On dit que l'enfer est pavé de bonnes intentions, ici nous en avons la preuve tous les jours. Une grande partie des problèmes que nous traitons vient de particuliers, qui veulent soigner eux-mêmes des animaux en détresse, et qui pensent les sauver alors que ce genre de prise en charge demande des connaissances et des infrastructures spécifiques; c'est un métier. En fait, on travaille beaucoup plus avec l'humain qu'avec l'animal, on fait énormément de sensibilisation, d'explication. C'est passionnant, surtout dans un environnement urbain où l'homme vit avec l'animal, et ne sait pas toujours bien comment se positionner. On est liés à notre environnement, on commence à le comprendre, mais tout ou presque reste à faire.
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On dit que l'enfer est pavé de bonnes intentions, ici nous en avons la preuve tous les jours. Une grande partie des problèmes que nous traitons vient de particuliers, qui veulent soigner eux-mêmes des animaux en détresse, et qui pensent les sauver alors que ce genre de prise en charge demande des connaissances et des infrastructures spécifiques; c'est un métier. En fait, on travaille beaucoup plus avec l'humain qu'avec l'animal, on fait énormément de sensibilisation, d'explication. C'est passionnant, surtout dans un environnement urbain où l'homme vit avec l'animal, et ne sait pas toujours bien comment se positionner. On est liés à notre environnement, on commence à le comprendre, mais tout ou presque reste à faire. Je compare souvent ce que l'on fait à de la médecine de guerre. On essaye de monter un hôpital sans que les conditions optimales soient réunies, on manque de moyens, d'effectifs, nos locaux ne sont pas très adaptés. En tant que centre de soin, notre première mission consiste à nous occuper de tout ce qui vit à l'état sauvage et qui est blessé, avec pour but final de pouvoir relâcher en s'assurant de la survie à long terme. L'aspect prévention reste toutefois très important, parce que l'on soigne, mais l'objectif du travail en amont est justement de ne pas devoir en arriver là. Travailler avec des animaux, ça aide à mieux connaître sa place en tant qu'être humain. On a oublié comment nous comporter face à la nature. Le citadin, quand il marche, il regarde par terre - alors que dans une ville comme Bruxelles, la biodiversité est incroyablement riche, il n'y a pas que des renards et des pigeons. Mais dès que les gens voient autre chose qu'un pigeon, ils pensent qu'il y a un problème. Et d'autres tentent de domestiquer les renards, alors que ceux-ci doivent garder leur instinct sauvage pour leur survie. Le nourrissage, les interventions humaines, ça favorise la grande population de renards en ville, ce qui aboutit à plus de plaintes et donne des arguments aux anti-renards. Le renard est actuellement protégé, il ne faut pas qu'il soit reclassé en nuisible, ce serait l'inverse de l'effet recherché. C'est humain de vouloir sauver une jeune mésange de ses prédateurs naturels. Mais c'est le cycle de la vie, ses prédateurs doivent eux aussi nourrir leurs petits. Et, dans la nature, ce sont les individus les plus faibles qui partent les premiers, ce qui a pour effet de renforcer la génétique. Si on intervenait pour sauver tous les animaux, on affaiblirait l'espèce; les individus seraient moins débrouillards, plus sensibles aux maladies, etc. Mais je peux tout à fait comprendre que l'on se sente affreusement impuissant, et moi-même j'aurais du mal à ne rien faire. Ce qu'il faut garder à l'esprit, c'est que sauver les oisillons, les nourrir, c'est mettre un pansement sur le problème. Il faudrait plutôt travailler à la base. Au lieu de vouloir apporter de la nourriture, parfois inadaptée, parce que les oiseaux n'ont plus à manger à cause de l'urbanisation constante, mieux vaut lutter contre cette urbanisation en amont. Protéger la biodiversité, c'est protéger l'homme lui-même. Et malgré ça, à chaque campagne de sensibilisation, les réactions sont très émotionnelles, très violentes. Les gens se sentent immédiatement attaqués, ils ne parviennent pas à se remettre en question. Pourtant, on peut tout à fait se remettre en question sans tout changer, ça peut commencer par des petites choses: les plus belles plages sont faites de grains de sable. Et ce n'est pas une honte d'admettre que l'on s'est trompé, parfois de bonne foi, d'adapter ses comportements parce que l'on est mieux renseigné sur certains sujets, c'est constructif. De toute façon, le constat est là: on a rarement des animaux qui viennent chez nous pour des causes naturelles, en général, ils arrivent ici à cause d'une intervention humaine. On n'est qu'un tout petit chaînon, mais nos actes ont des conséquences immenses. Je ne suis pas croyante, mais pour moi, la nature, c'est comme une religion. En tant qu'observateur de mammifères marins, on passe des heures et des heures sur un bateau, à scruter l'horizon. C'est l'enfer. Et puis tout à coup, tu vois quelque chose, et tu te retrouves face à la réalité de la nature. En une seconde, tu oublies tout, tu t'oublies toi-même, tellement c'est puissant. Tu te sens tout petit. La nature n'arrête jamais de nous étonner, elle s'adapte, elle se transforme, elle nous fait vivre, elle nous nourrit... et nous, on en fait quoi?