Nul besoin d'être sociologue pour connaître la réputation peu enviable de la banlieue parisienne. Et si, en dépit des clichés, elle rimait désormais avec bon vivre et créativité ? Depuis le lancement du Grand Paris, ce projet pharaonique qui vise à redessiner, d'ici 2030, les contours de la capitale en incluant la couronne, l'idée fait son chemin ou, plutôt, trace sa route à toute allure. Une utopie bobo de plus, dont on ne parlera plus dans deux collections et trois Fashion Weeks ? Pas si sûr. Car ici, c'est du concret, voire du lourd. Des milliards d'euros vont être investis dans la construction du Grand Paris Express, un métro futuriste en plein chantier qui desservira à terme 68 nouvelles stations. Un tracé qui devrait permettre un rapprochement - et pourquoi pas, une réconciliation -, entre Parisiens et Franciliens. Et attirer par la même occasion les touristes qui s'aventurent rarement au-delà du périph'...
...

Nul besoin d'être sociologue pour connaître la réputation peu enviable de la banlieue parisienne. Et si, en dépit des clichés, elle rimait désormais avec bon vivre et créativité ? Depuis le lancement du Grand Paris, ce projet pharaonique qui vise à redessiner, d'ici 2030, les contours de la capitale en incluant la couronne, l'idée fait son chemin ou, plutôt, trace sa route à toute allure. Une utopie bobo de plus, dont on ne parlera plus dans deux collections et trois Fashion Weeks ? Pas si sûr. Car ici, c'est du concret, voire du lourd. Des milliards d'euros vont être investis dans la construction du Grand Paris Express, un métro futuriste en plein chantier qui desservira à terme 68 nouvelles stations. Un tracé qui devrait permettre un rapprochement - et pourquoi pas, une réconciliation -, entre Parisiens et Franciliens. Et attirer par la même occasion les touristes qui s'aventurent rarement au-delà du périph'... Avant les lendemains qui chantent, il y a les premières notes des " beatmakers " qui donnent la tendance. Les initiatives affluent, parfois où on ne les attendait pas, comme dans le 9.3, en Seine-Saint-Denis. Le département, lesté par son image des cités et des " no-go zones " propagées par Fox News, affiche un dynamisme dont on peut mesurer l'étendue dans Le Guide des Grands Parisiens, un ouvrage qui énumère sur plus de 200 pages les bons plans de la banlieue en matière de sorties, de culture ou de détente. Une démarche éditoriale impensable il y a cinq ans encore... " On a eu envie de partager nos coups de coeur et d'aller à l'encontre du discours habituel qui veut qu'on s'y ennuie parce qu'il n'y a rien à y faire, avance Vianney Delourme, journaliste et coauteur du bouquin. On s'adresse aux touristes qui ont déjà visité trois fois le Champ-de-Mars et la cour carrée du Louvre et ont envie d'autre chose. Le Grand Paris, c'est un pays en soi, qui compte 10 millions d'habitants. " Un pays que le rédacteur et ses acolytes ont divisé en huit " quartiers " distincts - vu la taille de ces derniers, on doute quand même de la pertinence du mot ... - comme celui de La Fabrique qui embrasse, au nord-est de Paris, les communes d'Aubervilliers, Bobigny, Pantin ou Montreuil. " Le nom est une référence au passé industriel de la région et de ses friches, qui sont réhabilitées ", souligne Eugénie Lefebvre, l'éditrice, qui est également à la tête des Magasins généraux, un lieu de création protéiforme fraîchement inauguré le long du Canal de l'Ourcq, à Pantin. C'est au rez-de-chaussée de ce gigantesque bâtiment de 20 000 m2 datant des années 30 que le Mois de la Photo, l'un des grands rendez-vous culturels parisiens, a décidé l'an passé, et pour la première fois de son histoire, de se délocaliser, comme dans trois autres lieux pantinois. L'événement bisannuel s'appelle désormais Le Mois de la Photo du Grand Paris et s'étend à la banlieue dans son ensemble. Tout un symbole. Il faut dire que ce territoire regorge d'anciens bâtiments ouvriers XXL dont le milieu de l'art raffole. Avec leur superficie démesurée et leur prix du foncier abordable, les " factories " ont la cote. A la différence de la capitale, la banlieue compte de nombreux vestiges de la seconde révolution industrielle ou post-industrielle qui ne demandent qu'à renaître de leurs cendres. Le colosse de béton occupé par Les Magasins généraux est une de ces pépites... Surnommé durant l'entre-deux-guerres " Le grenier de Paris ", l'entrepôt par où transitaient des montagnes de grain, de farine et de céréales a été abandonné à la fin des années 90. Devenu un sanctuaire pour graffeurs, le paquebot de six niveaux a été racheté en 2016 par l'agence de publicité BETC (dont les Magasins généraux font partie) afin d'y rassembler ses équipes. Le double bâti, relié par des passerelles, a été transformé par l'architecte Frédéric Jung en un spectaculaire Q.G. de verre, de béton et de bois, avec toitures végétalisées et cantine de luxe. Si cette ruche de 900 collaborateurs n'est accessible en grande partie qu'aux employés de BETC, le rez-de-chaussée, lui, a vocation à s'ouvrir à l'extérieur et à devenir l'un des phares culturels de Pantin. " Nous souhaitons que le bâtiment soit un lieu de destination et de partage, tout le contraire d'une plate-forme hors sol déconnectée de la ville ", insiste Eugénie Lefebvre. La trentenaire multiplie les projets, travaille en partenariat avec le Centre national d'art contemporain qui s'est installé là et dispose d'un espace d'exposition de 800 m2 ouvert à tous depuis l'entrée principale. En juin prochain, à l'occasion de la Coupe du monde, un vaste programme tout public mêlant foot et art contemporain lancera la nouvelle saison. De quoi laisser le temps de peaufiner l'ouverture des Docks, une cantine couplée à un café qui feront l'angle de l'édifice, sur la place de la Pointe, avec vue sur le Canal de l'Ourcq. Ce plan d'eau qui vit d'ordinaire au rythme paisible du passage des péniches est en pleine effervescence. En face de BETC, de l'autre côté du chenal, on aperçoit les ateliers de Chanel qui, en 2012, avait déjà fait le pari de s'installer en dehors de Paris. Mais la première marque de luxe à avoir investi le terrain, c'est Hermès : au début des années 90, la maison a établi son département de maroquinerie, rue Auger. Un essai transformé en 2010 par l'implantation, toujours à Pantin, de Petit h, un laboratoire créatif pour valoriser les matériaux non commercialisés du sellier et confirmé en 2014 par l'inauguration de la cité des métiers qui regroupe l'élite des artisans de la griffe dans un bâtiment végétalisé par le jardinier star Louis Benech. Décidément très prisée par le milieu du savoir-faire à la française, la mairie de Pantin accueille aussi depuis le mois de janvier dernier, dans les anciens locaux de la Banque de France, l'Esmod, une école supérieure qui forme les futurs stylistes. En remontant le long du canal de l'Ourcq vers la porte de la Villette, à la lisière du 19e arrondissement, les signes de transformation sautent aux yeux. Ce qui n'était, il y a dix ans encore, qu'un no man's land que les Parisiens hésitaient à fouler s'est mué en un lieu de vie prisé par les bobos pour un prix de l'immobilier deux fois inférieur à celui de la capitale. " Lorsque les familles s'agrandissent, elles se trouvent souvent dans l'impossibilité financière de rester sur Paris, dit Vianney Delourme. On connaît tous autour de nous des gens qui, à l'arrivée d'un deuxième enfant, se sont retrouvés à devoir déménager en terra incognita. " Une terre inconnue qui l'est de moins en moins. Le long du cours d'eau, les grues s'activent, la construction de lofts s'accélère et la gentrification est en route. Difficile de croire que la Ville lumière est à un jet de pierre. Dressés comme une cathédrale, les Grands Moulins de Pantin, construits en 1923, dominent le paysage ambiant. L'édifice de 50 000 m2 qui produisait jusqu'à 190 000 tonnes de farine marque la frontière entre la banlieue et la capitale. On est à 5 minutes à vélo du parc de la Villette et à 20 minutes du romantique canal Saint-Martin. Peu à peu délaissés, les Grands Moulins, qui ont cessé leur activité en 2001, se sont vus rachetés par BNP Paribas. Refaites à neuf, les trois tours avec leurs grandes toitures à pans brisés ont été transformées en bureaux. Autre temps, autres moeurs, la " working class " a fait place aux cols blancs. Les commerçants environnants, qui ont vu leur chiffre d'affaires sensiblement augmenter grâce à l'arrivée de 3 000 salariés, ne semblent pas mécontents de l'opération... Thaddaeus Ropac est aussi l'un de ceux qui parient sur le développement de la Seine-Saint-Denis. Le renommé marchand d'art autrichien, qui détient une galerie dans le Marais et à Mayfair, à