Au temps que les moins de 80 ans ne peuvent pas connaître, l'autosuffisance alimentaire, ou satisfaction de tous les besoins en alimentation par la production propre, était un objectif adopté par de nombreux pays. Pour les gouvernements, cela laissait plus de budget pour l'achat de marchandises qui ne pouvaient être produites à domicile, et cela préservait également le pays des fluctuations des denrées agricoles, garantissant une certaine sécurité et l'assurance d'éviter la famine en cas de conflit. Dans ses Carnets de la drôle de guerre parus au printemps 2020, Philosophie Magazine évoquait ainsi le potager de Svenja Flaßpöhler, planté cent ans plus tôt pour garantir aux habitants l'autosuffisance ainsi qu'un "sain exercice physique, un souci très allemand". Un siècle plus tard, la notion pousse de plus belle, et séduit bien au-delà des frontières de l'Allemagne, la pandémie de Covid et les pénuries qui ont marqué ses premières semaines ayant démontré à quel point, même dans un monde où les rayons des supermarchés débordent et où on peut savourer fraises du Maroc et avocats de Californie toute l'année, on n'est jamais mieux servi que par soi-même en ce qui concerne son assiette. Chez nous, le phénomène fait de plus en plus d'adeptes, dont le profil est bien différent des jardiniers urbains estampillés "utopistes" lors du précédent revival de la tendance dans les années 60. Les pieds sur terre, ils veulent consommer autrement et racontent un mode de vie certes exigeant, mais ô combien gratifiant pour qui en récolte les fruits ou plutôt les légumes, superficie du jardin oblige.
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Au temps que les moins de 80 ans ne peuvent pas connaître, l'autosuffisance alimentaire, ou satisfaction de tous les besoins en alimentation par la production propre, était un objectif adopté par de nombreux pays. Pour les gouvernements, cela laissait plus de budget pour l'achat de marchandises qui ne pouvaient être produites à domicile, et cela préservait également le pays des fluctuations des denrées agricoles, garantissant une certaine sécurité et l'assurance d'éviter la famine en cas de conflit. Dans ses Carnets de la drôle de guerre parus au printemps 2020, Philosophie Magazine évoquait ainsi le potager de Svenja Flaßpöhler, planté cent ans plus tôt pour garantir aux habitants l'autosuffisance ainsi qu'un "sain exercice physique, un souci très allemand". Un siècle plus tard, la notion pousse de plus belle, et séduit bien au-delà des frontières de l'Allemagne, la pandémie de Covid et les pénuries qui ont marqué ses premières semaines ayant démontré à quel point, même dans un monde où les rayons des supermarchés débordent et où on peut savourer fraises du Maroc et avocats de Californie toute l'année, on n'est jamais mieux servi que par soi-même en ce qui concerne son assiette. Chez nous, le phénomène fait de plus en plus d'adeptes, dont le profil est bien différent des jardiniers urbains estampillés "utopistes" lors du précédent revival de la tendance dans les années 60. Les pieds sur terre, ils veulent consommer autrement et racontent un mode de vie certes exigeant, mais ô combien gratifiant pour qui en récolte les fruits ou plutôt les légumes, superficie du jardin oblige. Actif dans le domaine de l'innovation technologique et de la durabilité, c'est tout naturellement que ce Liégeois de naissance a choisi de pousser la démarche jusque dans son assiette. Quand le premier confinement est arrivé, il a décidé de le passer en compagnie d'un ami maraîcher à Spa, et de mettre la période à profit pour cultiver un lopin de terre qu'il venait d'y acheter. "J'ai acquis la technique en autodidacte à ses côtés, et j'apprends toujours aujourd'hui. Pour l'instant, je cultive quarante variétés de légumes ainsi que quelques petits fruits, mais je cherche un terrain pour faire pousser des céréales aussi", explique Jean-Paul, qui insuffle une dimension pédagogique à cette approche pour y initier la petite fille de 3 ans dont il est récemment devenu papa d'accueil. Un an après avoir retourné la terre, il souligne le bien-être apporté par ce nouveau mode de vie, riche en contacts humains, "que ce soit pour apprendre à cultiver et transformer les aliments ou échanger des légumes et des recettes", et qui "ancre" ceux qui le pratiquent. "Je comprends beaucoup mieux le fonctionnement de la nature et je me sens plus connecté à elle, ce qui est un peu comique pour quelqu'un qui travaille dans le secteur Web, j'en conviens", sourit Jean-Paul, qui, s'il se réjouit du goût retrouvé des légumes cultivés par soi-même, admet tout de même que le procédé est "très difficile, notamment en hiver quand il pleut et qu'il fait froid. C'est très ingrat parce que les plantes peuvent subir une maladie ou un phénomène météorologique. Parfois, c'est beaucoup de travail pour très peu de résultats quand on compare sa récolte au prix des légumes au kilo dans la grande distribution". Et de souligner que "l'autosuffisance alimentaire n'est pas une démarche à la portée de tout le monde, il faut avoir du temps, de l'énergie et de la passion". Ainsi qu'une communauté sur laquelle compter: "C'est très dur de se lancer tout seul, à moins d'avoir un tempérament solitaire, mais ce n'est pas mon cas donc je cultive avec mes voisins et ma fille". En solidaire. Faut-il habiter à la campagne pour se lancer dans l'aventure de l'autosuffisance alimentaire? Certainement pas et Jérôme Meunier en est le meilleur exemple: installé dans le centre-ville de La Louvière avec son épouse et leurs deux enfants, il a transformé les 150 m2 de son jardin urbain en surface recouverte de bacs à légumes ainsi que d'une serre. De quoi assurer une majorité des besoins de sa