L'exposition, plus grande rétrospective consacrée en France à Dora Maar (1907-1997), déploie toutes les facettes de son talent afin de lui restituer son plein statut d'artiste, qui l'emporte sur celui de modèle auquel sa relation intime avec le grand maître du cubisme l'avait trop limité.

Le destin de Dora Maar, Henriette Théodora Markovitch de son nom, c'est une série d'émancipations. "C'est une femme moderne, indépendante qui s'émancipe par la photographie", souligne Damarice Amao, une des commissaires.

Sa carrière photographique aura duré quelque dix ans. "Elle voulait devenir peintre avant d'être photographe, elle retournera à la peinture" dans la période d'après-guerre, après sa rupture avec Picasso, remarque-t-elle.

Elle devient, en tandem avec le décorateur Pierre Kéfer, une photographe de mode (dans différentes revues, Votre beauté, Rester jeune, Vogues, etc). En 1934, paraît ainsi une extravagante "Femme aux cheveux avec savon". Elle réalise des projets publicitaires pour Petrol Hahn. Elle n'hésite pas à publier des nus dans des revues galantes.

- L'audace du photomontage -

"Tout en vivant dans le glamour, elle descend dans la rue à partir de 1933" pour photographier la précarité, explique Damarice Amao. L'artiste signe le tract "Appel à la lutte" après les émeutes d'extrême-droite de 1934, et fréquente le groupe Octobre mené par Jacques et Pierre Prévert.

Cet engagement social donnera une série forte de photos de rues, à cent mille lieues des belles femmes posant alanguies pour des revues de luxe. Des aveugles, un homme sans bouche, des enfants misérables à Paris, Londres ou Barcelone. L'Espagne, où la nouvelle République s'installe, fragile, fascine les artistes de gauche.

Dans ces photos de rues, elle cherche l'étrangeté et les ombres, chers au surréalisme.

Dans le surréalisme, elle excellera grâce au photomontage et elle sera une des rares femmes présentes dans les expositions du mouvement.

Deux sommets de son oeuvre d'alors sont les photomontages gélatino-argentiques poignants intitulés "Silence" et "Le Simulateur" (1935/36). Dans "29, rue d'Astorg", l'effet de déformation de la galerie de l'Orangerie de Versailles est très insolite.

-Personnage de roman-

Lors de sa liaison avec Picasso, dont elle a d'abord été le modèle, "elle le copie, mais elle va trouver sa propre approche". Notamment par des natures mortes dépouillées qui disent la solitude dans la pénombre, alors qu'ils se séparent.

© Belga

Après la guerre, elle mènera un chemin plus secret et mystique, se consacrant dans le Midi (le Lubéron) à des toiles vides de toute présence humaine où le paysage est résumé à des traits vigoureux de couleurs fortes. Avec des négatifs et des tirages contacts, elle se livre aussi à l'abstraction, comme le montrent les belles dernières salles de l'exposition, où Dora Maar crée une apogée solitaire où le trait éclate, explose et se libère du cubisme.

Près de 500 oeuvres et documents, de 90 prêteurs, forment cette rétrospective nourrie de recherches menées dans le fonds Dora Maar du Musée national d'art moderne. Elle a été préparée avec le Paul Getty Museum de Los Angeles et en collaboration avec la Tate Modern de Londres, qui l'accueilleront en 2019-2020.

Mythique, Dora Maaar continue d'inspirer les romans récents: "je suis le carnet de Dora Maar" de Brigitte Benkemoun (Stock) raconte l'enquête pour savoir à qui appartient un carnet anonyme arrivé par la poste en 1951 avec toutes les adresses des auteurs des années 40: la réponse est Dora Maar "la grande photographe détruite par la passion, puis la peintre recluse et mystique."

Chez Fayard, dans le roman "L'exil est vaste mais c'est l'été", Alain Vircondelet raconte l'embrasement et la dislocation du couple Dora-Picasso, huis clos tragique au cours d'un monde en guerre.