Il faisait soleil à Paris ce jour-là, le Palais de Tokyo avait endossé ses atours mode ; l'avant-veille, il avait accueilli le défilé Homme de Lanvin puis laissé la place au showroom de la maison, le printemps-été 19 s'annonçait sur cintres ; Lucas Ossendrijver y recevait ses clients, personnellement, il sait tenir son rang. Et ne laissait rien voir de cet imperceptible coup de blues qui pourrait l'assaillir. " C'est assez déprimant, les vêtements sont dorénavant des produits, avec une référence, un prix, un acheteur, ils ne sont plus à moi - j'y étais attaché, je désirais tant que tout soit parfait. Mais les redécouvrir ainsi, sur portant, cela me permet de passer à autre chose, et j'aime recommencer, ne pas trop m'arrêter... "

L'automne-hiver 18-19 : " J'aime l'idée que le look ne soit pas trop guindé, pas trop étriqué. " © LANVIN

Il avait pris le temps de s'asseoir, se concentrer sur ce qu'il avait à dire sur son travail, et sur lui - un peu, la discrétion chevillée au corps. Quand la rencontre toucha à sa fin, il ne fut pas question de la clore par un banal au revoir. Avec un sourire mystérieux, il avait proposé de le suivre, il avait un petit secret à partager, une porte dérobée donnait sur une terrasse haut perchée, la vue plongeait sur d'autres coins discrets, ignorés de presque tous, verts, calmes et poétiques, à portée de la tour Eiffel qui veillait sur les toits incandescents de la ville, cadeau.

Longtemps Lucas Ossendrijver a pensé ne pas être de la trempe des designers. " J'ai toujours cru que je n'avais pas le caractère pour en être un ; je n'aime pas la célébrité, sortir, courir après. Mais au fil des années, je me suis rendu compte que c'était ma force - faire les choses à ma manière, avec passion. " Il n'a en réalité jamais dérogé à cette intuition. Voilà pourquoi il a étudié la mode à l'école des beaux-arts d'Arnhem, fondé un collectif, Le cri hollandais, avec Viktor & Rolf, qui n'avaient pas encore abandonné leur patronyme et étudiaient alors de concert, puis pris fissa la direction de Paris, il savait que sa vie serait là. Dès 1997, il se forme à la réalité chez Kenzo, puis chez Kostas Murkudis et ensuite chez Dior, durant trois ans et demi, avec Hedi Slimane - " Une maison de luxe, avec des ateliers, des exigences, une façon de travailler différente de mes deux premières expériences, que j'avais adorées. C'était extrême et excitant, d'autant que c'était la période où Hedi commençait, c'était beau à voir. " En 2005, il entre chez Lanvin, sans imaginer un instant que 2018 le verrait toujours en directeur artistique des collections Homme de cette vénérable maison de couture fondée il y a presque 130 ans par l'incommensurable Jeanne Lanvin et désormais dans l'escarcelle du groupe chinois Fosun. " Je n'y pense pas trop, je ne regarde pas en arrière mais droit devant moi. J'ai une équipe fidèle, constante, l'environnement est important, s'entourer des gens qu'on aime, dans une ambiance positive, ouverte, sans protocole ni stress inutile. "

" L'homme de Lanvin, c'est le tailleur, le sur-mesur, le costume, la chemise. " © LANVIN

Quand on lui fait remarquer qu'il a traversé bien des remous ces trois dernières années - le licenciement d'Alber Elbaz en 2015, la vacance de créateur pour la collection Femme et une situation financière critique -, il répond modestement qu'il a su " protéger " ce qu'il avait construit, entouré par sa dream team, et qu'il a eu de la chance - " J'ai une bonne étoile. " Mais la bienveillance des astres n'explique pas tout. Son angoisse de la page blanche, sa concentration passionnée, son amour du vêtement et du dressing masculin, ses propositions hybrides et sensuelles, sa manière, poétique, de tailler des costumes et ses fulgurances tout en nuances de " chic " et d'" élégance " y sont pour beaucoup.

L'élégance, une définition ?

