Il suffit de se fier à la taille de l'aéroport Mère Theresa, le seul d'Albanie, pour comprendre que l'on entre dans un pays qui est loin d'avoir opéré sa révolution touristique. La chape de plomb qui a pesé sur les Albanais jusqu'à l'aube du xxie siècle a laissé des traces, qui tendent à disparaître du paysage mais restent bien ancrées dans la mémoire des gens. A commencer par le plus captivant des guides. Officiant déjà sous la dictature communiste, Eduart raconte qu'il devait entonner et enseigner la chanson des patriotes aux rares visiteurs qui s'aventuraient dans son pays. Aujourd'hui, il met un point d'honneur à témoigner de cette époque impitoyable, presque surréaliste, où tout était régi par le parti, jusqu'aux mariages. Comme s'il devait rattraper les années à psalmodier le discours officiel d'un des régimes communistes les plus durs, où l'on vivait dans la crainte incessante d'être dénoncé pour tout comportement prêtant à suspicion. Par son voisin, un ami... voire ses propres enfants.
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Il suffit de se fier à la taille de l'aéroport Mère Theresa, le seul d'Albanie, pour comprendre que l'on entre dans un pays qui est loin d'avoir opéré sa révolution touristique. La chape de plomb qui a pesé sur les Albanais jusqu'à l'aube du xxie siècle a laissé des traces, qui tendent à disparaître du paysage mais restent bien ancrées dans la mémoire des gens. A commencer par le plus captivant des guides. Officiant déjà sous la dictature communiste, Eduart raconte qu'il devait entonner et enseigner la chanson des patriotes aux rares visiteurs qui s'aventuraient dans son pays. Aujourd'hui, il met un point d'honneur à témoigner de cette époque impitoyable, presque surréaliste, où tout était régi par le parti, jusqu'aux mariages. Comme s'il devait rattraper les années à psalmodier le discours officiel d'un des régimes communistes les plus durs, où l'on vivait dans la crainte incessante d'être dénoncé pour tout comportement prêtant à suspicion. Par son voisin, un ami... voire ses propres enfants." Nous avons perdu notre jeunesse, estime Eduart. Nous n'avions pas de loisirs, hormis répéter les mêmes chants patriotiques toute la journée. La lutte des classes dictait notre comportement. Chaque matin, le professeur nous lisait le Journal du Peuple. Après l'école, il fallait travailler aux champs ou dans la construction, même durant les vacances. On finissait la journée épuisé. Vu que j'étudiais le français, mon rêve était de m'offrir un Petit Larousse de poche car nous étions vingt élèves à devoir partager un dictionnaire. Chacun avait le droit de le consulter une ou deux heures. Tout était rationné, bien sûr. J'ai vécu, par exemple, quatre années avec le même pantalon et la même chemise. " Beaucoup d'Albanais ne mangeaient alors pas à leur faim. Eduart raconte qu'une nuit, un cargo bananier avait chaviré dans un port. " Les gens ont accouru pour ramasser les fruits échoués sur la plage. Dont mon père, qui en a ramené à la maison. Ne connaissant pas ce fruit, je l'ai mangé avec la peau ! "A l'époque, il fallait être motivé pour visiter le pays, tant le régime d'Enver Hoxha était basé sur une paranoïa grandissante de l'étranger. Ainsi, il faisait croire que le Coca-Cola était une drogue, tout en prohibant - même aux touristes - les jeans, les cheveux longs pour les hommes et tout ce qui évoquait de près ou de loin l'Occident. Les intellectuels albanais étaient formés dans les autres pays du bloc de l'Est. Ils revenaient parfois avec une épouse, mais en 1960, lorsque le dictateur rompt avec Moscou et se tourne vers Pékin, les frontières sont fermées et ces femmes sont emprionnées, divorcées de force... ou fusillées. " De 1960 à 1978, les Albanais vont vivre comme des Chinois : lectures et portraits de Mao, même robe pour toutes les filles, etc. " Dès 1978, la rupture avec la Chine marque le désir du régime de construire le socialisme avec ses propres forces. Les années suivantes seront les plus dures, et le pays se couvrira de plus de 700 000 bunkers, de crainte d'une invasion. Vingt ans après les derniers troubles, de paisible bourgade assoupie, Tirana s'est transformée en cité fébrile et embouteillée. Difficile d'imaginer qu'en 1991, à peine 2 000 véhicules circulaient dans le pays et qu'avoir un vélo était déjà un grand privilège. Pour l'heure, la place Skanderbeg est au coeur d'une belle réfection du quartier. Tout autour, se concentrent quelques-uns des monuments incontournables de la capitale, dont la petite mosquée Ethem Bey, la plus ancienne de toutes. Nous sommes vendredi et, pourtant, elle est vide. Ce qui