Quel mineur aurait pu soupçonner qu'un jour, des curieux descendraient dans ses galeries pour se détendre, comme ils iraient au cinéma ou au musée? Au cours de ses quarante-cinq ans de labeur dans la métallurgie, Jean Larché n'avait jamais imaginé non plus qu'il emploierait sa retraite à faire visiter un haut-fourneau semblable à celui où il a forgé sa carrière. A Uckange, en Lorraine française, il fait découvrir à des groupes d'enfants et d'adultes l'univers de la fonte. Pour lui, c'est la routine, mais il constate à quel point le public est impressionné par les 82 mètres de hauteur et le condensé technique des installations. "On ne peut pas deviner le gigantisme et l'impression que cela fait quand on vient ici pour la première fois", commente-t-il. Difficile aussi de se représenter le quotidien en fusion de ces lieux, et c'est souvent ça que les gens viennent chercher en priorité: "Ce qui les intéresse le plus, ce sont les anecdotes. Ils recherchent le social, la manière dont les ouvriers ont vécu et travaillé... Des récits humains." Parmi les histoires que Jean Larché aime raconter et qui font toujours leur effet, il y a celle de cette femme qui travaillait seule parmi les hommes, en production, et dont le guide a pu reconstituer la vie grâce à sa belle-fille. U4 est devenu un lieu de partage, de transmission et de mémoire. Les habitants de la région viennent y déposer les archives familiales liées à la vie du haut-fourneau. "Tout cela est inscrit dans le passé des lieux. Cette industrie a énormément contribué à la remontée de l'économie du pays, au même titre que les mines. Il faut le rappeler, sinon, ça tombe vite aux oubliettes."
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Quel mineur aurait pu soupçonner qu'un jour, des curieux descendraient dans ses galeries pour se détendre, comme ils iraient au cinéma ou au musée? Au cours de ses quarante-cinq ans de labeur dans la métallurgie, Jean Larché n'avait jamais imaginé non plus qu'il emploierait sa retraite à faire visiter un haut-fourneau semblable à celui où il a forgé sa carrière. A Uckange, en Lorraine française, il fait découvrir à des groupes d'enfants et d'adultes l'univers de la fonte. Pour lui, c'est la routine, mais il constate à quel point le public est impressionné par les 82 mètres de hauteur et le condensé technique des installations. "On ne peut pas deviner le gigantisme et l'impression que cela fait quand on vient ici pour la première fois", commente-t-il. Difficile aussi de se représenter le quotidien en fusion de ces lieux, et c'est souvent ça que les gens viennent chercher en priorité: "Ce qui les intéresse le plus, ce sont les anecdotes. Ils recherchent le social, la manière dont les ouvriers ont vécu et travaillé... Des récits humains." Parmi les histoires que Jean Larché aime raconter et qui font toujours leur effet, il y a celle de cette femme qui travaillait seule parmi les hommes, en production, et dont le guide a pu reconstituer la vie grâce à sa belle-fille. U4 est devenu un lieu de partage, de transmission et de mémoire. Les habitants de la région viennent y déposer les archives familiales liées à la vie du haut-fourneau. "Tout cela est inscrit dans le passé des lieux. Cette industrie a énormément contribué à la remontée de l'économie du pays, au même titre que les mines. Il faut le rappeler, sinon, ça tombe vite aux oubliettes." Le risque d'oubli: c'est précisément l'un des enjeux du secteur. Lors d'une fermeture, il est nécessaire de réagir vite, avant que tout ne soit rasé pour faire place nette. Quand l'on envisage de démolir un pont médiéval pour laisser passer des bateaux, il est aisé de penser à la potentielle perte patrimoniale. Il est plus difficile d'apercevoir la portée historique d'un lieu derrière les gros titres de licenciements ou l'obsolescence d'une technique, surtout quand ses lignes étaient avant tout fonctionnelles. Heureusement, l'Unesco s'est emparée du patrimoine industriel et accorde désormais son précieux "label" à certains sites, garantissant ainsi visibilité, curiosité du public et devoir de préservation au nom du bien commun. Depuis 2012, le bassin houiller wallon