Aucun hôtel ne réussit à ce point, à merveille, à concentrer en ses murs l'essence même d'une ville qui l'abrite - Venise est au Danieli ce que le Danieli est à Venise, l'un ne va pas sans l'autre. Car la Sérénissime, et partant le palace, est une fabuleuse tentation à la rêverie, à l'éblouissement, aux amours tumultueuses et parfois même à la mélancolie, indicible mais tenace, par excès d'eau compacte léchant jusqu'à la déchéance les murs d'antiques palais de porphyre et de jaspe. Dans ses "calli" qui font mine de se ressembler toutes, sur ses canaux petits ou grands où clapote la lagune, on croise, pour peu que l'on fasse un léger effort d'imagination, les fantômes les plus extraordinaires, âmes ou démons, écrivains, musiciens, peintres, grands voyageurs, gondoliers et autres Schiavoni, ou Esclavons en français, ces Slaves du sud qui combattaient pour elle et qui donnèrent leur nom à la rive où s'ancre le Danieli. Car à quelques pas de la piazza San Marco, face à la mer, le palais Dandolo accueille les visiteurs et l'écho des soupirs du pont voisin depuis 1822.

© SDP

Le signore Giuseppe Dal Niel, surnommé Danieli, en fit alors un hôtel, l'Albergo reale, devenu le Royal Danieli puis simplement l'hôtel Danieli auquel il est superfétatoire aujourd'hui d'accoler le substantif, le seul nom propre suffit - normal pour le plus ancien hôtel de Venise, et d'Europe, qui fut le premier à offrir l'eau courante, l'électricité et même un ascenseur. Il a pour lui sa façade byzantine aux arcades blanches, son hall majestueux, son atrium XXL, ses colonnes de marbres, ses lustres en verre de Murano, ses dentelles de pierre, ses dorures vénéto-gothiques, le condensé parfait d'une architecture indigène aux parfums romanesques. Car à ces exactes latitude et longitude, 45° 26'02, 26'' Nord et 12°20'31,7344 Est, furent ici attirés comme aimantés Charles Dickens, Richard Wagner, Honoré de Balzac, Goethe, Oskar Kokoschka, Marcel Proust, Truman Capote et James Bond, version Sean Connery et Bons baisers de Russie, dans le désordre.

© SDP

Dans ce lieu où les réminiscences en strates décuplent les fastes d'un mobilier qui semble immuable, George Sand et Alfred de Musset eurent la bonne idée de crécher du 31 décembre 1833 au 15 mars 1834. La chambre numéro 10 ou 13, l'histoire hésite, sera le théâtre de leurs fièvres - amoureuse et typhoïde - avant qu'ils ne se séparent parce qu'elle avait fini par succomber aux charmes du médecin appelé au chevet du futur auteur des Confessions d'un enfant du siècle. Personne ne vous oblige à rejouer la scène mais rien cependant ne vous interdit de choisir l'amour dans l'une des suites de l'établissement qui, depuis, par un jeu de ponts et de dédales charmants, mêle trois bâtiments datés des XIVe, XIXe et XXe siècles pour ne former plus qu'un seul palace forcément mythique.

© SDP

Puisque l'on ne peut faire fi des échos d'antan, n'hésitez pas à déguster un spritz entre chien et loup, appuyé au balustre des balcons, le regard posé sur le Grand Canal et l'île d'en face, San Giorgio, sa basilique et son monastère bénédictin - les doges faisaient pareil à scruter les bateaux lourdement chargés de retour d'Orient. Ne vous reste alors plus qu'à faire vôtre la finesse et l'élégance de Jean-Paul Kauffmann dans son Venise à double tour: "Venise n'est pas "là-bas" mais "là-haut", selon le mot splendide de Casanova. Il existe sans doute bien des hauteurs de par le monde où l'on peut jouir d'une vue étendue sur le passé, mais je n'en connais pas d'autres où l'histoire nous saisisse à ce point pour nous relier à notre propre vie."

Hôtel Danieli, 4196, Riva degli Schiavoni, à 30122 Venise. www.marriott.com A partir de 350 euros la nuit en chambre double.

© SDP