Maïa Mazaurette, chroniqueuse sexe au journal Le Monde.

Vous souvenez-vous du premier plat que vous ayez cuisiné? A moins qu'il ne s'agisse d'un oeuf brouillé ou de nouilles au beurre, il y a gros à parier que tout soit parti d'une recette, rédigée dans ce jargon communément admis qui sert de grammaire et de socle à tous les cuisiniers. Des mots précis, pointus même parfois dont l'usage en société témoigne de l'expertise de celui qui les prononce. "Mon rêve serait que l'on parle de sexe comme on parle de cuisine, assure Maïa Mazayrette, chroniqueuse au journal Le Monde mais aussi pour La Bande Originale sur France Inter et dans l'émission Quotidien, dans le prologue de son dernier ouvrage La Vulve, la Verge & le Vibro, sorti à point aux éditions de La Martinière pour la Saint-Valentin.

Encore pour cela faut-il s'approprier un même vocabulaire, se mettre d'accord sur le sens des mots et leurs nuances." Accepter aussi, comme en cuisine, de partager ses expériences avec autrui, sans tabous ni pudibonderie. Tout en ne cessant jamais d'apprendre, avec la même curiosité que lorsque que l'on goûte pour la première fois un met que l'on ne connaît pas. Car, assure notre "sexperte", le sexe comme la cuisine, ça n'a rien d'inné et on s'y perfectionne si l'on ne veut pas risquer de tomber dans l'ennui. L'ouvrage qui oscille entre le manuel pratique et le cours de sémantique regroupe pas moins de 130 mots des plus attendus - comme ceux repris dans le titre - aux néologismes dernier cri, incite au moins à s'instruire si pas à tenter de nouvelles expériences. Histoire de ne pas se contenter de manger des nouilles toute sa vie. Teasing.

Votre ouvrage s'adresse-t-il plutôt aux novices, aux amants expérimentés en quête de nouvelles sensations ou aux curieux, tout simplement?

Ces textes étaient au départ destinés aux lecteurs du Monde, car c'est là que j'ai commencé à écrire mes chroniques. C'est vrai que j'avais en tête plutôt des personnes qui sont déjà en couple depuis un moment. Et qui croient peut-être être arrivées au bout de ce qu'il est possible de faire en sexualité. Qui ont l'impression d'en avoir fait le tour.

"Notre paresse vient surtout de notre besoin de sécurité"

Or même sur les mots les plus simples, on peut avoir des préconceptions. L'un de mes plus grands plaisirs, c'est de constater qu'il y a encore beaucoup de mots dans cet abécédaire que les gens ne connaissent pas. Car c'est un vocabulaire qui est en mouvement. Et même sur des mots que l'on pense connaître, il n'y a pas toujours consensus.

Et pour cela vous n'hésitez pas parfois à décortiquer l'étymologie des mots...

Oui car cela mène souvent à des pistes intéressantes qui ne sont pas juste de l'ordre de la linguistique ou de la sémantique. Savoir d'où vient un mot, c'est peut-être sympa pour amuser ses amis en dîner mais c'est encore mieux de s'en servir concrètement. Par exemple derrière le mot "consentement", il y a une base latine qui invite en fait à "sentir ensemble". S'en souvenir permettrait d'éviter pas mal de situations de gêne, je pense. C'est bien aussi de se rendre compte que la notion même de sexualité est peut-être plus culturelle, plus intello même qu'on ne l'imagine.

Chatte, Alex Viougeas
Chatte © Alex Viougeas

Ce qui va complètement à l'encontre des idées reçues qui voudraient que le sexe ça ne s'apprend pas, que l'on sait - ou pas d'ailleurs - d'instinct?

C'est d'une arrogance parfaite en fait, de se dire qu'on "sait" une bonne fois pour toute. Surtout au vu de ce que l'on connaît de la toute petite ampleur des pratiques sexuelles. On tourne en gros sur quatre pratiques et quatre positions. On se dit "ça, ça marche, ça je sais faire" donc cela va nous dédouaner de faire des efforts. Dans ces conditions, c'est sûr que l'on va très vite en faire le tour.

