Vers la fin des années 90, confronté à l'embargo américain et privé du soutien massif d'une Union soviétique qui avait cessé d'exister, le régime de Fidel Castro commença à lâcher du lest pour permettre à une population asphyxiée de trouver de nouvelles sources de revenus. Du bout des lèvres, les Cubains furent autorisés à entreprendre certaines activités privées dans le commerce, le tourisme ou la restauration. Ainsi sont nées les "casas particulares" - chambres d'hôtes à la mode cubaine - et les "paladares" - restaurants ouverts par les habitants dans leur propre maison - qui pullulent désormais sur l'île. Beaucoup se sont aujourd'hui professionnalisés, mais offrent néanmoins l'opportunité de rencontrer des Cubains avides de contacts avec les visiteurs.
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Vers la fin des années 90, confronté à l'embargo américain et privé du soutien massif d'une Union soviétique qui avait cessé d'exister, le régime de Fidel Castro commença à lâcher du lest pour permettre à une population asphyxiée de trouver de nouvelles sources de revenus. Du bout des lèvres, les Cubains furent autorisés à entreprendre certaines activités privées dans le commerce, le tourisme ou la restauration. Ainsi sont nées les "casas particulares" - chambres d'hôtes à la mode cubaine - et les "paladares" - restaurants ouverts par les habitants dans leur propre maison - qui pullulent désormais sur l'île. Beaucoup se sont aujourd'hui professionnalisés, mais offrent néanmoins l'opportunité de rencontrer des Cubains avides de contacts avec les visiteurs. Après la timide ouverture initiée par Obama, le blocus s'est à nouveau intensifié, le tourisme raréfié et la situation économique dégradée. Autant de raisons pour y aller. De préférence en profondeur, au contact de ceux qui se battent au quotidien pour faire exister les richesses de leur île magnifique, de sa nature sauvage, de son agriculture précieuse - elle produit le grain pour le rhum et le tabac des cigares -, de son patrimoine culturel et architectural aussi splendide que délabré, de son histoire mouvementée, de sa musique omniprésente. De ses plages et ses eaux translucides, aussi, même si celles-là sont depuis longtemps envahies par un tourisme focalisé sur la mer. Voici quelques pépites qui, souvent, échappent aux adeptes de Varadero ou des Cayos, ces îlots paradisiaques saturés de complexes "all in" qui invitent à se ressourcer à Cuba... sans rien voir de Cuba. Si le célèbre son cubain, popularisé dans le monde par le légendaire Buena Vista Social Club, est né dans le sud à Santiago de Cuba, c'est la petite cité coloniale de Trinidad qui lui rend aujourd'hui le plus vibrant hommage. L'une des premières villes fondées sur l'île a bâti sa richesse sur la culture et le commerce de la canne à sucre. Ruelles pavées, maisons couleur pastel, placettes ombragées et églises imposantes: la "belle endormie" semble figée dans le temps. C'est le soir qu'elle s'éveille, au son des congas, des maracas et des claves qui résonnent partout dans la ville. Dans les bars, les restaurants, dans la rue, sur les marches de la Casa de la Musica ou les bancs de la Plaza Mayor, impossible d'y échapper et de ne pas s'y laisser entraîner. Les écoles de salsa prolifèrent pour prendre quelques leçons, tout comme les boîtes de nuit pour les mettre en pratique. Le jour, notre guide Yenibel Ruiz nous entraîne dans les venelles du coeur historique, puis dans les quartiers périphériques en vélo-taxi, l'un des moyens de transport les plus courants dans un pays privé d'essence pour cause d'embargo. On y approche la vie quotidienne des Trinidadiens qui aiment se réunir sur le pas de leur porte pour refaire le monde, inviter l'étranger de passage ou... improviser un boeuf. La visite d'une bodega, elle, illustre la précarité dans laquelle restent plongés les Cubains. Les familles peuvent venir s'y approvisionner en riz, oeufs, lait et autres denrées de base contre des tickets de rationnement... quand les rayons ne sont pas tout simplement vides, sous l'image du Che omniprésent. Mais vous n'en trouverez pas pour se plaindre: "Les Cubains ont tous un toit, tandis que la santé et l'éducation sont gratuites, il n'y aurait pas de pénuries sans le blocus américain", se défend Yenibel. Une rengaine que l'on entendra maintes fois durant notre périple. On ne quitte pas Trinidad sans explorer la Vallée de los Ingenios voisine, où les riches propriétaires terriens entretenaient des armées d'esclaves pour cultiver la canne à sucre et ériger leurs palais mégalo. Certains ont été transformés en musées, d'autres permettent aux visiteurs de grimper au sommet des anciennes tours de guet pour apprécier des paysages splendides. Cap sur Cienfuegos, la Perle du Sud inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco pour son centre historique unique en son genre. Ici, le style colonial est d'inspiration Vieille France: ce sont des Français qui ont dessiné la ville au début du XIXe siècle. On y flâne sous un soleil de plomb avant de s'évader dans la nature bordant la cité, là où vont les Cubains. Notre chauffeur Egon Gonzales nous emmène randonner dans la montagne sauvage, au lieu-dit El Nicho. Les citadins viennent y chercher la fraîcheur dans une succession de piscines naturelles creusées par autant de cascades spectaculaires. Un paradis pour les familles qui y batifolent de longues heures avant de partager un frugal pique-nique. On y croise peu d'étrangers. Plus au nord de la ville, près du parc national le plus sauvage de Cuba, celui de la péninsule de Zapata, des centaines de cénotes trouent la roche en pleine forêt ou aux abords des villages. Des gouffres profonds de plusieurs dizaines de mètres. Les