J'aime l'espace " entre ", là où la frontière est un peu floue - ni casual ni formel, ni dur ni trop doux, ni hypercoloré ni tout noir. J'aime tenter de créer des hybrides, des vêtements qui sont entre les catégories que l'on connaît, avec des contrastes jour et soir, dos et devant, que les pistes soient un peu brouillées. J'aime aussi l'idée du mouvement, c'est un fil rouge dans mon travail. Mes vêtements sont légèrement drapés, pour que cela ait l'air facile, sauf que c'est assez complexe pour y arriver. Mais je ne veux pas que ce soit trop parfait, il faut que le look soit un petit peu décousu, pas trop guindé, que ce soit fluide et que l'on ne sache si c'est vraiment dessiné comme ça ou si c'est porté un peu de travers.

© LANVIN

D'où vous vient cette esthétique ?

Je l'ai construite en faisant de la mode, laquelle est assez technique pour moi, j'ai presque une approche d'architecte. J'ai appris petit à petit, sur les patronages, les tissus, les tombés et j'ai découvert que ma façon de travailler repose vraiment sur le vêtement lui-même. Cela m'a pris beaucoup de temps. Une collection, c'est une idée mais pour y arriver, il y a plein de bonnes surprises, d'erreurs aussi. Parfois il faut changer et l'on découvre alors autre chose, c'est un peu comme cuisiner - c'est le mélange des éléments qui fait que c'est réussi. Ou pas.

Pour cette collection automne-hiver, quelle était votre idée originelle ?

Le costume. La pièce la plus difficile et la plus détestée du moment, quasiment plus personne n'en met... J'avais envie d'y revenir, d'autant que ce sont les racines de cette maison. L'homme de Lanvin, c'est le sur-mesure, le tailleur, le costume, la chemise. Je voulais travailler autour de cela et essayer de le twister autrement. Je suis parti de tissus tailleur anglais, ils sont un peu plus épais, mais ils ne bougent pas. En outre, leurs dessins sont colorés et tissés de façon très spécifique ; ce sont des mélanges, cela paraît gris sauf que lorsqu'on les regarde de près, c'est plein de couleurs. Je les ai contrecollés avec une membrane technique pour en faire du sportswear outerwear qu'on a superposé sur ces pièces tailleur. C'est presque un costume mais très sport, cela s'ouvre sur le côté, se dézippe. De loin, cela a l'air uniforme, mais de près, ce sont des pièces singulières.

" La couleur me vient avec les matières. Je n'ai pas une palette que j'applique sur tout, même si les teintes que j'aime sont souvent grisées, blanchies. Cet hiver, elles sont sombres... " © LANVIN

Ce qui exige intrinsèquement que l'on découvre votre vestiaire de tout près...

Oui. Le luxe, pour moi, est intime. Pour mes défilés, j'aime que les invités soient au premier rang, que l'on puisse presque toucher le vêtement, que l'on ait le sentiment que ce n'est pas un gros statement graphique sur un podium éloigné. On doit revenir à ces réflexions : comment le vêtement est fait, comment on peut changer sa construction et sublimer le travail artisanal. Il y a tant d'artisans derrière, que l'on ne voit guère. C'est là que réside ma passion pour ce métier. J'ai la chance de collaborer avec un artisan très doué et haut de gamme, en Italie, qui fait des prouesses. C'est parfois presque un peu pervers de demander des choses qui sortent des compétences des tailleurs, de les mélanger avec des pièces sportswear ou de faire des finitions dont ils n'ont pas l'habitude. Au début, je sentais une réticence, parce qu'ils ne savent pas trop si cela va réussir, mais après, ils en sont très fiers, cela leur permet d'aller plus loin.

En 2005, vous entrez chez Lanvin, la petite histoire veut que vous ayez écrit en amont une lettre à Alber Elbaz...

J'étais alors chez Dior, j'avais de l'admiration pour Alber, je trouvais son travail incroyable. A vrai dire, je ne connaissais pas trop Lanvin Homme, je savais juste que c'était du tailleur qualitatif. Je lui ai écrit une note personnelle qui disait mon intérêt. On s'est vu, et puis cela s'est concrétisé. C'était génial de travailler avec lui. Et cela a duré dix ans, j'ai appris énormément. On faisait des essayages ensemble, les studios, les portes étaient ouvertes, il aimait que tout le monde soit impliqué. J'ai trouvé ma place assez vite, Lanvin est une maison presque familiale.