Ce n'est donc pas un manuel de travaux pratiques à la manière du Jouissance Club de Jüne Plä?

Je ne ferais pas une division aussi tranchée que cela entre la théorie et la pratique. Prenez le mot "circlusion" par exemple, qui envisage la pénétration du point de vue féminin. C'est la femme qui recouvre, enserre, enfile le pénis. Activement. Une fois qu'on sait que ce mot là existe, on ne fait plus jamais l'amour de la même manière. On récupère un rôle actif, on perçoit donc son corps d'une manière différente. Le vagin redevient un muscle et non plus un trou comme on a tendance à le décrire la plupart du temps. Je suis convaincue que pas mal de mots du bouquin sont des invitations, même si ce n'est pas dit comme cela, à explorer son corps. Je me méfierais d'ailleurs d'un truc qui serait complètement hors sol, uniquement centré sur l'étymologie de la langue.

Etoile de Mer, Alex Viougeas
Etoile de Mer © Alex Viougeas

Comment s'est opéré le choix des 130 mots?

Tout est parti de choses que j'avais déjà écrites à la base. J'ai puisé dans cinq ans de travail au long cours. Il n'y avait pas de volonté de ma part de rajouter à la liste de ceux qui existent déjà un énième dictionnaire du sexe. Pour qu'un mot soit retenu, il fallait qu'il ait une histoire. Je me suis aussi intéressée aux mots nouveaux, aux acronymes. Ce que dès que l'on parle de sexualité on va très vite réduire à l'idée de tendance forcément passagère. Souvenez-vous de ce que l'on disait, lorsqu'elles sont apparues, des applications de rencontre. Des sextoys. On vient de passer la barre des 50% de Français qui en utilisent! Cette idée de mode, de tendance, est souvent utilisée pour disqualifier ce qui est nouveau en sexualité. Or ces "feux de pailles" supposés s'inscrivent souvent dans la durée car ils correspondent à des besoins.

Comment préconisez-vous la lecture de votre livre?

Aléatoirement! En se laissant guider par son envie. Ouvrir une page au hasard de temps en temps. Car c'est assez dense, ce n'est pas conçu pour être lu de A à Z justement, ni d'un seul coup. C'est parfait comme lecture de métro où l'on est limité par les stations qui s'enchaînent. Ou en couple, pourquoi pas? Car il parle de pas mal de pratiques que les gens ne connaissent pas. Cela peut donner des idées. Pour des jeux au second degré, car oui, on peut aussi rigoler. Je pense par exemple au mot phallomancie, cette pratique qui consiste à lire l'avenir dans les lignes du pénis. Cela peut déboucher sur une séance un peu marrante sous la couette.

Hibue, Alex Viougeas
Hibue © Alex Viougeas
Chacun des 130 mots de l'abécédaire, ici "Allumeuse" est illustré par Alex Viougeas.
Chacun des 130 mots de l'abécédaire, ici "Allumeuse" est illustré par Alex Viougeas.

Sommes-nous à la longue des amants paresseux? Qui s'ennuient à force de reproduire toujours les mêmes recettes, qu'elles fonctionnent ou pas d'ailleurs?

Faites la comparaison avec la gastronomie: il existe des bouquins avec mille recettes mais je ne connais pas des masses de livres de sexualité qui vous proposent mille pratiques sexuelles, mille idées, mille manières de communiquer. Il n'y a pas d'équivalent érotique au socle de la gastronomie, or les ressources existent. Notre paresse tient aussi à notre besoin de sécurité: nous jouons tellement notre estime de nous-mêmes qu'on se dit voilà, je vais assurer les bases absolues et puis surtout ne plus toucher à rien parce que c'est trop sensible. Paradoxalement, c'est ce qui nous saute un peu au visage après quelques années de couple parce qu'on s'ennuie - surtout les femmes d'ailleurs.

"Le Kama-sutra que nous connaissons en Occident est au service du pénis"

Pourquoi elles plus que les hommes?

