Le 22 novembre 2021 à 11 heures 47 minutes et 20 secondes, Lydia et Ernesto, deux touristes colombiens, demandent à Norbert qui passait dans le coin de les prendre en photo devant les Deux Moulins. A la même seconde, Diane et Ursula, venues de Tacoma spécialement pour ça, commandent avec délectation une soupe à l'oignon. A cet instant, Birgit et ses copines s'étonnent de ne pas trouver de tee-shirts à l'effigie de l'héroïne pendant qu'Isabelle et Juliette sirotent leur café en se refaisant le film. Dans le désormais célèbre café de la rue Lepic, théâtre des aventures d'une serveuse espiègle prénommée Amélie, c'est comme si rien ou presque n'avait changé depuis le clap de fin il y a vingt ans déjà. L'endroit qui ne désemplit pas attire toujours à lui des fans du monde entier. A en croire Jean-Pierre Jeunet, son créateur qui habite à deux pas, c'est toutes les quatre minutes qu'un touriste s'y ferait tirer le portrait.
...

Le 22 novembre 2021 à 11 heures 47 minutes et 20 secondes, Lydia et Ernesto, deux touristes colombiens, demandent à Norbert qui passait dans le coin de les prendre en photo devant les Deux Moulins. A la même seconde, Diane et Ursula, venues de Tacoma spécialement pour ça, commandent avec délectation une soupe à l'oignon. A cet instant, Birgit et ses copines s'étonnent de ne pas trouver de tee-shirts à l'effigie de l'héroïne pendant qu'Isabelle et Juliette sirotent leur café en se refaisant le film. Dans le désormais célèbre café de la rue Lepic, théâtre des aventures d'une serveuse espiègle prénommée Amélie, c'est comme si rien ou presque n'avait changé depuis le clap de fin il y a vingt ans déjà. L'endroit qui ne désemplit pas attire toujours à lui des fans du monde entier. A en croire Jean-Pierre Jeunet, son créateur qui habite à deux pas, c'est toutes les quatre minutes qu'un touriste s'y ferait tirer le portrait. La cadence aujourd'hui est un peu moins soutenue, la faute à la pandémie plus qu'au désamour d'un public toujours au rendez-vous. Juliette Dubois organise des balades dans Paris sur le thème du cinéma. Celle de Montmartre - baptisée "The Amélie tour" en anglais - reste l'une des préférées des visiteurs. "On a reproché à Jean-Pierre Jeunet de montrer un Paris de carte postale, reconnaît la jeune femme. Mais ce Paris hors du temps existe bel et bien. Montmartre, du fait de son histoire, est resté sans doute plus longtemps préservé que d'autres quartiers. Ce qui séduit justement, lorsqu'on arrive ici, c'est que la réalité soit conforme aux images que montre le film." En 2019 encore, Montmartre a accueilli une centaine de tournages, en ce compris des pubs et des séries. Le fait que l'on ait l'impression d'y remonter le temps fait de la butte et de ses environs le décor idéal de tous les récits "d'époque". Un "immobilisme" qui doit beaucoup à la vigilance des autorités et des habitants historiques jaloux de leur tranquillité. "Si vous deviez comparer les arrondissements de Paris aux départements français, Montmartre c'est un peu la Corse, sourit Guillaume Laurant, coscénariste du Fabuleux destin d'Amélie Poulain. Le succès du film a un peu fait jaser au début, face à l'affluence des touristes qui faisaient la file pour se prendre en photo devant l'épicerie Collignon ou les Deux Moulins. Vous pourrez même encore trouver des gens qui vous soutiendront que la hausse des prix de l'immobilier est la faute d'Amélie." Un raccourci totalement démenti par Jean-Philippe Daviaud, adjoint au maire du XVIIIe arrondissement chargé du commerce et de l'artisanat. "L'évolution sociologique de Montmartre a seulement coïncidé avec la sortie du film. Elle est la conséquence de la mise sous pression de tout l'immobilier parisien. Le quartier, comme d'autres, s'est peu à peu gentrifié, en attirant une population plus jeune séduite par des logements de petites tailles qui, au début des années 2000, restaient encore raisonnables." On est loin du compte aujourd'hui. L'inflation du nombre d'agences immobilières et les prix affichés dans leurs devantures laissent d'ailleurs deviner qu'une serveuse comme Amélie aurait bien du mal à se loger désormais dans le quartier des Abbesses. "Le film n'est pas non plus responsable à lui seul des 13 millions de touristes qui défilaient encore chaque année sur la butte jusqu'à l'année dernière, poursuit l'élu local. Même si cela ajoute indéniablement au site un attrait de plus." Avec le retour en salle d'Amélie en cette fin d'année (*) et sa présence sur plusieurs plates-formes de streaming, c'est une nouvelle génération de cinéphiles qui s'apprête à tomber sous son charme, séduite sans doute par le côté quasiment intemporel - le look d'Amélie n'a rien à envier à celui des ados passionnées de vintage - de l'histoire racontée. Un effet renforcé par le présence des filtres choisis par Jeunet en hommage à la palette colorielle de son voisin, le peintre brésilien Juarez Machado, et 100% conformes aux critères esthétiques des utilisateurs de TikTok et