Quartier historiquement populaire, parmi les premiers faubourgs de la ville, le Mile End n'a pas échappé à la gentrification qui frappe depuis quelques années tout l'East London. Mais derrière ses façades en brique terne, difficile de se douter que le numéro 109 de la rue éponyme cache l'un des mini hôtels les plus singuliers des trente-trois boroughs. Dans cette maison Queen Anne de 1717, le voyageur bien inspiré d'avoir réservé l'une des deux chambres disponibles aura d'abord la chance de faire connaissance avec le maître des lieux : David Carter, architecte d'intérieur et décorateur dont la carrière s'étale sur trois décennies, un personnage à mi-chemin entre le marquis poudré et la rockstar romantique pétrie de décadence glam. S'il a ouvert l'hôtel 40 Winks en 2009, ce fut suite à un élan spontané, un heureux coup du sort qui fait écho à sa propre carrière : sans réelle formation en la matière, c'est suite à la publication de photos de son appartement privé qu'il se voit propulsé dans la profession, tandis que son travail est célébré dans la presse du monde entier. Depuis, il réalise des projets résidentiels ou commerciaux, souvent pour des commanditaires fortunés : de la famille royale d'Arabie saoudite aux pontes de la City, des oligarques russes aux capitaines d'industrie, son carnet d'adresses est garni de clients richissimes, à la recherche de " quelque chose de différent ". Et quand il ne comble pas les envie des nantis, lassés du luxe pompeux et dépourvu de fantaisie, il signale rester ouvert aux projets d'échelle infiniment plus modestes, et à vrai dire, on n'en attendait pas moins d'un homme aussi affable et disponible.
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Quartier historiquement populaire, parmi les premiers faubourgs de la ville, le Mile End n'a pas échappé à la gentrification qui frappe depuis quelques années tout l'East London. Mais derrière ses façades en brique terne, difficile de se douter que le numéro 109 de la rue éponyme cache l'un des mini hôtels les plus singuliers des trente-trois boroughs. Dans cette maison Queen Anne de 1717, le voyageur bien inspiré d'avoir réservé l'une des deux chambres disponibles aura d'abord la chance de faire connaissance avec le maître des lieux : David Carter, architecte d'intérieur et décorateur dont la carrière s'étale sur trois décennies, un personnage à mi-chemin entre le marquis poudré et la rockstar romantique pétrie de décadence glam. S'il a ouvert l'hôtel 40 Winks en 2009, ce fut suite à un élan spontané, un heureux coup du sort qui fait écho à sa propre carrière : sans réelle formation en la matière, c'est suite à la publication de photos de son appartement privé qu'il se voit propulsé dans la profession, tandis que son travail est célébré dans la presse du monde entier. Depuis, il réalise des projets résidentiels ou commerciaux, souvent pour des commanditaires fortunés : de la famille royale d'Arabie saoudite aux pontes de la City, des oligarques russes aux capitaines d'industrie, son carnet d'adresses est garni de clients richissimes, à la recherche de " quelque chose de différent ". Et quand il ne comble pas les envie des nantis, lassés du luxe pompeux et dépourvu de fantaisie, il signale rester ouvert aux projets d'échelle infiniment plus modestes, et à vrai dire, on n'en attendait pas moins d'un homme aussi affable et disponible. " A l'époque, je vivais en France et j'allais me marier. Avec ma future épouse, nous pensions retourner à Londres. Je suis venu dans le coin pour voir un client et au moment où je passais devant la maison, le feu est devenu rouge. Je me suis retrouvé à attendre en face d'un panneau " A vendre ". Alors, je l'ai visitée, et je l'ai achetée. Ça s'est fait un peu comme ça, au hasard. Je l'ai pris comme un clin d'oeil du destin. " Un clin d'oeil qui en amène trente-neuf autres, puisqu'il fera de l'endroit un B&B appelé 40 Winks - " 40 clins d'oeil " en anglais, une expression qui date du xixe