Des études académiques ont pu démontrer que comme les hommes sont plutôt satisfaits par la pénétration, ils vont s'en accommoder, alors que les femmes, sur les trucs qui ne marchent pas trop bien pour leur corps, au bout d'un certain moment, changer de partenaire ou essayer des nouvelles choses ce n'est pas juste une question de confort, c'est le dernier sursaut avant de cesser d'avoir des rapports sexuels. C'est un peu le script typique psycho sexuel du couple hétéro : on s'ennuie, on décroche, donc on se met en pause et le corps s'endort un petit peu parce qu'on ne l'utilise pas.

Sex on the Beach, Alex Viougeas
Sex on the Beach © Alex Viougeas

Vous dites qu'il n'existe pas vraiment d'ouvrage de référence. Même pas le bon vieux Kama-sutra?

Celui que nous connaissons a été pensé pour le marché occidental: il est amputé de tout ce qui n'est pas au service du pénis. C'est une fausse solution à mille pourcents. Qu'on mette la tête en bas ou les jambes en l'air, une pénétration reste une pénétration. Le Kama-sutra est la grosse arnaque des mecs hétérosexuels dans le couple: c'est le moyen déguisé de refaire toujours les mêmes choses, à une petite variante près, plutôt que de se remettre en cause fondamentalement.

Même si c'est une attente parfaitement légitime, les femmes ne se mettent-elles pas trop de pression à vouloir toujours atteindre l'orgasme?

On pourrait se dire que de temps en temps il peut y avoir un bénéfice à ne pas avoir d'orgasme car dans ce cas là on augmente la charge sexuelle en espérant que le prochain sera d'autant meilleur. C'est quelque chose qu'on peut refuser, délayer dans certains jeux sexuels... Mais à condition de savoir comment l'obtenir. C'est un peu comme en poésie: on peut briser toutes les règles à condition de connaître la grammaire. L'orgasme fait partie d'une certaine grammaire sexuelle: c'est pas mal de pouvoir y accéder avant de pouvoir s'en détacher. La preuve en tout cas d'une certaine appétence des femmes à aller chercher leur orgasme, c'est le nombre de bouquins qui sont sortis récemment et sortent encore sur le sujet.

Donc ça s'apprend? Entre autre par la masturbation?

Sur un sexe moins visible que celui des garçons il faut une curiosité supplémentaire, qui peut en plus être très vite réprimée par la société ou même les parents. Il y a moins de transmission entre femmes, aussi. Si on ne s'est pas caressé(e) durant l'enfance ou l'adolescence, récupérer des morceaux de sa sexualité à 30-40 ans peut s'avérer plus compliqué. Le circuit de récompense dans le cerveau lié au plaisir physique, c'est quelque chose qui évolue dans le temps, qui peut se transformer. Plus on touche des zones, plus on est sensible et réactif. Et susceptible d'engendrer du plaisir.

Vert, Alex Viougeas
Vert © Alex Viougeas

C'est donc un apprentissage qui ne devrait jamais s'arrêter?

Bien sûr! Mais si on reste dans l'idée que le sexe est quelque chose de naturel, une sorte de cadeau tombé du ciel, on se prive de ressources qui sont fondamentales. Nous sommes aussi sur un héritage de culture binaire qui ampute les deux genres. C'est compliqué car l'on se bat contre des représentations millénaires. Mais la nouvelle génération réagit, reconnaît la présence de cet héritage et se dit qu'elle n'est pas pour autant obligée de tout prendre. Avec l'offre pléthorique de représentations culturelles aujourd'hui, celui qui le souhaite peut vraiment aller chercher ce qui lui convient. Et les plus jeunes sont adeptes d'une certaine transparence, ils ont appris à être assez grande gueule pour exprimer haut et fort ce qu'ils veulent ou pas. Et dans leur sexualité, la communication se porte plutôt bien du coup, sans pudibonderie. Ils osent plus de mots. Ils négocient ce qu'ils aiment ou non en nommant les choses. Alors qu'avant, il fallait souvent se contenter de deviner, de "lire" le langage corporel. Ce qui peut conduire au désastre.

Le secret d'un sexualité épanouie, ce serait donc, comme en tout, le fait de bien nommer les choses?

