C'est étrange, un théâtre au coeur de l'après-midi. Pas un chat, le public vaque à d'autres occupations, les ouvreuses aussi et devant un parterre de velours rouge vide, sur scène, ça répète d'arrache-pied, ça vit, ça rit, et ça gueule même, pour les besoins de La revanche d'Ingrid, qui voit Julie Duroisin s'époumoner parce qu'elle "pète un câble", c'est le texte qui veut ça. Il y est question du café L'Atlantique, de trois générations d'êtres humains plutôt consanguins, de jalousie, de règlement de comptes et d'humour décalé, "un peu du style Le Père Noël est une ordure", "c'est hyper jouissif à jouer". Ecrit par Xavier Elsen, Alexis Goslain et Amélie Saye et porté par une troupe qui s'active pour le faire déraper, version rire hénaurme. Dans le genre, Julie Duroisin a fait ses preuves. Entre cette revanche d'Ingrid qu'elle se ...

C'est étrange, un théâtre au coeur de l'après-midi. Pas un chat, le public vaque à d'autres occupations, les ouvreuses aussi et devant un parterre de velours rouge vide, sur scène, ça répète d'arrache-pied, ça vit, ça rit, et ça gueule même, pour les besoins de La revanche d'Ingrid, qui voit Julie Duroisin s'époumoner parce qu'elle "pète un câble", c'est le texte qui veut ça. Il y est question du café L'Atlantique, de trois générations d'êtres humains plutôt consanguins, de jalousie, de règlement de comptes et d'humour décalé, "un peu du style Le Père Noël est une ordure", "c'est hyper jouissif à jouer". Ecrit par Xavier Elsen, Alexis Goslain et Amélie Saye et porté par une troupe qui s'active pour le faire déraper, version rire hénaurme. Dans le genre, Julie Duroisin a fait ses preuves. Entre cette revanche d'Ingrid qu'elle se met en bouche et Croisière coconuts qu'elle joue le soir, elle n'a pas le temps de dire ouf - sa voix singulière en est un peu cassée, ce n'en est que plus beau. La comédienne a pour elle des fossettes, un pull-over à fleurs, une frange tendant vers la rousseur, un visage qui s'incarne, et le corps qui suit, sans rechigner. C'est qu'elle aime plonger, "être entière", "mais maîtriser", le verbe supplémentaire n'a rien du détail. Si elle habite à ce point les personnages dans lesquels elle se faufile, menue et agile, c'est par respect pour les spectateurs. "Je veux qu'ils en aient pour leur argent, qu'ils y croient, et pour ça, il faut que moi j'y croie", dit-elle. De là lui viennent ses métamorphoses talentueuses qui oscillent façon grand écart entre la clownerie chère à l'enfance et la part sombre de l'être humain, avec interstices douloureux. L'automne dernier, au Boson, à Bruxelles, elle jouait Ingmar Bergman et sa Sonate d'automne. Elle lève un sourcil, "c'est cela qui fait la richesse du métier". Une enfance dans le Brabant wallon, à Orp-le-Grand, une troupe de théâtre amateur dans les parages, des parents qui s'y investissent et elle, à 10 ans, qui assiste aux répétitions, connaît les répliques de chacun et finit par devenir "la mascotte", jusqu'à ce que Laurence Adam lui écrive sur mesure Le voyage d'Augustin, c'est en 1996. Elle a 13 ans et sait que sa place est sur une scène. Franco, elle profite de notre article pour dire tous les mercis qui lui viennent à l'esprit, nommant celles et ceux qui ont jalonné sa route - sa prof de français qui a conseillé à sa mère de la laisser poursuivre des humanités artistiques; son beau-frère de l'époque qui lui écrivit un seule- en-scène, Emma; la directrice de la Samaritaine qui l'a programmée; la responsable de l'association mexicaine qui l'embarqua à Oaxaca dans son projet d'aide aux enfants; sa bande du café-théâtre de la Toison d'or avec qui elle a tout appris; la fondatrice du même TTO qui les a laissés faire leurs armes et lui a proposé ensuite de jouer dans Cendrillon, ce macho!; la comédienne qui lui a permis de montrer qu'elle n'était pas seulement "une rigolote" et qui l'a "tirée vers le haut", l'enjoignant muettement à se laisser dépasser par elle-même, en un plongeon qu'elle trouve beau. Dans la foulée, assez comiquement, elle ira jusqu'à remercier ceux qui, au Conservatoire royal, lui assénèrent qu'"on ne viendrait pas la chercher". Ce n'était pas nécessaire de la prévenir, Julie Duroisin n'est pas le genre de comédienne "qui attend qu'on vienne s'occuper d'elle et lui cirer les pompes". Par contre, si l'envie vous prenait de la couvrir de fleurs, à juste titre, il se pourrait bien que cela la dopamine.