d'Instagram. "Les couleurs chaudes et douces sont celles que l'on donne aussi à nos souvenirs personnels quand on les embellit, pointe Guillaume Laurant. Ils se parent tous de jolis pastels dans notre mémoire visuelle." Avant qu'il ne se pose avenue Junot, notre scénariste descendait souvent à Montmartre pour y faire la fête sans même oser rêver d'y habiter. "Amélie a eu pour moi aussi un petit côté fabuleux, confie-t-il. Comme il s'agissait seulement de mon deuxième scénario, je n'ai pas touché grand-chose... mais j'ai reçu un petit intéressement sur les entrées ( NDLR: elles ont fini par dépasser le chiffre des 32 millions). Cette manne inespérée - nous n'avions jamais imaginé rencontrer un tel succès - me permet de vivre à Montmartre aujourd'hui." (*) Le fabuleux destin d'Amélie Poulain ressort en salle en Belgique ce 22 décembre. L'autrice belge Nadine Monfils a quitté les Marolles il y a plus de vingt ans pour emménager à un ricochet des Deux Moulins. Alors qu'il s'installait dans son immeuble, Jean-Pierre Jeunet l'a prise pour la concierge dont elle occupait l'ancienne loge. De ce quiproquo est née une amitié qui ne s'est jamais démentie. "Le succès d'Amélie, hier comme aujourd'hui, est une mesure de l'attachement populaire à ce personnage touchant mais pas mièvre. Que le film ait attiré des touristes, ça ne me dérange pas. Montmartre en a toujours vécu et en vivra toujours. C'est comme ça. Ce qui ne l'empêche pas de rester un petit village. Quand on doit aller à Paris, on dit ici qu'on va en ville. Tout le monde se connaît. Quand je passe devant une terrasse de bistrot, je rencontre toujours des copains. On n'est jamais seul à Montmartre. Il y a toujours ce petit grain de folie, cette âme. Je ne pourrais plus vivre ailleurs." Par la grâce des confinements à répétition qui les forçaient à rester dans un périmètre restreint autour de chez eux, les Montmartrois ont même fini par retrouver le chemin des endroits qu'ils fuyaient d'ordinaire. "Je n'avais jamais croisé autant de "locaux" autour de la place du Tertre, sourit Jean-Philippe Daviaud. De quoi encourager les restaurateurs à sortir de leur zone de confort pour proposer une offre qui puisse aussi séduire les habitants du cru. L'authenticité de Montmartre sera renforcée par une fréquentation parisienne que recherchent aussi nos visiteurs." Aux Deux Moulins, les habitués se pressent toujours au comptoir laissant les banquettes en skaï aux groupies en mal de selfies. Nous sommes le 23 novembre 2021 à 15 heures 25 minutes et 22 secondes et le soleil dehors invite à la flânerie. Dans les pas d'Amélie.Si Jean-Pierre Jeunet s'est offert quelques libertés avec la véritable topographie du quartier, comme nous le révèle Juliette Dubois au fil de sa balade - ainsi la rue Lepic n'aboutit pas au métro Lamarck-Caulaincourt mais Blanche... -, le Montmartre qu'il distille dans ses plans est toujours bien vivant. Puisque c'est là que tout commence, rendez-vous rue Saint-Vincent, où le 3 septembre 1973 à 18 heures 28 minutes et 32 secondes, une mouche bleue eut le malheur de se poser sur les pavés... avant de se faire écraser. L'endroit, à une volée de marches de la très photogénique station Lamarck, est en bordure des vignes, celles qui verront Amélie et Nino dévaler en Solex le 28 septembre 1997 à 11 heures du matin. De là, perdez-vous du côté de l'allée des Brouillards, entre placettes, ruelles, jardinets et maisonnettes qui vous feraient presque oublier que vous êtes à Paris. Dirigez-vous à vue vers le Sacré-Coeur: au pied de l'église, vous verrez la longue vue qu'utilise Nino pour apercevoir Amélie, près du carrousel, qui remet l'album photo dans la sacoche de sa mobylette. Dévalez comme lui le "chemin des flèches bleues" pour arriver devant le manège rétro du square Louise Michel, autrefois square Willette. Ne cherchez pas la cabine téléphonique qui a bien sûr disparu. Prenez ensuite la rue Tardieu puis bifurquez à droite dans la rue des Trois Frères. Au numéro 56, la maison Collignon - dans la vraie vie, Chez Ismaël - vient même de rafraîchir ses peintures en prenant bien soin de conserver en devanture affiche et photo du film. En face, un photomaton vintage permet de se faire tirer le portrait, habillé ou non en Zorro. Vous n'êtes pas loin de la rue Tholozé et du Studio 28, mythique cinéma montmartrois quasi centenaire où notre héroïne aime se faire une toile. En contrebas, la rue Lepic vous tend les bras au croisement de la rue des Abbesses. Les commerces ne sont plus exactement les mêmes que ceux que l'on croise dans la scène où Amélie emmène l'aveugle à sa suite en lui décrivant tout ce qu'elle voit. A droite, vous tomberez enfin sur le Café des Deux Moulins. Le tabac de Georgette s'est fait la malle. Mais le comptoir où se pressent encore les habitués du quartier est resté dans son jus. L'endroit rêvé pour s'avaler un petit noir serré. Ou commander une crème brûlée dont vous casserez la croûte dorée à la pointe de la petite cuillère...