C'est un immeuble haussmannien comme on en voit dans les films, avec sa lourde porte cochère protégée par un code à six chiffres et son ascenseur à grille articulée. Sur la liste des occupants du "Bloc B", deux initiales - K.T. - sobrement alignées. Au bout du long vestibule de l'appartement, un piano à queue, grandiose. Et sur les murs, des tableaux, des dessins - certains signés Cocteau -, à ne plus savoir où donner de la tête. Il n'est pas rare de reconnaître l'occupant des lieux en majesté sur certaines toiles. Le jour de notre rencontre, Paris s'étouffe sous une chaleur sèche. Mais ici, à l'abri des pierres anciennes et des hauts plafonds moulurés, il fait frais. Kenzo Takada s'installe sur le canapé crème, pantalon noir et polo gris, on en oublierait presque qu'il fut un jour le maestro de l'exubérance colorielle. Né en 1939 à Himeji, une ville à l'ouest de Kobe où les shoguns régnèrent longtemps sur une forteresse surnommée le "château de l'aigrette blanche", le plus parisien des créateurs japonais aurait dû devenir professeur d'anglais s'il avait accepté de suivre la voie toute tracée pour lui. Aux côtés d'Yves Saint Laurent, de Karl Lagerfeld, de Sonia Rykiel, il fut l'un des pionniers de la mode telle qu'on la connaît aujourd'hui. Une vie aux allures de scénario de film, bousculée par un incroyable voyage à bord du paquebot Le Cambodge, destination Marseille. "Dire que j'ai failli prendre l'avion, le billet en deuxième classe était au même prix", se souvient-il dans un français délicieusement mélodieux aux intonations graves, presque liquides. Retour en 1964.
...