Venise la lumineuse

Si Venise est aujourd'hui presque autant submergée par les eaux que par les flots de touristes envahissant ses lieux cultes - le quartier Saint-Marc, sa basilique, ses éternelles gondoles... - elle continue pourtant à maintenir de nombreuses traditions hors de l'eau. Pour les découvrir, il faut parfois quitter les sentiers balisés où se pressent quelque 20 millions de visiteurs annuels. Et aller à la rencontre de ces artisans locaux dont le fascinant travail manuel n'est pas près de céder sa place aux machines.
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Si Venise est aujourd'hui presque autant submergée par les eaux que par les flots de touristes envahissant ses lieux cultes - le quartier Saint-Marc, sa basilique, ses éternelles gondoles... - elle continue pourtant à maintenir de nombreuses traditions hors de l'eau. Pour les découvrir, il faut parfois quitter les sentiers balisés où se pressent quelque 20 millions de visiteurs annuels. Et aller à la rencontre de ces artisans locaux dont le fascinant travail manuel n'est pas près de céder sa place aux machines. Impossible d'ignorer à quel point le célèbre Carnaval, datant du xe siècle, infuse l'atmosphère générale de la ville. Littéralement à chaque coin de rue se sont installées des boutiques proposant une ribambelle de masques typiques. Mais au milieu des " made in China " en plastique, se dévoilent des fabrications élaborées par des doigts d'orfèvre, dans de petits ateliers de confection où l'on maîtrise l'art du papier mâché. Des maisons hors du temps, à l'ambiance aussi mystérieuse que lumineuse, qui nous plongent au coeur de la Renaissance, en nous rappelant que ces costumes étaient anciennement liés à la Commedia Dell'Arte. On est alors à l'époque des premières " troupes ", dont les personnages masqués vont plus tard donner naissance au théâtre populaire italien. Un patrimoine vivace, qui se devine aujourd'hui dans les formes et les couleurs des moulages d'Arlequin, de Colombine ou de Polichinelle. Les masques vénitiens, à l'origine, avaient également pour rôle d'effacer la barrière des classes sociales, en permettant au peuple et à la noblesse de festoyer conjointement la veille du carême. Aujourd'hui, en dehors de la période carnavalesque, ce sont de véritables objets décoratifs, dont l'esthétisme remarquable s'invite dans chaque habitat de la Sérénissime. En pénétrant dans un atelier, nous découvrons les secrets de leur réalisation. Un modèle est préalablement moulé dans du plâtre. Puis, sur cette " fondation ", les artisans posent des couches de papier mâché, en même temps qu'un mélange d'eau et de colle. Vient alors la phase créative, où le maestro choisit les motifs et les tissus qui, peints et cousus à la main, sont ajoutés à son oeuvre. Voilà pourquoi chaque exemplaire est unique, du moins lorsqu'on prend la peine de chercher ces pièces originales... L'artisanat, à Venise, ne se cache pas seulement derrière les masques. En témoignent notamment les encriers, les plumes et la cire à cacheter, qui connaissent ici leur petit succès malgré la prise de pouvoir des nouvelles technologies. La calligraphie est en effet une discipline qui a conservé de nombreux adeptes, et qui est exposée dans plusieurs papeteries de la ville. Les feuilles aux motifs marbrés - pour la plupart encore travaillés à la main - sont vendues aux côtés des calepins, des pointes de stylos taillées et des ouvre- lettres gravés qui donneraient presque envie de revenir au temps où l'éclairage se faisait à la bougie. Chez Fabris Giuliana, magasin incontournable du quartier Saint-Marc, on trouve d'autres pièces de collection au charme d'antan : statues ou échiquiers en bronze, bustes en albâtre à l'effigie des grands hommes de l'histoire, tapisseries... La boutique est une oeuvre d'art en soi. Pour découvrir d'autres artisans insolites, il faut s'éloigner (un peu) de la Sérénissime. La meilleure option pour naviguer d'île en île, c'est d'emprunter un des nombreux vaporettos, ces " bateaux bus " qui permettent de parcourir une ville entièrement construite sur l'eau et où les aqueducs remplacent les routes. La Strada Regionale 11 - rebaptisée le " pont de la liberté " suite au retrait des troupes nazies -, est la seule