1. La ville: Marrakech

Parmi le dédale des ruelles poussiéreuses de Marrakech, notre guide Christine Pigeau se faufile à travers la vieille médina où s'activent tanneurs, dinandiers, orfèvres, menuisiers et cordonniers. Ici ou là, elle nous sauve des roues d'une mobylette qui chasse les passants à coups de klaxon ou des sabots d'un âne qui se fraie un chemin à travers la foule. Depuis trois ans, elle apprivoise la culture locale. Le khôl noir qui rehausse son regard? Une astuce pour tromper les hommes. "Je préfère qu'ils pensent que je suis mariée", dit-elle en souriant. Tombée sous le charme du pays et de cette ville, elle ausculte ses petits inconvénients avec philosophie. "Les mobylettes sont absolument interdites dans la médina, mais elles confèrent un certain statut. Certains se les prêtent même entre amis pour permettre aux autres de parader un peu!" Pour protester contre l'odeur des pots d'échappement, plusieurs passants portent un masque. A ne pas confondre avec le foulard dont certaines femmes se couvrent le bas du visage. "Souvent des divorcées qui survivent en venant vendre leurs possessions au marché, mais qui ont honte de se montrer", explique Christine.
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Parmi le dédale des ruelles poussiéreuses de Marrakech, notre guide Christine Pigeau se faufile à travers la vieille médina où s'activent tanneurs, dinandiers, orfèvres, menuisiers et cordonniers. Ici ou là, elle nous sauve des roues d'une mobylette qui chasse les passants à coups de klaxon ou des sabots d'un âne qui se fraie un chemin à travers la foule. Depuis trois ans, elle apprivoise la culture locale. Le khôl noir qui rehausse son regard? Une astuce pour tromper les hommes. "Je préfère qu'ils pensent que je suis mariée", dit-elle en souriant. Tombée sous le charme du pays et de cette ville, elle ausculte ses petits inconvénients avec philosophie. "Les mobylettes sont absolument interdites dans la médina, mais elles confèrent un certain statut. Certains se les prêtent même entre amis pour permettre aux autres de parader un peu!" Pour protester contre l'odeur des pots d'échappement, plusieurs passants portent un masque. A ne pas confondre avec le foulard dont certaines femmes se couvrent le bas du visage. "Souvent des divorcées qui survivent en venant vendre leurs possessions au marché, mais qui ont honte de se montrer", explique Christine. Les contrastes et les paradoxes fourmillent ici. Comme toute la nation, Marrakech affiche deux visages. L'un extrêmement pauvre et traditionnel, l'autre aisé et moderne. La ville abrite ainsi une foule de concept stores tels que Some, Shtatto ou Max&Jan (du duo belge éponyme) pour les vêtements, accessoires et objets design, Chabi Chic pour les ustensiles et la vaisselle... "C'est vraiment une ville qui bouge", souligne Christine en énumérant les adresses qui viennent d'ouvrir leurs portes: les restos Kilim et Project M, le rooftop bar branché Kabana avec sa vue imprenable sur la médina - "un must pour les amateurs de cocktails, DJ, sushis et cuisine méditerranéenne" - ou encore le musée de l'art culinaire marocain, où le public peut goûter et apprendre à préparer des spécialités traditionnelles telles que couscous, pastilla, tagines, bissara et soupe harira. "Et puis il y a les hôtels, comme El Fenn qui fut un jour entièrement réservé pour Madonna - avec son splendide bar-terrasse; le Jardin Secret, un riad vieux de quatre siècles avec un magnifique jardin intérieur; ou le mythique 5-étoiles La Mamounia... Bien sûr, il faut également se rendre au Musée Yves Saint Laurent et au Jardin Majorelle", insiste notre guide. A côté de ces merveilles, l'aspect ultra- traditionnel et la pauvreté de la médina donnent parfois l'impression d'une excursion au Moyen Age. On s'y console dans l'islam, qui prescrit de s'entraider et de ne pas étaler ses richesses. "C'est pour cette raison que les portes des riads offrent