Rien n'est en tout cas pire que le culte du silence, du mystère. On voit ce que cela donne avec tous les scandales MeToo. L'opacité conjuguée à un certain élitisme a davantage contribué à créer beaucoup de malheur que beaucoup d'érotisme. Ce n'est pas parce que l'on nomme les choses qu'il n'y a plus de jardin intime, plus de secret. Je suis plutôt contente de la tournure que prennent les choses dans ce domaine. Et dans la période difficile que nous traversons en ce moment, entre la pandémie et les craintes pour le climat, nous avons une raison de nous réjouir et c'est la sexualité.

Vous souvenez-vous du premier plat que vous ayez cuisiné? A moins qu'il ne s'agisse d'un oeuf brouillé ou de nouilles au beurre, il y a gros à parier que tout soit parti d'une recette, rédigée dans ce jargon communément admis qui sert de grammaire et de socle à tous les cuisiniers. Des mots précis, pointus même parfois dont l'usage en société témoigne de l'expertise de celui qui les prononce. "Mon rêve serait que l'on parle de sexe comme on parle de cuisine, assure Maïa Mazayrette, chroniqueuse au journal Le Monde mais aussi pour La Bande Originale sur France Inter et dans l'émission Quotidien, dans le prologue de son dernier ouvrage La Vulve, la Verge & le Vibro, sorti à point aux éditions de La Martinière pour la Saint-Valentin. Encore pour cela faut-il s'approprier un même vocabulaire, se mettre d'accord sur le sens des mots et leurs nuances." Accepter aussi, comme en cuisine, de partager ses expériences avec autrui, sans tabous ni pudibonderie. Tout en ne cessant jamais d'apprendre, avec la même curiosité que lorsque que l'on goûte pour la première fois un met que l'on ne connaît pas. Car, assure notre "sexperte", le sexe comme la cuisine, ça n'a rien d'inné et on s'y perfectionne si l'on ne veut pas risquer de tomber dans l'ennui. L'ouvrage qui oscille entre le manuel pratique et le cours de sémantique regroupe pas moins de 130 mots des plus attendus - comme ceux repris dans le titre - aux néologismes dernier cri, incite au moins à s'instruire si pas à tenter de nouvelles expériences. Histoire de ne pas se contenter de manger des nouilles toute sa vie. Teasing.Votre ouvrage s'adresse-t-il plutôt aux novices, aux amants expérimentés en quête de nouvelles sensations ou aux curieux, tout simplement?Ces textes étaient au départ destinés aux lecteurs du Monde, car c'est là que j'ai commencé à écrire mes chroniques. C'est vrai que j'avais en tête plutôt des personnes qui sont déjà en couple depuis un moment. Et qui croient peut-être être arrivées au bout de ce qu'il est possible de faire en sexualité. Qui ont l'impression d'en avoir fait le tour. Or même sur les mots les plus simples, on peut avoir des préconceptions. L'un de mes plus grands plaisirs, c'est de constater qu'il y a encore beaucoup de mots dans cet abécédaire que les gens ne connaissent pas. Car c'est un vocabulaire qui est en mouvement. Et même sur des mots que l'on pense connaître, il n'y a pas toujours consensus. Et pour cela vous n'hésitez pas parfois à décortiquer l'étymologie des mots...Oui car cela mène souvent à des pistes intéressantes qui ne sont pas juste de l'ordre de la linguistique ou de la sémantique. Savoir d'où vient un mot, c'est peut-être sympa pour amuser ses amis en dîner mais c'est encore mieux de s'en servir concrètement. Par exemple derrière le mot "consentement", il y a une base latine qui invite en fait à "sentir ensemble". S'en souvenir permettrait d'éviter pas mal de situations de gêne, je pense. C'est bien aussi de se rendre compte que la notion même de sexualité est peut-être plus culturelle, plus intello même qu'on ne l'imagine.Ce qui va complètement à l'encontre des idées reçues qui voudraient que le sexe ça ne s'apprend pas, que l'on sait - ou pas d'ailleurs - d'instinct?C'est d'une arrogance parfaite en fait, de se dire qu'on "sait" une bonne fois pour toute. Surtout au vu de ce que l'on connaît de la toute petite ampleur des pratiques sexuelles. On tourne en gros