Londres, a mis la main, il y a cinq ans, sur une ancienne chaudronnerie de Pantin. Un enclos de 4 700 m2 coupé du trafic automobile, qui donne libre cours à son imagination pour accrocher, sous les quatre hautes nefs classées, les oeuvres de très grands formats, comme en ce moment le travail du peintre et sculpteur Anselm Kiefer. Le galeriste a pris ses habitudes dans le quartier et est un fidèle du restaurant Le Relais. Il se rend aussi fréquemment au réputé Centre National de la Danse, qui fait partie du paysage pantinois depuis quatre décennies. L'attrait pour le 9.3 ne semble pas connaître de limites. Qui pouvait penser qu'un hôtel branché trouverait sa place, et son public, à Saint-Ouen ? Ouvert en 2016, le MOB, dessiné par Kristian Gavoille, est devenu l'adresse incontournable des hipsters. Codéveloppée par Cyril Aouizerate, à qui l'on doit les Mama Shelter, l'enseigne avant-gardiste mise sur une approche alternative de l'hôtellerie. Au menu du boutique-hôtel, un restaurant green, un bâtiment écocertifié, un Smartphone dans chaque chambre et, dans la cour intérieure, un écran de cinéma pour des projections estivales. L'an prochain, un nouveau lieu conçu par Philippe Starck, dont on ne sait pas grand chose sinon qu'il sera quatre fois plus grand et s'appellera MOB House, sera mis en chantier par les mêmes investisseurs, toujours à Saint-Ouen. Un programme qui n'étonne pas Nicolas Barsotti. " On est boosté par le dynamisme du quartier, estime le directeur commercial de l'hôtel. On a fini l'an passé avec un taux d'occupation exceptionnel pour un lieu qui n'était connu de personne. " Comme le Mama Shelter, l'établissement pratique des tarifs très accessibles avec des nuitées à partir de 99 euros. Le public ? Une clientèle jeune, aimantée par le hors-piste même si la proximité avec Paris, distante de quelques stations de métro à peine, et les puces, sont pour beaucoup dans le succès de l'entreprise. " La barrière du périphérique est psychologique. Si vous tapez 93 sur Google News, on sait ce qu'il en sort... Mais les choses évoluent favorablement ", rassure le manager. A chaque quartier son rythme. La gentrification est encore un phénomène balbutiant à Pantin ou Aubervilliers, contrairement à Montreuil. Dans cet ancien fief communiste, les cadres supérieurs sont désormais plus nombreux que les ouvriers. " Montreuil a toujours été une ville d'artistes plus ou moins fauchés et un joyeux bazar animé mais la population a pas mal changé en dix ans et les prix des loyers grimpent ", raconte Deolinda Mota, arrivée en 1987 de Ménilmontant. " C'est devenu plus bobo, mais pour un commerce comme le mien, c'est une bonne chose car j'ai trouvé mon public. " Il y a quatre ans, elle a ouvert, sur la rue de Paris, Les tatas flingueuses, un " concept store de proximité " comme dit la patronne, où l'on peut dénicher des produits " made in Montreuil ", tels que le café Capuch, le chocolat vegan Rrraw ou le savon Le Baigneur, diffusé jusque dans les rayons huppés du Bon Marché, à Paris. Sur une autre étagère, on trouve des CD de Sanseverino, le roi du swing manouche, qui habite un peu plus haut, près du cimetière. La bière fait aussi partie des fiertés locales, avec ses échoppes dédiées aux microbrasseurs. Après une première boutique orientée " fromages de petits producteurs et houblon ", dans le quartier de Croix de Chavaux, Amadeo, Alban et Romeo, trois copains d'enfance, ont inauguré, l'an dernier, Beers & Records, dédié à la (bonne) mousse et aux vinyles. Les beaux jours, on sort les tables dans la rue piétonne qui débouche sur la paroisse Saint-Paul. On prend son temps. Sur la petite place, il y a des platanes et des petites maisons. Pour peu, on se croirait à Aix-en-Provence, avec 10 °C de moins. Un calme que semblent apprécier les habitants. " Ici on a de l'air et de l'espace ", lance une passante devant la fromagerie Nonante, sous-entendu " pas comme à Paris ". Les jardins partagés n'ont jamais eu autant de succès. On en compte une centaine à Montreuil. L'objectif ? Créer du lien social et favoriser la biodiversité en ville. On trouve de ces parcelles jusque dans le haut de Montreuil, non loin de l'A86, là où le charme de la banlieue n'a pas encore opéré. A moins de rendre les barres HLM tendance, mais ça, ce n'est pas encore gagné. Par Antoine Moreno / Photos: Renaud Callebaut