famille, végétarienne depuis peu, même si pour bien faire, "il faut plutôt 200 m2 pour permettre à une famille de quatre personnes de devenir autosuffisante, sans compter la culture des céréales, qui nécessite bien plus de place". Raison pour laquelle le Louviérois a d'ailleurs récemment choisi d'investir un second terrain. Pour Jérôme et Anne-Cécile, la prise de conscience initiale a eu lieu il y a vingt ans, époque à laquelle le couple se rend véritablement compte de l'impact de notre mode de vie sur la planète. "Aujourd'hui, c'est plus répandu, mais à ce moment-là, on était minoritaires et militants. Sauf qu'entre le mariage, le boulot, les enfants et le train-train, notre militantisme s'était un peu essoufflé. Et puis, il y a quelques années, j'ai assisté à une conférence de Pablo Servigne sur la collapsologie, et ça m'a permis de réaliser le risque évident de déclin rapide de notre mode de vie actuel, ainsi que la nécessité de créer un autre système car le nôtre ne pourra pas s'adapter. On a bien vu avec la Covid à quel point notre système agricole est incapable de réagir à un problème d'approvisionnement quelconque et j'ai eu envie d'offrir une autre réalité à ma famille." Le sol de son jardin urbain est pollué? Qu'à cela ne tienne, Jérôme investit dans des bacs hors-sol et une trentaine d'espèces différentes de semis, répartis dans 120 carrés surélevés de 40x40 centimètres. Dans la foulée, portée par l'élan de ses deux plus jeunes membres, toute la famille devient végétarienne, l'occasion de réduire encore un peu plus son impact environnemental mais aussi de ne plus dépendre de la viande. Un cap "pas si compliqué à passer", sourit Jérôme après coup, en concédant qu'il n'en va pas de même pour l'autosuffisance. "C'est difficile de faire passer le message autour de nous, parce que dès qu'on prononce le mot "effondrement", ça coince. Les gens ont un réflexe de rejet compréhensible, mais ça veut dire que c'est compliqué de rassembler d'autres personnes autour de nous dans cette dynamique. On se sent parfois un peu isolés", regrette-t-il, même s'il se dit quelque peu rassuré d'avoir l'impression d'aller dans le bon sens pour ses enfants, qui sont d'ailleurs partie intégrante des semis et de la récolte. La monotonie alimentaire? "C'est secondaire quand on a conscience de l'importance de manger de saison", assure Jérôme, qui sourit en parlant du goût incomparable de ses tomates et salades cueillies minute, ainsi que de celui, tout aussi doux, des économies ainsi réalisées: environ 80 euros par mois. Son conseil pour les jardiniers en herbe qui voudraient l'imiter? "Ne pas partir à l'aveugle, prendre le temps de réfléchir à sa démarche, être conscient que ça prend beaucoup de temps et bien s'entourer." Sans oublier de "veiller à avoir une bonne terre": la récolte n'en sera que meilleure. Hier encore active dans l'événementiel à Paris, cette Liégeoise baladeuse répond à nos questions depuis les Alpes françaises, où elle est saisonnière, et d'où elle s'apprête à partir dans le camion aménagé avec son compagnon vers le Portugal, où ils viennent d'acheter un grand terrain. Objectif: se lancer avec un ami dans l'aventure de l'autosuffisance et viser une autonomie complète le plus rapidement possible. "L'autosuffisance a toujours été évidente pour moi. Déjà petite, mon papa cultivait son potager, mes voisins avaient des poules et je trouvais ça super chouette d'aller chercher le matin même les oeufs qu'on allait manger. Ces dernières années, la surconsommation et les hypermarchés m'ont mise de plus en plus mal à l'aise: tous ces immenses rayons de paquets de jambon tout rose, ça me fait tourner la tête si j'y pense un peu trop", confie Cocci. Qui avoue ressentir l'angoisse propre à sa génération, celle qui risque de subir de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique. "Depuis deux ans, la situation s'accélère, et comme je ne suis pas du genre à attendre sagement que ça se passe, j'ai décidé d'acheter un terrain avec mon compagnon pour cultiver notre propre nourriture et devenir autonomes." Un terrain trouvé au Portugal, après avoir arpenté plusieurs pays européens dans leur camion aménagé afin de dénicher la perle rare, un terrain de huit hectares avec zone constructible, rivière, sources, puits, quatre hectares de zone écologique forestière et pas un voisin à moins de 500 mètres à la ronde. "Notre objectif est de devenir autonomes à 100%, mais comme on part de zéro, dans un premier temps, on va planter un maximum d'arbres fruitiers et oléagineux en plus de tous les légumes du potager. On s'est beaucoup renseignés et on sait que ce ne sera pas facile, mais pour nous l'abandon et le retour à une vie citadine n'est pas envisageable, donc on part avec suffisamment d'argent pour vivre au début, parce que tout ce qui est farine, sel ou sucre est extrêmement difficile à faire pousser chez soi ou à préparer", reconnaît la Liégeoise. Qui, rieuse, souligne qu'il faudra la recontacter dans quelques années pour qu'elle puisse partager les avantages de la démarche, même si "le premier avantage ce sera d'avoir la paix, de ne plus devoir prendre la voiture pour faire la file au supermarché et hésiter entre les poivrons bio d'Espagne emballés dans du plastique ou bien les poivrons de Chine pas emballés. Aujourd'hui, c'est l'enfer de s'alimenter correctement sans faire de déchets ni ingurgiter plein de substances cancérigènes. Je me réjouis de vivre dans la nature, sans pollution et de savoir ce que je mange". Prochaine étape, une fois les premiers fruits de leur labeur récoltés? "J'aimerais étudier la chimie plus en profondeur pour pouvoir fabriquer mes produits d'hygiène et d'entretien naturels moi-même." Chaque pousse en son temps.