est inscrit au patrimoine mondial via quatre lieux emblématiques: le Grand-Hornu, Bois-du-Luc, le Bois du Cazier et Blegny-Mine. Et si châssis à molette peuvent côtoyer temples, cathédrales et autres merveilles naturelles sur le registre tant convoité, Jean-Louis Delaet rêve qu'il en soit de même dans l'esprit de tous les touristes. "Ce n'est pas ou plus un secteur de niche, se réjouit le directeur du Bois du Cazier et président de l'association Patrimoine industriel Wallonie-Bruxelles. Ça l'a longtemps été, s'adressant en priorité à un public de passionnés, d'ingénieurs, de personnes touchées par les problématiques sociales ou environnementales. Mais on attire désormais les familles. L'ambition est de devenir des sites touristiques "normaux". Bien sûr, il est vain d'imaginer qu'un voyageur aille voir deux ou trois décors industriels sur plusieurs jours: il faut donc que ces endroits évoluent à côté de centres-villes dynamiques, d'attractions ludiques." Conditions de sécurité particulières, mises aux normes coûteuses, difficultés -voire impossibilité - de chauffer en hiver... Les infrastructures industrielles sont loin d'être comme les autres en matière de gestion. Mais dans l'esprit de tout un chacun, elles commencent à faire jeu égal. Sur TripAdvisor, le Bois du Cazier - également lieu de mémoire suite au décès de 262 mineurs en 1956 - s'est hissé à la première place du classement des attractions carolos, devant la maison de la photographie. L'initiative Underground Europe, portée par l'UE et National Geographic, invite quant à elle les citoyens à découvrir les richesses du sous-sol du continent et mêle dans sa route mines et caves à champagne. Et c'est ce mélange des genres qui semble de plus en plus payer. Certains projets n'ont conservé que la carcasse, comme l'incroyable Tate Modern à Londres, installée dans une centrale électrique désaffectée de Bankside, ou encore la romaine Centrale Montemartini qui présente des trésors archéologiques antiques dans une centrale thermique du XXe siècle. D'autres s'attachent à aborder la question du passé industriel du lieu, via des dispositifs les plus expérientiels possibles, tout en mixant les disciplines. "Une bonne façon de s'adresser à Monsieur et Madame Tout-le-monde est la tenue d'événements n'ayant pas de relation directe avec l'histoire de ces lieux, développe Jean-Louis Delaet. Völklingen en Allemagne est un bon exemple. Ils ont une salle des machines immense et ils y organisent des expositions sur l'Egypte ou sur la Reine Elizabeth II. Ça draine du monde. En Belgique, on a le salon du vin à Blegny, le marché de Noël d'artisans du Bois du Cazier qui est un des plus prisés de la région, ou encore Sport Terrils avec 3 à 4.000 jeunes et moins jeunes qui viennent faire de la tyrolienne, de l'accrobranche, etc." Même logique du côté du Val de Fensch, en Moselle, qui s'apprête à se parer des couleurs d'Halloween: "A Uckange, on a toujours eu une programmation culturelle, patrimoniale, historique qui permet d'atteindre des publics différents, explique Muriel Pelosato, responsable du pôle culturel et patrimoine du Val de Fensch. Quand le site a été ouvert, il a été mis en lumière par l'artiste Claude Lévêque. La nuit, le bâtiment devient une oeuvre qui attire les amateurs de photo, d'art contemporain". Et ça marche. Suite à une simple campagne publicitaire de Moselle Attractivité dans le métro parisien - à 300 km, donc -, les visites nocturnes estivales ont doublé. Les points critiqués se font atouts. Les géants de fer et de béton deviennent sculptures monumentales pour répondre au paysage, tandis que la pollution des terrains laissée en héritage se transforme en point d'attraction: "Nous travaillons avec des chercheurs pour amener des plantes sur la friche qui vont assainir les sols, détaille Muriel Pelosato. C'est un enjeu important et cela nous permet en même temps d'aborder les questions environnementales, de vulgariser auprès des plus jeunes et de montrer que d'autres vies sont possibles après la fermeture." Entre réincarnations arty et partenariats pluridisciplinaires inventifs, la renaissance de ce patrimoine ne fait que commencer.