uns remplis d'eau de pluie, les autres d'eau de mer lorsqu'ils sont proches du littoral, certains propices à la baignade. Les eaux translucides de la Cueva de los Peces foisonnent même de poissons multicolores, un masque et un tuba suffisent pour les observer. La biologiste Ana Maria Suarez nous guide le long de ces failles tectoniques inondées à travers une nature luxuriante. Elle habite et prodigue ses conseils dans la petite communauté villageoise de Hondones, convertie à l'agriculture bio et qui développe un écotourisme hospitalier - une tendance en plein essor à Cuba. On y déjeune de produits locaux au coeur du magnifique jardin du couple Arelis et Yenier, envahi de colibris. La région fourmille d'oiseaux endémiques qu'Ana Maria attire en imitant leur chant. Le plus célèbre d'entre eux: le Tocororo ou Trogon, déclaré oiseau national de Cuba parce que ses couleurs bleu, blanc et rouge évoquent celles du drapeau national. Et qu'il a, surtout, la réputation de ne pas survivre en captivité. Cuba libre! Non loin, la célèbre Baie des Cochons s'étend entre les villages de Playa Giron et Playa Larga. De nombreux vestiges, monuments et musées y célèbrent la déculottée infligée par les révolutionnaires cubains aux "impérialistes américains". Mais ce n'est pas pour cette seule raison que l'on voue ici un véritable culte au Lider Maximo, comme nous le raconte notre hôte Wilfredo Perez Castro - aucune parenté avec le père de la nation - pendant une randonnée à cheval dans la plaine marécageuse de Soplillar. "Son premier repas de Noël, Fidel l'a partagé ici avec les carboneros (les charbonniers) du village en 1959, en toute simplicité. Mes parents y étaient. Ils n'oublieront jamais." Castro avait alors entrepris une tournée du pays pour en mesurer la situation économique. Le sort particulièrement difficile des fabricants de charbon de bois exploités par des négociants sans scrupules l'avait ému. Quelques huttes, où vivaient à même la terre ces paysans parmi les plus pauvres, ont été préservées. Wilfredo exploite aujourd'hui une ferme agro-écologique dans le village de Los Pintines, tout près de la Baie des Cochons. On peut y séjourner, y déjeuner ou y louer des chevaux pour une promenade dans cette région d'une exceptionnelle richesse végétale et animale. Sur terre comme sous la mer. La route côtière est notamment connue pour être envahie de milliers de crabes rouges qui retournent pondre dans la forêt à la saison des amours. Beaucoup y laissent malheureusement la vie, victimes des automobilistes peu sensibles à ce ballet spectaculaire.Dans la partie nord de l'île, les Cubains cultivent le tabac nécessaire à la confection de leurs précieux cigares. La péninsule de Vinales dispose d'un autre atout enviable: ses paysages constellés de "mogotes", ces collines karstiques au sommet arrondi, aussi hautes que larges de plusieurs dizaines de mètres, plantées dans une terre rougie par la latérite. Spectaculaire. Notre guide Alejandro nous emmène à l'assaut d'un massif montagneux pour mieux apprécier le panorama. Mais notre but est ailleurs: rencontrer des cultivateurs de tabac pour tout savoir sur la fabrication des fameux havanes. Nous en croiserons beaucoup, courbés dans les champs, un coutelas à la main, pour cueillir les feuilles qu'ils trient soigneusement en fonction de leur taille: les plus petites, qui forment la partie supérieure du plant, serviront à confectionner les meilleurs cigares, dont les noms ont largement franchi les frontières - Cohiba, Partagas, Romeo & Julieta, Montecristo, etc. Dans les séchoirs aux toits de chaume perdus au coeur des plantations, les feuilles fermentent deux mois après avoir macéré dans un liquide qui constitue le secret de fabrication de chaque producteur et leur confère certains arômes. Ernesto et Yordani, cultivateurs père et fils, nous racontent. "Comme la plupart des agriculteurs de la région, nous possédons la terre et sommes indépendants. Notre seule obligation, c'est de vendre la majeure partie de notre production à l'Etat, qui contrôle les ateliers où sont fabriqués les cigares destinés à l'exportation. On doit lui céder 90% de notre récolte. On en garde 25%", rigole Ernesto. La Havane vient de fêter ses 500 ans et son centre historique a retrouvé des couleurs pour l'occasion, même si ses splendides maisons coloniales tombent le plus souvent en ruine. Mais certaines sortent du lot, superbement rénovées, comme les bâtiments officiels et historiques, ou les "casas particulares" exploitées par des Cubains fortunés. L'un d'eux est belge: il s'appelle Thomas Verwacht et il est amoureux de Cuba depuis la fin de ses études d'architecte dans les années 90. Il a notamment travaillé aux côtés d'une figure connue de tous les Havanais: Eusebio Leal, qui dirige depuis vingt-cinq ans le très officiel Bureau de l'Historien de la Ville, oeuvrant à la restauration de la Vieille Havane. Aujourd'hui, via sa société Estampa Cuba, Thomas prête ses talents à la transformation d'immeubles défraîchis en maisons d'hôtes et hôtels-boutiques de charme, en utilisant des matériaux de récupération et en respectant l'architecture locale. Mais son grand oeuvre est ailleurs. Il est l'une des chevilles ouvrières de l'endroit le plus magique et animé de La Havane: la Fabrica de Arte Cubana, ouverte il y a cinq ans dans une ancienne usine électrique désaffectée. Un melting-pot culturel qui rassemble sur quatre niveaux des salles d'exposition, un incubateur pour jeunes artistes, des salles de concerts et de projection, des bars et restaurants, des boutiques d'artisanat, une discothèque... Le public est aussi éclectique et bigarré que la programmation. Les jeunes Cubains branchés y ont trouvé un nouveau temple.