Est-il pertinent de s'aventurer sur la glace? Bien emmitouflé, l'homme enfile ses gants et se dirige d'un pas décidé vers le lac gelé, enfonçant fermement ses bâtons de marche dans la neige. "Oh, je pense que oui. D'ailleurs, je vois quelqu'un là-bas au loin", nous lâche-t-il avant de s'élancer. A moitié convaincus, nous cédons face à l'incroyable beauté du lac Abraham, en décidant d'oublier les sages conseils de la sympathique chargée de communication du parc national de Jasper. La glace peut être une traîtresse, a-t-elle clairement averti. Tant pis: les risques sont faits pour être pris, surtout devant un décor naturel aussi spectaculaire...
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Est-il pertinent de s'aventurer sur la glace? Bien emmitouflé, l'homme enfile ses gants et se dirige d'un pas décidé vers le lac gelé, enfonçant fermement ses bâtons de marche dans la neige. "Oh, je pense que oui. D'ailleurs, je vois quelqu'un là-bas au loin", nous lâche-t-il avant de s'élancer. A moitié convaincus, nous cédons face à l'incroyable beauté du lac Abraham, en décidant d'oublier les sages conseils de la sympathique chargée de communication du parc national de Jasper. La glace peut être une traîtresse, a-t-elle clairement averti. Tant pis: les risques sont faits pour être pris, surtout devant un décor naturel aussi spectaculaire... Quelques heures plus tard, nous sommes encore groggy, conscients d'avoir parcouru ce qui constitue certainement la plus belle route du Canada, alias l'Icefields Parkway, qui serpente sur 227 kilomètres entre les villages de Jasper et de Banff, situés dans des parcs nationaux éponymes, au pied du désert blanc des montagnes Rocheuses. Nous savourons silencieusement le souvenir de cette épopée féerique. Surtout qu'il s'en est fallu de peu pour que nous rations complètement ce recoin de l'Alberta: la Highway 93 (c'est son nom officiel) a été fermée à la circulation pendant quatre jours en raison du risque d'avalanche. Au moment où, contraints et forcés, nous nous apprêtions à troquer Jasper pour Edmonton, un miracle s'est produit. La route a été déclarée sûre et nous avons pu repartir par le sud, le temps d'un trajet de sept heures durant lequel nous nous sommes autorisé d'innombrables détours et arrêts "photo" afin d'immortaliser des paysages somptueux. Peu de touristes le savent, mais Jasper (le village et le parc) et Edmonton (le chef-lieu de la province et la métropole la plus septentrionale du pays) entretiennent des liens amicaux et sont unis par un partenariat touristique dans le nord de la province. Banff et Calgary (la plus grande ville de l'Alberta) sont tout aussi liés dans le sud. Ainsi, à elles quatre, ces destinations parviennent à drainer une importante attention touristique. Comme pour leurs équipes de hockey sur glace respectives, il y a entre elles une certaine rivalité, mais aussi un profond respect. "Les personnes qui se rendent à Edmonton en hiver vont faire du ski à Jasper, celles qui arrivent à Calgary s'orientent vers Banff... cette dernière combinaison étant plus populaire parce qu'il n'y a qu'une heure de route, nous explique-t-on à l'office du tourisme de Jasper. Entre Edmonton et Jasper, il y a trois heures. Mais il fait nettement plus calme chez nous, surtout en hiver. En plus, Jasper ne possède qu'un seul domaine skiable, contre trois pour Banff. Nous nous profilons donc comme une "belle découverte", tandis que Banff et Calgary sont des choix plus classiques et qui attirent un public un peu différent... Cela dit, dans cette région, tout est magnifique!" Côté activités, Jasper offre de multiples possibilités. Classé au patrimoine mondial de l'Unesco, le plus vaste parc national des Rocheuses canadiennes - 11.000 km2 de nature vierge - est notamment l'une des trois plus grandes "réserves de ciel étoilé" du monde. Autrement dit: peu importe où le regard se porte, de jour comme de nuit, en hiver ou en été, on se trouve clairement dans l'un des endroits les plus sauvages et les plus magiques de la planète. On en prend la mesure à travers des paysages qui ne cessent de nous éblouir, entre lacs gelés, forêts enneigées et hauts sommets montagneux où paissent des troupeaux de moutons sauvages et de wapitis. Les élans et les bisons ne sont pas bien loin, mais ils sont bien cachés dans leur biotope naturel et il faut avoir beaucoup de chance pour les rencontrer. Lors d'une randonnée à Pyramid Lake, c'est une autre créature rare qui s'offre à nos yeux: l'insaisissable chouette lapone. Le lendemain, avant d'enfiler nos skis pour quelques descentes dans le domaine de Marmot Basin, nous faisons