sur quatre pratiques et quatre positions. On se dit "ça, ça marche, ça je sais faire" donc cela va nous dédouaner de faire des efforts. Dans ces conditions, c'est sûr que l'on va très vite en faire le tour. Ce n'est donc pas un manuel de travaux pratiques à la manière du Jouissance Club de Jüne Plä?Je ne ferais pas une division aussi tranchée que cela entre la théorie et la pratique. Prenez le mot "circlusion" par exemple, qui envisage la pénétration du point de vue féminin. C'est la femme qui recouvre, enserre, enfile le pénis. Activement. Une fois qu'on sait que ce mot là existe, on ne fait plus jamais l'amour de la même manière. On récupère un rôle actif, on perçoit donc son corps d'une manière différente. Le vagin redevient un muscle et non plus un trou comme on a tendance à le décrire la plupart du temps. Je suis convaincue que pas mal de mots du bouquin sont des invitations, même si ce n'est pas dit comme cela, à explorer son corps. Je me méfierais d'ailleurs d'un truc qui serait complètement hors sol, uniquement centré sur l'étymologie de la langue. Comment s'est opéré le choix des 130 mots? Tout est parti de choses que j'avais déjà écrites à la base. J'ai puisé dans cinq ans de travail au long cours. Il n'y avait pas de volonté de ma part de rajouter à la liste de ceux qui existent déjà un énième dictionnaire du sexe. Pour qu'un mot soit retenu, il fallait qu'il ait une histoire. Je me suis aussi intéressée aux mots nouveaux, aux acronymes. Ce que dès que l'on parle de sexualité on va très vite réduire à l'idée de tendance forcément passagère. Souvenez-vous de ce que l'on disait, lorsqu'elles sont apparues, des applications de rencontre. Des sextoys. On vient de passer la barre des 50% de Français qui en utilisent! Cette idée de mode, de tendance, est souvent utilisée pour disqualifier ce qui est nouveau en sexualité. Or ces "feux de pailles" supposés s'inscrivent souvent dans la durée car ils correspondent à des besoins. Comment préconisez-vous la lecture de votre livre? Aléatoirement! En se laissant guider par son envie. Ouvrir une page au hasard de temps en temps. Car c'est assez dense, ce n'est pas conçu pour être lu de A à Z justement, ni d'un seul coup. C'est parfait comme lecture de métro où l'on est limité par les stations qui s'enchaînent. Ou en couple, pourquoi pas? Car il parle de pas mal de pratiques que les gens ne connaissent pas. Cela peut donner des idées. Pour des jeux au second degré, car oui, on peut aussi rigoler. Je pense par exemple au mot phallomancie, cette pratique qui consiste à lire l'avenir dans les lignes du pénis. Cela peut déboucher sur une séance un peu marrante sous la couette. Sommes-nous à la longue des amants paresseux? Qui s'ennuient à force de reproduire toujours les mêmes recettes, qu'elles fonctionnent ou pas d'ailleurs?Faites la comparaison avec la gastronomie: il existe des bouquins avec mille recettes mais je ne connais pas des masses de livres de sexualité qui vous proposent mille pratiques sexuelles, mille idées, mille manières de communiquer. Il n'y a pas d'équivalent érotique au socle de la gastronomie, or les ressources existent. Notre paresse tient aussi à notre besoin de sécurité: nous jouons tellement notre estime de nous-mêmes qu'on se dit voilà, je vais assurer les bases absolues et puis surtout ne plus toucher à rien parce que c'est trop sensible. Paradoxalement, c'est ce qui nous saute un peu au visage après quelques années de couple parce qu'on s'ennuie - surtout les femmes d'ailleurs.Pourquoi elles plus que les hommes?Des études académiques ont pu démontrer que comme les hommes sont plutôt satisfaits par la pénétration, ils vont s'en accommoder, alors que les femmes, sur les trucs qui ne marchent pas trop bien pour leur corps, au bout d'un certain moment, changer de partenaire ou essayer des nouvelles choses ce n'est pas juste une question de confort, c'est le dernier sursaut avant de cesser d'avoir des rapports sexuels. C'est un peu le script typique psycho sexuel du