mois, années, pour prendre contact avec les modèles et leurs costumes, ce gisement, des pépites plus précieuses les unes que les autres. C'est ainsi que depuis de nombreuses années déjà, le photographe procède, pour aboutir à des ouvrages à travers lesquels il s'adonne à l'inventaire photographique de costumes liés aux rites païens et séculaires (Wilder Man - 2008-2011, puis Yokainoshima - 2013-2015).Mais même si on voit spontanément dans le travail de Fréger celui d'un anthropologue, il reste avant tout un photographe. La recherche formelle est son objet, c'est lui qui compose ses photographies. Le résultat en est, c'est indéniable, documentaire - et en ce sens cet ouvrage, comme les précédents, se révèlera à n'en pas douter un outil incontournable -, mais ses photos sont avant tout des oeuvres, le résultat d'un regard intentionnel sur ses modèles. Fréger leur fait prendre la pose, aux abois, frontale, arc-boutés pour créer l'image la plus en accord avec sa vision.

CABOCLO DE PENA. São Luís, Maranhão, BRÉSIL © Charles Fréger

Ouvrir ce livre de Charles Fréger c'est encore une fois se trouver aspiré par des "réalités imaginaires"

Ainsi le photographe publiait-il, il y a quelques semaines, le fruit de ce travail sur les Amériques, nouvel opus, intitulé Cimarron, Mascarade et Liberté. Ouvrir Cimarron - et les livres de Charles Fréger en général - c'est se trouver aspiré par des "réalités imaginaires", pour reprendre les mots de l'historien de la photographie Michel Poivert. Face à des modèles aux habits fantasmagoriques où se lit l'Histoire, les histoires des hommes qui les revêtent. Celles contenues tout au long de ces quelque 300 pages sont multiples, foisonnantes, luxuriantes ou modestes. Mais toutes ont en commun de raconter les cultures des mascarades africaines et indigènes des Amériques, qui se sont façonnées au fil des décennies, des siècles, et qui racontent le rapport des communautés (oppresseurs/opprimés), vertigineuses par le mouvement syncrétique qu'elles contiennent, qui fait se côtoyer des croyances pourtant contradictoires.

© DR

Quand on interviewe Charles Fréger, ce sont les univers et les récits foisonnants et complexes qui se dessinent devant vous. L'homme, 43 ans au compteur et des voyages au coeur des cultures les plus confidentielles de la planète, est intarissable sur l'origine des mascarades jouées par ses modèles, le pourquoi de telles danses, de tels masques, de tels grimages, de tels simulacres. Il faut dire que le sujet est complexe. Les formes nées de superpositions, de juxtapositions, de transpositions, de réinventions et autres mutations sont là pour en attester. On sent le photographe admiratif de la puissance de ces populations, de ces hommes et femmes qui ont, à travers le temps, absorbé la culture qu'on leur imposait de force, pour mieux la subvertir. Et dont il fait aujourd'hui le constat visuel avec panache.

Comment sont nées les blackfaces ? Qui était la Négrita Puyol ? Pourquoi les Gede haïtiennes portent-elles des verres de lunettes cassés et sont-elles poudrées si grossièrement ? Pourquoi les costumes des Oyàs de Recife sont-ils si fastueux quand le dénuement semble présider à ceux des Lanset Kods d'Haïti... Chaque photo est comme une porte qui ne demande qu'à être ouverte sur une histoire locale. Comprendre l'origine d'un costume, d'une danse, qui souvent fait référence à une multitude de facteurs historiques, religieux, sociaux, communautaires, comme un condensé de syncrétisme - combinaison de doctrines, de systèmes initialement incompatibles - contenu dans un cliché formellement parfait. La compréhension de ces mondes, de ces réalités imaginaires est le moteur de ce photographe insatiable.

Une telle densité laisse à penser à celui qui repose ce livre qu'il est probable qu'il s'ouvre brusquement, mû par des forces invisibles et exubérantes, les fantômes d'hommes et de femmes aspirant à la liberté, et qui n'ont jamais acceptés d'être tus

DIABLICOS SUCIOS. La Villa de Los Santos, Los Santos, PANAMÁ © Charles Fréger

Doit-on lire dans ce travail un discours politique? Un désir de raviver le souvenir de l'aberration de l'esclavage, et la culpabilité qui va avec, dans l'esprit des Européens, ou la conversion violente au christianisme des peuples indigènes, de pointer du doigt ces cultures si vivaces qui risquent d'être lissées par la mondialisation ? Pour Fréger, cette réminiscence se fait d'elle-même à la vue des images, des fouets, de signes religieux qui rappellent la violence par laquelle s'est faite l'Histoire de ces territoires. Et qui montre à voir des rites encore ancrés, et qui ne font en aucun cas partie du passé, mais en sont la mémoire vivante.

Ce travail exhaustif est une source - qui semble inépuisable - d'inspiration pour qui la cherche, qu'il soit styliste, peintre, romancier. Cimarron est un livre à mettre entre toutes les mains si tant est qu'on s'intéresse à la richesse des relations des hommes entre eux, à l'impact des hommes sur d'autres hommes. Une telle densité contenue dans un livre laisse à penser à celui qui le repose qu'il est probable qu'il s'ouvre brusquement, mû par des forces invisibles et exubérantes, les fantômes d'hommes et de femmes aspirant à la liberté, et qui n'ont jamais acceptés d'être tus.

Cimarron, Mascarades et Liberté, de Charles Fréger, éditions Actes Sud, 2019. 318 p, dont un lexique descriptif des personnages et groupes en fin d'ouvrage.