en dit long sur le taux de pratiquants dans le pays. Depuis qu'en 1968, l'Albanie est devenue le premier Etat officiellement athée du monde, que les lieux de culte ont été détruits ou reconvertis, les citoyens ont délaissé leurs croyances. Libérés du communisme, ils ne songent même plus à demander à quelle religion appartient l'autre. A l'ouest de la capitale, Durrës, principal port national depuis l'Antiquité, mérite le détour pour son amphithéâtre romain, le plus vaste des Balkans. Cap ensuite vers le sud pour visiter Berat. Une " ville blanche " qui étale avec élégance ses façades ottomanes serrées les unes contre les autres à flanc de coteau, se partageant entre quartiers musulman et chrétien sur les deux rives d'un fleuve bouillonnant, l'Osum. A deux pas du centre, la citadelle est posée comme un immense vaisseau de pierre sur un éperon. Ses portes s'ouvrent sur un autre monde, un petit village caché, hors du temps, aux ruelles dallées de lourds pavés ronds. On y croise de splendides églises byzantines qui, d'une discrétion affolante, recèlent pourtant des trésors de fresques. Merveille des merveilles, blottie derrière un mur, la petite cathédrale de la Dormition de la Vierge abrite le musée Onufri et quelques-unes des plus belles icônes du pays. Malgré son isolement, la citadelle n'est pas pour autant devenue un village-musée : quelques familles vivent encore à l'abri de ses remparts, dans de charmantes maisons de pierre plus que centenaires. Plus loin, dans la région de Fier, apparaissent soudain des puits de... pétrole. Lorsqu'on s'approche des derricks, les odeurs d'hydrocarbures titillent les narines. Ici est exploitée l'une des plus grandes réserves de brut d'Europe continentale. Une dizaine de kilomètres plus tard, retour au bucolique : Apollonie d'Illyrie fut une importante métropole de l'Antiquité grecque. A la fin du ve siècle de notre ère, elle est ravagée par un séisme et abandonnée. Redécouverte en 1928, elle n'a été dégagée qu'à raison de 10 %. Statues, armes et objets usuels découverts sur le site sont présentés dans le monastère byzantin qui jouxte les fouilles. La route traverse ensuite les reliefs qui surplombent la côte sud-ouest de l'Albanie et offre des panoramas sublimes sur cette riviera encore en partie sauvage réservant quelques surprises insolites, comme cette ancienne base de sous-marins percée dans la roche à Porto Palermo. Juste avant la frontière grecque, face à Corfou, Butrint est serti dans un superbe parc national, entre mer, lagune et montagne. Un lieu qui a inspiré Cicéron, Racine, Lord Byron ou encore Eugène Delacroix. Ses vestiges archéologiques grecs, romains, byzantins, vénitiens figurent parmi les plus beaux des Balkans... et de l'Unesco. En reprenant la route des montagnes, une autre halte confirme que la nature albanaise peut prendre les formes les plus inattendues, comme cet oeil bleu aux couleurs éblouissantes, presque électriques. L'eau translucide provient d'une source mystérieuse, située à plus de 50 mètres de profondeur, qu'aucun plongeur n'a encore pu atteindre. Outre le plaisir visuel, le site invite à la balade, à une halte dans l'une des guinguettes au bord des berges ou même à une baignade rafraîchissante.Plus à l'est, Gjirokastra, plus belle ville d'Albanie, déroule à flanc de montagne ses ruelles pavées bordées de maisons anciennes, les " kulle ", souvent conçues comme des petits châteaux défensifs - ne manquez pas la visite de la Skëndulaj, habitée par la même famille depuis la fin du xviie siècle. L'impression de forteresse est renforcée par la citadelle qui régale d'une vue inoubliable sur la ville et les sommets enneigés. Gjirokastra a donné à l'Albanie son plus célèbre écrivain, Ismail Kadare, mais aussi le plus terrible des dictateurs. Un Enver Hoxha qui privilégia toujours sa ville natale. Dès 1961, il la déclare ville-musée... tout en détruisant la plupart de ses bâtiments religieux, athéisme oblige. La cité de pierre a néanmoins gardé tout son charme, et ses habitations, protégées par l'Unesco, sont enfin rénovées. Dernière étape à Kruja, au centre de l'Albanie. Cette ville de montagne possède un cachet indéniable, et ce dès le bazar à souvenirs qui mène à la citadelle. Au xve siècle, le héros national Skanderbeg en fit sa capitale. Aujourd'hui, un musée est d'ailleurs dédié à ce libérateur qui, suite à la conquête ottomane, réussit à reprendre Kurja. Ici, l'histoire se télescope, puisque c'est la fille d'Enver Hoxha qui a dessiné ce musée incontournable qui, vitrine du régime dictatorial, fut défendu par la population lors des troubles de 1997, face aux pillards. Tout un symbole...