un saut au Coco's Café, où Lynn Wannop et ses tatouages officient aux fourneaux. La sympathique chef-coq est sous le charme de Jasper depuis treize ans: "C'est un endroit fabuleux, non?, dit-elle en servant notre petit-déjeuner. C'est calme et incroyablement beau, en toute saison... Je suis originaire d'Edmonton, mais mon coeur appartient à Jasper. Vous allez skier? J'étais à Marmot Basin pas plus tard qu'hier, vous allez voir, la neige est parfaite!" Pas faux, même si les Européens que nous sommes doivent un peu s'habituer à cette poudreuse ultrasèche - oubliez le bonhomme de neige! - et à des sensations de glisse qui se révèlent donc assez particulières. Heureusement, ce matin-là, les pistes sont à peu près vides, et les flancs des Rocheuses nous font de l'oeil. Un moment de pur bonheur sous le soleil, malgré le mercure qui flirte avec les -18 °C. Le lendemain, direction le Maligne Canyon Ice Walk où, les chaussures équipées de crampons, nous nous engageons dans la gorge la plus profonde du parc, un univers digne de Disney avec ses cascades gelées, ses grottes de glace et ses rochers enneigés... Le plus difficile quand on vient à Jasper... c'est d'en repartir. Le coeur lourd, nous préparons nos adieux au parc en faisant une visite-éclair aux spectaculaires cascades d'Athabasca et de Sunwapta. Comme nous sommes arrivés par l'est et que nous repartons par le sud, nous bouclons l'iconique Icefields Parkway avec des yeux émerveillés. Une manière de quitter la région en douceur, même si nous sommes loin d'en avoir fini avec l'Alberta. Plus loin, nous avons prévu trois jours à Edmonton, cinquième ville du Canada avec une population d'un peu moins d'un million d'habitants, mais plus étendue que Chicago ou Toronto en termes de superficie. La métropole s'est développée grâce à l'industrie du pétrole et est réputée notamment pour son gigantesque centre commercial couvert, le plus grand d'Amérique du Nord. Mais c'est aussi et surtout une ville en chantier qui rêve de se défaire d'une certaine image. Un barista du Pip, restaurant branché au coeur du très élégant quartier d'Old Strathcona, nous explique: "Alors que Calgary avait plutôt une population d'employés, Edmonton a toujours été une ville ouvrière. Depuis quelques années, on sent toutefois souffler un vent de renouveau. Les familles réinvestissent le centre, des bars et restaurants innovants ouvrent leurs portes, on investit tous azimuts dans des projets de construction ou de rénovation... C'est très prometteur." Nous découvrons Edmonton via un Street Art Tour imaginé par Annaliza et Trevor de Rust Magic, un collectif d'artistes qui s'est donné pour mission de dissimuler la laideur urbaine sous une couche de peinture... et qui y parvient plutôt bien. Des graffeurs venus des quatre coins du monde ont déjà habillé de leurs oeuvres une cinquantaine de grands murs, et chaque année voit surgir son lot de nouvelles fresques.Autre temps fort de notre visite: le Silver Skate Festival, organisé en périphérie de la ville depuis trois décennies pour le plus grand plaisir des habitants et des touristes qui viennent y patiner, déguster des friandises locales ou flâner entre les châteaux de glace. Le soir, nous avons rendez-vous au Rogers Place, une arène omnisports flambant neuve et fief de l'équipe de hockey sur glace des Edmonton Oilers. Tout de bleu et d'orange vêtus, quelque 18.000 Edmontoniens déchaînés y encouragent leur équipe... qui se fera écraser par des San José Sharks dopés au soleil de Californie. Le challenge quand on assiste à ce genre d'événement? Essayer de repérer le palet, plus difficile à discerner qu'un élan égaré dans une forêt d'érables... Pour notre dernière journée au Canada, nous choisissons une activité qui évitera que l'on rentre frustrés: la rencontre avec les bisons du parc national d'Elk Island, à une demi-heure de route à peine du centre-ville d'Edmonton. Dès notre arrivée, nous apercevons plusieurs dizaines de colosses profitant du soleil, couchés entre les bouleaux tout près de l'entrée du parc. Des proies faciles pour un photographe doté d'un bon zoom? Pas vraiment, car ils sont encore trop loin et, vu l'épaisse couche de neige, pas question de s'en approcher en catimini. Après deux heures passées à les guetter sans parvenir à prendre un cliché convenable, nous nous apprêtons à faire demi-tour. A ce moment précis, le mâle dominant se lève, se secoue et se dirige majestueusement vers nous, suivi du reste du troupeau. Une dernière image, à la fois puissante et émouvante, de ces merveilleuses Rocheuses auxquelles il est décidément impossible de faire des adieux définitifs...