Dans le souffle des orques


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L'après-midi, sur la route de Neko Harbour, le commandant signale un pod (groupe) d'orques en train de se repaître d'un phoque. Les cétacés vont et viennent autour de l'Austral, leurs nageoires dorsales bien haut hors de l'eau. Soudain, une femelle vient présenter son jeune juste à côté du bateau en se laissant simplement porter par le courant. Durant une trentaine de secondes, les deux baleines restent contre la coque, lançant leurs respirations jusque sur le pont. Puis d'autres encore apparaissent, en transparence, d'un côté à l'autre du navire. Voilà plus de deux jours que l'Austral se débat dans un Drake déchaîné, et soudain, le calme plat. Puis un premier iceberg, impressionnant. L'Antarctique n'est plus très loin. Mais la récompense ultime viendra au matin suivant, à l'approche de cette baie Paradis qui n'a pas usurpé son nom et qui s'offre en miroir sous un ciel encre. Le bateau est cerclé à 360 degrés de montagnes, certaines culminant à près de 3 000 mètres, se reflétant dans l'océan quasi lisse dont les eaux hésitent, en cette fin d'été austral, entre liquidité et gel. La baie où se blottit une base argentine abandonnée est en partie semée de blocs de glace de toutes les formes. Un spectacle grandiose. Débarquement en baie de Neko, le premier en terre antarctique. Avant de monter à bord du zodiac, désinfection obligatoire et minutieuse des bottes afin d'éviter toute contamination du continent blanc. La plage et le bas de la colline sont colonisés par des manchots papous. Les poussins bien dodus gardent encore leur duvet. Pas du tout dérangés par l'homme, certains se chamaillent en piaillant, d'autres se nourrissent dans le gosier de leur mère. Contact inaugural aussi avec la glace : pour s'offrir une vue large de la baie, nous grimpons une langue glaciaire. En haut de l'arête, le panorama embrasse le glacier bleuté, les colonies de manchots et les montagnes. Port Lockroy est une ancienne base militaire britannique isolée au milieu des glaces. Après la Seconde Guerre mondiale, les bâtiments ont été légués aux scientifiques qui y ont étudié l'ionosphère, puis à une association. Aujourd'hui, ils sont habités l'été par quatre bénévoles. Un endroit surréaliste qui abrite un... bureau de poste, un musée dévoilant la vie dans une base des années 50 et... une petite boutique, tout cela au milieu d'une colonie de manchots papous. Tous les bénéfices vont à l'association qui s'occupe de six sites historiques antarctiques. Tout l'été austral, les phoques-léopard rôdent autour des colonies de manchots, à l'affût des oiseaux qui vont et viennent en mer. C'est un véritable superprédateur de l'Antarctique. Lorsqu'on le croise en zodiac, il serpente sous les embarcations et sort le museau, avide de curiosité, avant de replonger vers d'autres proies.Avant de retrouver sa banquise, le célèbre manchot empereur est en mer durant l'été austral. Le manchot royal, plus petit de 10 cm, se rencontre à la même époque dans les îles subantarctiques telles que les Malouines. Un bien sympathique mais aussi intrigant animal qui déambule comme un dandy, " vêtu " de son smoking noir en plumes serrées et paré d'une longue goutte dorée de chaque côté de la tête.Continent paradoxal : la calotte de glace qui le recouvre presque en totalité contient 75 % des ressources en eau de la planète. Pourtant, l'Antarctique est considéré comme un désert, ne recevant en moyenne que 20 cm de précipitations par an. Ce dôme, constitué de neige accumulée durant des millénaires, est aujourd'hui épais de plusieurs kilomètres et s'étend en gigantesques langues glaciaires jusqu'à l'océan. Débarquement à Baily Head, dans l'archipel des Shetland du Sud. Il est 5 h 30 du matin et nous entamons, dans le brouillard, un trekking de 6 heures pour traverser l'île volcanique de Déception, habitée par plus de 100 000 couples de manchots à jugulaire. Versants et vallées sont couverts de ces volatiles pouvant construire leur nid jusqu'à 1 km à l'intérieur des terres. Sur les sommets, le vent nous balaie comme des fétus de paille...La baie Pleneau, qui s'étend jusqu'à Port Charcot, est un immense festival de couleurs et de formes, pointues, striées ou rabotées par les vagues. Le plus impressionnant? Cette immense arche sous laquelle notre zodiac ne s'aventurera pas car un simple basculement de glace provoquerait un mini tsunami.De l'autre côté de Déception, à Whalers Bay, se dressent les vestiges d'une ancienne station baleinière, en partie enfouie dans les sables de l'éruption volcanique de 1969. Spectacle dantesque des fumerolles qui s'échappent des sables, de l'eau qui glougloute. Et contraste saisissant entre le climat glacial et l'activité volcanique !Dernière escale subantarctique : New Island (Malouines). Nous sommes accueillis par les trois habitants qui n'y vivent que l'été, veillant sur la réserve naturelle et les quelques bâtiments de l'île. Grâce à la volonté d'un seul homme, Ian Strange, New Island est aujourd'hui entièrement dévolue à la faune sauvage et n'héberge plus aucun mouton. De l'autre côté de l'île, une petite baie rocheuse entourée de falaises abrite des nichées d'albatros à sourcil noir. Les poussins, toujours au nourrissage, sont bien gras. A leurs côtés, des cormorans, des gorfous sauteurs, des labbes et des caracaras. Pas de doute, ces escales exceptionnelles aux Malouines prouvent à quel point ces territoires sont complémentaires avec l'Antarctique. Par Eric Vancleynenbreugel