© LANVIN

A l'époque de vos débuts, seuls Jacques Chirac et quelques vieux académiciens portaient encore du Lanvin...

C'était endormi ! Quand je suis arrivé là, j'ai visité l'atelier sur mesure au troisième étage, rue du Faubourg Saint-Honoré. Je me souviens avoir vu les patronages des costumes de monsieur Chirac, c'était touchant de découvrir les cartons de ces pantalons aux longues jambes ou les pièces demi-montées. C'est vraiment un autre univers.

Très vite, dès votre premier hiver, en 2006, vous signez une basket montante en soie lavée qui devient culte...

Je ne m'attendais pas à cela, l'idée était de penser une garde-robe complète. Il fallait que chaque produit ait sa fonction. Il n'était pas question d'une collection très mode, mais de rajeunir un vestiaire un peu classique sans dénaturer l'essence de la marque. Je portais souvent des baskets, je pensais que c'était un besoin. Il fallait juste trouver le langage pour les rendre Lanvin, associer des matières sophistiquées et techniques, jouer sur un colorama subtil. Je n'avais jamais imaginé que cela allait devenir l'un de nos best-sellers.

Treize ans et autant de collections multipliées par le nombre des saisons, que reste-t-il de tout cela ?

Je n'aime pas regarder en arrière, surtout pas les collections d'avant. Toutes les silhouettes des défilés sont archivées, mais je ne demande jamais à les revoir. Je suis excité par le futur, essayer et trouver des choses que je n'ai pas encore faites. J'ai vraiment du mal avec la mode dans un musée. Jamais je ne rêverais d'une rétrospective. Cela doit être vivant, porté dans l'instant, une saison ou deux après, la perception de la pièce ou du look n'est plus la même. Surtout pour l'Homme, où le vocabulaire est plus réduit que pour la Femme.

Pourtant vous créez des vêtements pérennes, intemporels...

Ce sont des pièces élaborées, souvent chères, qualitatives, mais cela reste des vêtements, faits pour être portés dans l'instant. C'est fonctionnel, il faut les utiliser, y prendre plaisir, ne pas en avoir peur. Ce ne sont pas des oeuvres.

© LANVIN

Est-ce pour cela que l'idée du porter vieilli vous tient à coeur ?

J'ai quelques difficultés avec le vêtement d'un prix élevé qui, en plus, a l'air précieux. Il doit quand même légèrement disparaître, il ne faut pas qu'il prenne le dessus, celui qui le porte est plus important. De même, je n'aime pas quand il est tout neuf, parfait, sorti de l'usine. Je préfère qu'il y ait déjà un peu de vécu et que ce soit facile à mettre, qu'on n'ait pas l'air guindé. J'apprécie aussi, pour les mêmes raisons, que les gens mélangent les pièces avec des vêtements à eux, que ce ne soit pas le total look du défilé, que ce soit plus surprenant et vrai.

C'est aussi la raison pour laquelle vous proposez des tailleurs dépareillés ?

Je n'impose pas un look. Dans le défilé, les proportions sont différentes, il n'y a pas une seule silhouette de pantalon ou de veste mais trois ou quatre, ce sont des options, on n'est pas là pour prescrire mais pour rendre la vie plus agréable.

Vous projetez-vous dans l'avenir ?

Je ne me projette pas, cela me fait peur. Hier justement, j'y pensais, j'étais HS, je me disais : " Tu continues, tu fais des défilés, c'est un stress énorme. Heureusement tout de suite après, tu oublies combien c'était difficile, tout ce qu'il a fallu maîtriser pour faire en sorte d'obtenir, à la fin, ce dont tu avais rêvé. Parfois, c'est lourd, pourtant cela s'efface. Et tu continues encore, sans te rendre compte de la vie à côté... Tu t'enfermes dans un cycle et t'obstines à courir, créer, travailler et puis que se passe-t-il quand on arrête ? Le grand vide ? "

Bio express

1970 : Naît à Amersfoort, Pays-Bas.

1992 : Est diplômé d'ArtEZ, Arnhem.

1997 : Est engagé chez Kenzo.

2001 : Entre chez Dior Homme.

2005 : Débute chez Lanvin.

2006 : Signe ses premières baskets.

2018 : Hybride le costume.