voie possible pour les voitures, motos ou même vélos, qui sont tous interdits dans la cité vénitienne et doivent s'arrêter dans les différents parkings alentour. Inutile de préciser que le bateau est beaucoup plus agréable...La fréquence de plus en plus élevée des " acqua alta " (" hautes eaux ") et des inondations devient inquiétante. Et le réchauffement climatique combiné au tourisme de masse ne risquent pas de venir en aide à Venise, dont les sols affaiblis sont aujourd'hui rongés par l'humidité et le sel. Pourtant, au nord-est de là, dans la même lagune, l'eau n'est pas un problème, mais une aubaine. A Burano, une île de pêcheurs célèbre pour son église (penchée) de San Martino, on tire littéralement profit de la mer, puisque la pêche constitue l'une de ses principales activités. A côté de cela, l'endroit donne tout son sens à l'expression " faire dans la dentelle ". La tradition remonte au xvie siècle, époque où les femmes maniaient l'aiguille au coin du feu, en écoutant les récits de leurs époux revenus du large. Aujourd'hui encore, c'est bien au féminin qu'il faut écrire le mot " artisan ", car ce sont elles qui s'occupent de coudre les superbes étoffes qui achalandent les boutiques locales. Aucun homme ne se risque à cet exercice aussi minutieux que pointilleux. Et pour assurer la transmission de ce savoir-faire ancestral, une école a été ouverte sur l'île... dès 1872. Aujourd'hui, malgré la mondialisation qui fragilise le secteur, la tradition demeure. Ses travailleuses peuvent même se vanter de constituer l'essence de Burano et d'assurer son essor économique. C'est qu'aucun touriste ne repart d'ici sans un morceau de dentelle, et encore moins sans avoir visité le musée qui lui est consacré, où l'on peut assister à des démonstrations et admirer des réalisations très anciennes. Non loin, dans les rues, le tableau est encore plus authentique : ici ou là, on a parfois le plaisir de pouvoir observer de vieilles Vénitiennes en train d'exercer leur art sur le pas de leur porte. L'autre spécificité de l'île est un brin plus tape-à-l'oeil : des maisons qui forment un univers coloré clinquant. Cela n'a pas toujours été une question de style. Au contraire, l'origine de l'initiative est d'ordre météorologique : en cas de brouillard épais, les marins ont dû trouver un moyen pour pouvoir se repérer dans les rues et reconnaître leur demeure. Là encore, ce sont leurs femmes qui ont eu l'idée de dompter la brume à coups de pinceaux. Une astuce qui, de nos jours, ravit plutôt les touristes que les habitants eux-mêmes, puisque ceux-ci sont obligés de repeindre leurs façades une fois par an... Au centre de la lagune vénitienne, Murano a également du répondant en matière d'artisanat. Mère et seule détentrice des toutes les verreries de la région, l'île semble avoir été créée uniquement pour accueillir cette activité dont les premières traces remontent à l'Egypte ancienne. On raconte qu'au xiie siècle, plusieurs incendies se seraient déclenchés à Venise, ayant tous comme source les fours des verriers et rendant la population inquiète pour ses habitations en bois. Dès lors, le Sénat aurait rédigé un décret imposant aux souffleurs de migrer vers Murano. Un moyen pour le gouvernement de protéger la cité, mais aussi de garder la mainmise sur les secrets de fabrication d'une discipline qui, depuis, transmet secrètement son savoir-faire de génération en génération... La mise au verre prend toutes sortes de formes : lustres, bougeoirs, bijoux, vases... Partout sur l'île, les boutiques regorgent d'objets translucides ou bariolés, tandis que de nombreux ateliers acceptent d'ouvrir leurs portes au public. Ainsi, à quelques mètres à peine d'immenses fours rougeoyants, les familles de verriers offrent un spectacle saisissant. Ici, le travail se fait à partir de tiges pour créer des petites perles de couleurs. Là, on manipule la fameuse canne - une sorte de longue sarbacane - permettant de sculpter le verre avec une extrême précision. Le tout grâce à des outils qui sont trempés dans des fourneaux dont la température dépasse les 1 000 degrés afin de pouvoir manipuler la matière sans la briser. A la sortie, peu importe si le soleil est généreux ou non, c'est une sensation de fraîcheur qui nous envahit.