et signifie un court instant de sommeil. " Voyez ça comme un délicieux assoupissement ; pas le lourd sommeil de l'homme vanné, mais une courte sieste, un petit moment que l'on s'offre ", précise Mister Carter. Comme une sorte de rêve éveillé ? " C'est un peu la philosophie de 40 Winks. Des visiteurs ont dit de leurs nuits ici qu'elles avaient changé leur vie. On rend beaucoup de gens heureux, certains ont l'impression d'entrer dans une peinture, d'autre de débouler au Pays des Merveilles. C'est une expérience unique pour la plupart de nos hôtes, une réalité alternative plus qu'un endroit où juste dormir et poser ses bagages pendant qu'on visite Londres. Comme le théâtre d'une expérience immersive, un voyage au coeur de mon imagination. Donc pour certains, oui, c'est un rêve éveillé, une maison qui respire la joie et la beauté. " Autant dire que les chambres sont rarement occupées par des citytrippers lambda, " même s'il y en a ", épisodiquement : l'endroit est plutôt prisé par les stars d'Hollywood, de la mode ou des arts, voire par des banquiers, " et tous partagent un intérêt pour quelque chose de différent des sempiternels établissements fastueux mais impersonnels. Le traditionnel lobby, les salons toujours identiques, la chambre standard, certains n'en veulent plus. Depuis notre installation il y a neuf ans, on a pu constater une belle renaissance, avec l'émergence de plusieurs petits design hotels vraiment uniques. Nous n'étions pas nombreux quand on a commencé, maintenant, il y en a beaucoup plus et c'est grâce à l'arrivée de voyageurs cosmopolites, plus éduqués et plus réceptifs à l'élégance. Il faut s'adapter aux attentes des gens. On a beaucoup de parallèles avec Airbnb, nous avons commencé au même moment. Ce n'est pas qu'une question de prix. Le public veut une expérience unique, sentir battre la vie d'une ville plutôt que suivre les sentiers balisés. Le plus beau, ce sont ces rencontres, ces visiteurs qui viennent et reviennent au point de devenir des amis. J'en suis fier. " Ce n'est pas de sitôt que David Carter se lassera d'un rôle taillé sur mesure : celui du Chapelier Fou, maître de cérémonie d'événements décalés, comme la lecture de contes lors de ses fameuses soirées Bedtime Stories. " J'adore ça ! Un récent article dans le Telegraph prétend d'ailleurs que j'ai une pièce entière dédiée à ma collection de chapeaux mais c'est légèrement exagéré. Il est vrai que j'en possède beaucoup, et que j'adore jouer l'excentrique maître des lieux. Beaucoup de gens arrivent en s'étant documentés à mon sujet, je ne peux pas les décevoir : ils veulent me voir porter un chapeau. " Au-delà des couvre-chefs, l'oeil vagabond trouve ici de quoi satisfaire sa curiosité : bibelots victoriens, perruques et Union Jacks, plumes, fourrures et chiens à roulette, antiquités asiatiques et oeuvres d'art sont disséminés partout dans cet étrange écrin de velours moelleux, rehaussé de touches de soie. On ne s'étonne pas qu'un tel décor, boudoir baroque d'un aristocrate excentrique, soit régulièrement le cadre de sessions photos - tout comme l'on ne peut s'empêcher de poser une question sans doute entendue mille fois : où va-t-il dénicher tout ça ? " C'est vrai que l'on me le demande continuellement, mais après tout, je suis architecte d'intérieur depuis vingt-cinq ans, je pars avec une longueur d'avance. Une partie de mon boulot consiste à trouver des choses inhabituelles, pour moi mais aussi pour mes clients. Je passe beaucoup de temps à fouiller, parfois je tombe amoureux d'une pièce et avec un peu de chance, j'ai les moyens de l'acquérir. J'ai toujours adoré ça depuis tout petit, dégotter et collecter, jusqu'à m'entourer de choses que j'aime... J'y passe beaucoup de temps, rien d'étonnant à ce que cela soit devenu une partie de mon métier. " Acheteur compulsif, qui traque inlassablement des pièces extraordinaires partout dans le monde, notamment sur le Net via des sites comme 1stDibs, David Carter ne cache