souvent une apparence très modeste, alors que certains dissimulent de véritables paradis", poursuit Christine en nous faisant entrer dans l'ancienne maison du pacha (Dar El Bacha). De l'extérieur, le palais passerait presque inaperçu, mais à l'intérieur, on reste littéralement bouche bée devant les salles habillées de marbre et les colonnes ornées de mosaïques. Le bâtiment s'articule autour d'un jardin planté de grenadiers, de figuiers et d'amandiers. Niché dans l'un de ses recoins, le tout récent Bacha Coffee Shop est un bijou pour les fans de café et les amateurs de design. De retour dans la médina, nous continuons à flâner dans les étroites ruelles et le souk aux mille boutiques pour rallier la place Djema'a el-Fna, le coeur battant de Marrakech. Notes obsédantes des flûtes des charmeurs de serpents, parfums de menthe et d'épices, nuages de fumée, viande qui grésille dans les échoppes, singes apprivoisés... L'atmosphère est à la fois enivrante exaltante. Tandis que la porte des mosquées laisse échapper des "Allahu Akbar", les hommes se hâtent de répondre à l'appel. Pendant ce temps-là, nous contemplons depuis les toits la place qui s'anime, le ciel qui vire à l'orange et la nuit qui tombe... Dès qu'on quitte Marrakech, c'est un tout autre visage du Maroc qui se dévoile. Nous empruntons le spectaculaire col de Tizi'n Test pour rallier Taliouine, au coeur de la région du safran. Le matin, avant même que les premiers rayons du soleil ne s'insinuent entre les montagnes, des dames en robes bariolées et armées de paniers partent cueillir les crocus qui ont poussé malgré la sécheresse et dont les frêles pétales recèlent le précieux "or rouge". La récolte du safran, l'épice la plus chère au monde, se déroule généralement début novembre. L'une des cueilleuses nous accueille dans sa maison. Installée sur un coussin derrière une montagne de tiges et de pétales, elle retire de ses doigts délicats les stigmates vermillon. Il faut quelque 100.000 fleurs pour obtenir un kilo de safran... qui se vendra 30.000 euros. Voyager par route permet de s'immerger dans la vie locale, d'Ouirgane à Taroudant. Nous croisons une caravane de dromadaires transportant une cargaison de touristes puis, un peu plus loin, un cortège funèbre sur un chemin de montagne, avec un cercueil drapé de vert escorté par un groupe d'hommes à pied. Et des chèvres qui grimpent aux arbres. Nous garons un instant la voiture pour contempler cette scène étonnante. Quand un berger surgit de derrière un arganier, il est aussi curieux que nous. Il préfère ne pas être photographié, mais nous fait comprendre qu'il aimerait regarder dans l'objectif. Puis il s'esclaffe en entendant le déclic de l'appareil et en voyant les images défiler sur l'écran. Il finira par prendre la pose, un large sourire découvrant ses dents brunes... avant de courir rattraper ses chèvres lui ayant faussé compagnie. Après quatre heures d'un trajet spectaculaire à travers la vallée d'Ameln, dont les rochers semblent avoir été jetés là au petit bonheur, nous arrivons à Tafraoute, au pied de l'Anti-Atlas. Au petit-déjeuner, nous faisons la connaissance de quatre quinquagénaires partis à l'aventure sur leurs motos dans le centre du pays, le temps d'une randonnée de huit jours et 1800 kilomètres. "La vallée offre des paysages variés, des panoramas magnifiques et de bonnes routes, commente Guy. Parfois, on sort même des pistes balisées pour une promenade. On apprécie beaucoup les salons de thé le long du chemin, les habitants dont les somptueux vêtements sont si lourds qu'on dirait des tapis..." Nous flânons un moment dans les ruelles d'Oumesnat, l'un des vingt-six villages berbères nichés au pied du Djebel Lekst - le plus haut sommet des environs de Tafraoute avec ses 2359 mètres d'altitude. On remarque à peine les maisons en torchis collées à flanc de montagne, où les familles vivent en autosuffisance... mais pas complètement à l'écart de la