couple hétéro : on s'ennuie, on décroche, donc on se met en pause et le corps s'endort un petit peu parce qu'on ne l'utilise pas. Vous dites qu'il n'existe pas vraiment d'ouvrage de référence. Même pas le bon vieux Kama-sutra?Celui que nous connaissons a été pensé pour le marché occidental: il est amputé de tout ce qui n'est pas au service du pénis. C'est une fausse solution à mille pourcents. Qu'on mette la tête en bas ou les jambes en l'air, une pénétration reste une pénétration. Le Kama-sutra est la grosse arnaque des mecs hétérosexuels dans le couple: c'est le moyen déguisé de refaire toujours les mêmes choses, à une petite variante près, plutôt que de se remettre en cause fondamentalement. Même si c'est une attente parfaitement légitime, les femmes ne se mettent-elles pas trop de pression à vouloir toujours atteindre l'orgasme?On pourrait se dire que de temps en temps il peut y avoir un bénéfice à ne pas avoir d'orgasme car dans ce cas là on augmente la charge sexuelle en espérant que le prochain sera d'autant meilleur. C'est quelque chose qu'on peut refuser, délayer dans certains jeux sexuels... Mais à condition de savoir comment l'obtenir. C'est un peu comme en poésie: on peut briser toutes les règles à condition de connaître la grammaire. L'orgasme fait partie d'une certaine grammaire sexuelle: c'est pas mal de pouvoir y accéder avant de pouvoir s'en détacher. La preuve en tout cas d'une certaine appétence des femmes à aller chercher leur orgasme, c'est le nombre de bouquins qui sont sortis récemment et sortent encore sur le sujet. Donc ça s'apprend? Entre autre par la masturbation?Sur un sexe moins visible que celui des garçons il faut une curiosité supplémentaire, qui peut en plus être très vite réprimée par la société ou même les parents. Il y a moins de transmission entre femmes, aussi. Si on ne s'est pas caressé(e) durant l'enfance ou l'adolescence, récupérer des morceaux de sa sexualité à 30-40 ans peut s'avérer plus compliqué. Le circuit de récompense dans le cerveau lié au plaisir physique, c'est quelque chose qui évolue dans le temps, qui peut se transformer. Plus on touche des zones, plus on est sensible et réactif. Et susceptible d'engendrer du plaisir.C'est donc un apprentissage qui ne devrait jamais s'arrêter? Bien sûr! Mais si on reste dans l'idée que le sexe est quelque chose de naturel, une sorte de cadeau tombé du ciel, on se prive de ressources qui sont fondamentales. Nous sommes aussi sur un héritage de culture binaire qui ampute les deux genres. C'est compliqué car l'on se bat contre des représentations millénaires. Mais la nouvelle génération réagit, reconnaît la présence de cet héritage et se dit qu'elle n'est pas pour autant obligée de tout prendre. Avec l'offre pléthorique de représentations culturelles aujourd'hui, celui qui le souhaite peut vraiment aller chercher ce qui lui convient. Et les plus jeunes sont adeptes d'une certaine transparence, ils ont appris à être assez grande gueule pour exprimer haut et fort ce qu'ils veulent ou pas. Et dans leur sexualité, la communication se porte plutôt bien du coup, sans pudibonderie. Ils osent plus de mots. Ils négocient ce qu'ils aiment ou non en nommant les choses. Alors qu'avant, il fallait souvent se contenter de deviner, de "lire" le langage corporel. Ce qui peut conduire au désastre. Le secret d'un sexualité épanouie, ce serait donc, comme en tout, le fait de bien nommer les choses?Rien n'est en tout cas pire que le culte du silence, du mystère. On voit ce que cela donne avec tous les scandales MeToo. L'opacité conjuguée à un certain élitisme a davantage contribué à créer beaucoup de malheur que beaucoup d'érotisme. Ce n'est pas parce que l'on nomme les choses qu'il n'y a plus de jardin intime, plus de secret. Je suis plutôt contente de la tournure que prennent les choses dans ce domaine. Et dans la période difficile que nous traversons en ce moment, entre la pandémie et les craintes pour le climat, nous avons une raison de nous réjouir et c'est la sexualité.