pas sa préférence pour les marchés. " Le shopping en ligne, c'est bien quand tu as déjà quelque chose en tête, explique-t-il. Dans un marché, tu découvres ce dont tu ignorais avoir besoin. Tu penses: " Ma vie était incomplète jusqu'ici, il faut que j'achète ce truc ! " Jusqu'à récemment, il y avait de fantastiques puces à Spitalfields tous les jeudis, mais il semble s'être malheureusement réduit depuis quelques mois, un peu comme Portobello. J'y vais encore occasionnellement, mais il ne reste peut-être qu'un quart de l'offre disponible il y a quinze ou vingt ans. " La faute à la délirante escalade de l'immobilier et aux propriétaires qui préfèrent héberger des cafés, des restaurants et des bars, déplore-t-il. Le principe du marché, et le caractère intermittent de son activité, ne parviennent plus à rencontrer les impératifs actuels de rentabilité. " Les " markets " traditionnels, comme les précités ou celui aux fleurs de Columbia Road, près d'ici, constituent bien sûr un pôle d'attraction pour des milliers de touristes, qui viennent pour se balader et se prendre en selfie, mais pas nécessairement pour y faire des achats. De leur côté, les professionnels peuvent vendre de chez eux, via eBay ou Etsy, sans frais ou presque. On a assisté à la naissance d'un grand marché international, mais pour moi, c'est une perte. Pas seulement à cause du manque de surprise mais aussi pour les personnages que l'on y croisait, qui faisaient ça non pas pour l'argent mais pour l'amour de leur métier. C'est un style de vie grâce auquel on pouvait en apprendre davantage sur l'histoire de l'objet que l'on achète, bénéficier d'une expertise et s'éduquer au fil des rencontres, tout cela aussi va se perdre. " Au 109 Mile End Road, les habitués des lieux, quant à eux, regretteront sans doute la disparition de la grosse caisse siglée The Beatles, récemment cédée à une présentatrice TV. Mais ils reconnaîtront peut-être la pochette du premier album du duo Royal Blood accrochée dans une des chambres, " un cadeau de la galerie qui représente son auteur, Dan Hillier, dont c'est l'un des trois exemplaires artist proof ". Et un portrait de Lady Gaga, cadeau cette fois du photographe John Wright. " Et il y a aussi un très beau portrait, dans l'escalier, du mannequin britannique Erin O'Connor, par Bryan Adams ", le rocker canadien reconverti dans la photo. " Je le connais depuis quelques années, et son cliché vaut une fortune : il n'y en a que deux autres, l'un dans sa collection privée, l'autre à la National Portrait Gallery. " Des présents, certes plus modestes, David Carter en reçoit également beaucoup de ses visiteurs, " saumon fumé, whisky ou chocolat, et plein de jolies choses qui viennent du Japon. Je trouve adorable d'être l'objet de tant de gentillesse et de générosité. A nouveau, il s'agit de bien plus qu'une transaction commerciale. C'est pourquoi la maison est aussi remplie de choses qui n'ont absolument aucune valeur marchande, que j'ai trouvées sur une plage, un vieux livre ou une photo qui me rendent heureux, qui sont le souvenir d'un endroit, d'un moment, d'une personne. Je ne mesure pas l'importance d'une chose à son prix, mon intérieur mélange des objets sans la moindre valeur, et d'autres qui en ont beaucoup. De petites histoires, qui se connectent à d'autres, plus grandes, c'est ça le 40 winks, c'est le récit que j'aime raconter. " Avant de prendre congé, on lui demande si son établissement, si bien ancré dans son environnement londonien, pourrait trouver refuge dans une autre ville du monde. La réponse ne se fait pas attendre : " Bien sûr. D'ailleurs je ne demeurerai peut-être pas éternellement à Londres, j'y travaille même actuellement mais je ne vous en dirai pas plus pour l'instant. Vous savez, le 40 Winks n'est pas qu'un espace physique, c'est une idée ou, comme vous le disiez, un rêve éveillé... " Peu importe où se situe le terrier, tant qu'il mène au Pays des Merveilles, pourrait conclure notre Chapelier Fou.