modernité: une vieille dame, près de nous, sort soudainement un téléphone des replis de son costume traditionnel. Un autre détour s'impose par Tiznit, particulièrement pour les férus de bijoux. Située à un quart d'heure de la côte, la "cité d'argent" abrite environ 130 orfèvres spécialisés dans le travail du précieux métal. Son marché couvert regorge de parures très élégantes, souvent à des prix bien plus démocratiques que dans le reste du Maroc. Le Belgo- Marocain Abdellatef Battah, surnommé "Abby", a grandi à Tiznit. Après avoir travaillé dans l'hôtellerie de luxe en Belgique et en Espagne, il est "rentré au pays" pour y gérer un riad. Il nous emmène sur la place al-Mechouar, où se rassemblent tous les matins les hommes en quête de travail. "Est-ce qu'il y a des plombiers? Des menuisiers?", lancent les recruteurs depuis leurs camionnettes. "Oui? Embarquez!" Nous visitons ensuite, au-dessus du marché des joailliers, le modeste atelier où s'active Ahmed Equerche. "Peut-être le meilleur orfèvre du pays, nous confie Abby. Il maîtrise toutes les techniques et un défilé de mode a même été consacré à ses créations en France. S'il n'était pas si humble, cela ferait longtemps qu'il serait réputé dans tout le Maroc." Ahmed, un peu intimidé et assez taiseux, nous laisse volontiers jeter un oeil par-dessus son épaule. Et en effet, il sublime le métal tout en finesse. De retour au riad, Abby organise une cérémonie du thé. Son neveu a enfilé une gandoura traditionnelle et verse le liquide à la menthe de haut en bas, avant de le transvaser de verre en verre jusqu'à ce qu'il soit recouvert d'une épaisse couche de mousse. "Tiznit était autrefois un centre commercial où passait la caravane du Sahara. Les nomades buvaient toujours leur thé avec une couche de mousse, à la fois pour retenir le sable et la poussière, mais aussi pour en conserver la chaleur. Les nuits sont froides dans le désert!", relate notre hôte. Agadir est la plus grande station balnéaire du Maroc, mais aussi la plus touristique. La plupart des hôtels sont installés sur son long boulevard et disposent d'une plage privatisée avec transats. Ravagée par un tremblement de terre en 1960, la ville a beaucoup perdu de son atmosphère et de son caractère typique. Cependant, elle constitue une base idéale pour explorer les charmants villages environnants. Les passionnés de surf et les nostalgiques du Flower Power trouvent leur bonheur à Taghazout, 20 kilomètres plus au nord. Essaouira, cité de pêcheurs à environ trois heures de route d'Agadir, attire également de nombreux visiteurs pour sa beauté pittoresque... du moins hors saison. Mais d'autres horizons nous appellent. Nous empruntons la route panoramique qui longe la côte au sud d'Agadir, encore assez peu connue des touristes mais très courue par les Marocains. Une foule d'activités sont proposées sur les plages, de la plongée à l'équitation en passant par la pêche, le (para)surf, le quad ou les promenades à dos de chameau. A Mirleft, nous savourons un plat de poisson frais, avec les orteils qui frôlent l'eau face à une plage que se partagent surfeurs et femmes voilées de la tête aux pieds. La route serpente vers le sud, surplombant l'Atlantique dont les vagues viennent se fracasser contre les rochers. La vaste plage de Legzira, la baie isolée tant vantée par nos camarades motards à Tafraoute, est effectivement très spectaculaire. Nous passons plusieurs heures à nous y promener, le long des hautes parois rocheuses et, bien sûr, de la célèbre arche formée par l'érosion. Un pêcheur nous fait de grands signes pour nous proposer une tasse de thé. Puis il nous invite dans sa grotte où sont éparpillés un filet de pêche, un pneu et un matelas. Il fume une cigarette et papote tout en maniant sa théière. Un moment suspendu, preuve éternelle de la légendaire hospitalité marocaine. Quand nous repartons en balade sur la plage déserte, le décor est enflammé par le soleil couchant...