Il est à peine 10 heures du matin lorsque nous embarquons sur la toue cabanée qui nous portera au fil de la Loire et d'un de ses bras, la Vienne, en amont de Saumur. Taillé pour éviter les bancs de sable mouvant de ce fleuve capricieux et de ses affluents, ce bateau à fond plat, typique de la région, est une véritable cabane flottante qu'utilisent les pêcheurs du cru depuis des temps immémoriaux.
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Il est à peine 10 heures du matin lorsque nous embarquons sur la toue cabanée qui nous portera au fil de la Loire et d'un de ses bras, la Vienne, en amont de Saumur. Taillé pour éviter les bancs de sable mouvant de ce fleuve capricieux et de ses affluents, ce bateau à fond plat, typique de la région, est une véritable cabane flottante qu'utilisent les pêcheurs du cru depuis des temps immémoriaux. Le nôtre nous emmène en balade à travers l'histoire : tout au long du trajet, les berges offrent une contre-plongée saisissante sur une succession de villages médiévaux tous mieux préservés les uns que les autres. Parnay, Turquant ou Montsoreau - classé " plus beau village de France ". En contrebas de la falaise calcaire sur laquelle s'étend le vignoble à perte de vue, ce ne sont que pierres de taille, ruelles étroites, églises monumentales et châteaux majestueux. Des perles patrimoniales dans un écrin de verdure. Nous ne sommes pourtant pas dans la partie la plus visitée du Val de Loire, celle qui concentre, autour de Tours, les Chenonceau, Cheverny, Amboise et autres vestiges les plus illustres d'une monarchie jadis décapitée. Mais cette région-ci n'a rien à envier à sa riche voisine. Elle déroule modestement ses charmes plus à l'est, entre les cités tranquilles de Saumur et Chinon. Bénie par Bacchus, elle forme le coeur des vignobles de la Loire et fait battre celui des amateurs de saumur-champigny et autres saint-nicolas-de-bourgueil, entre autres appellations du cru. On la savoure en trois temps.Sur le pont de notre toue, baigné d'un soleil chaleureux, nous attend notre première dégustation. Le marin-pêcheur qui nous pilote est aussi vigneron. Ici, pour beaucoup, c'est une seconde nature. Et c'est l'un des plaisirs du séjour au pays du saumur-champigny. L'AOC fête cette année ses 60 ans - " dites plutôt 3 fois 20 ", sourit sa meilleure ambassadrice Marie-Anne Simonneau, du syndicat des producteurs. " Parce que 20 ans, c'est un bel âge et que cela fait trois fois plus d'occasions de sortir sa belle robe pour son anniversaire. " Neuf communes, cent vingt producteurs, trois cépages (cabernet franc, cabernet sauvignon et pineau d'Aunis) et une robe d'un rouge rubis qui révèle des vins toujours fruités et rarement trop tanniques, à boire dans l'année pour les plus légers, à garder pour les plus charpentés. " Je qualifierais nos saumur-champigny de vins féminins, élégants, souples et fruités avec du caractère ", résume Patrick Vadé, qui préside le syndicat et nous reçoit dans ses chais... pour une autre dégustation avec vue sur les vignes. Cette fois, nous sommes arrivés à vélo. C'est l'une des attractions de cette région vallonnée : la randonnée à deux-roues à travers vignes et domaines viticoles. A l'aveugle ou en suivant le circuit proposé avec carte (disponible chez tous les loueurs et syndicats d'initiative du coin), une boucle de 12 km à travers les plus beaux paysages du vignoble, et arrêt facultatif chez de nombreux viticulteurs. Le vélo électrique s'impose aux mollets les moins entraînés mais les haltes sont fréquentes, tant les caves sont abondantes et profondes - elles s'étalent sur plus de 1 000 km souterrains. Beaucoup sont plusieurs fois centenaires et alignent les fûts de chêne à perte de vue sous des voûtes en briques qui maintiennent la fraîcheur constante, comme celles de l'adorable petit Château de Chaintres. Les trois quarts des producteurs pratiquent la vente directe et, grâce aux parcelles qu'ils possèdent dans les appellations voisines, produisent aussi du saumur blanc, un crémant de Loire pétillant, ou de suaves et liquoreux coteaux de Saumur... A déguster sans (trop de) modération. Cet itinéraire, comme d'autres parcours à travers les vignobles et villages de la région, fait partie du long circuit de " la Loire à vélo ". Celui au départ de Saumur propose des haltes gourmandes chez les petits producteurs locaux. Accessoire utile : la " bouclée de Saumur-Champigny ", à la fois design, vintage et marque déposée, s'accroche à la bicyclette pour transporter facilement la bouteille acquise au détour d'une dégustation... Pique-nique mémorable en perspective au beau milieu des vignes.La grimpette le long des coteaux conduit à l'incontournable monument local, aussi millénaire que la profonde forêt qui le borde, inscrit avec le fleuve au patrimoine de l'humanité : l'Abbaye royale de Fontevraud. Fondée en 1101 par le prédicateur breton Robert d'Arbrissel - connu pour sa propension à défier son abstinence en dormant régulièrement avec des nonnes -, dirigée successivement par trente-six abbesses avant de devenir une redoutable prison centrale depuis Napoléon jusqu'en 1963, elle reste la plus vaste cité monastique d'Europe, héritée du Moyen Age. Des quatre monastères qui la composaient à l'origine, trois étalent encore aujourd'hui leurs fastes somptueusement restaurés sur près de 15 ha. On s'y balade librement, tout est accessible. En journée pour les promeneurs qui pénètrent par l'entrée située au coeur du village éponyme ; la nuit pour les noctambules qui y séjournent voluptueusement. L'abbaye abrite un hôtel design et un restaurant étoilé (lire par ailleurs) dont les hôtes peuvent arpenter, dans le silence nocturne, l'ensemble du site ouvert à leur intention. De quoi conférer au séjour une intimité quasi mystique. Historique : ci-gisent les plus célèbres représentants de la dynastie Plantagenêt, dont la légendaire reine de France et d'Angleterre Aliénor d'Aquitaine, son mari Henri ii et son fils Richard Coeur de Lion, qui ont choisi Fontevraud pour nécropole familiale. Leurs gisants trônent encore, impressionnants et dignes, au milieu de la gigantesque nef de l'église abbatiale aux airs de cathédrale. Monacale : tout ici inspire le recueillement du temps des moines et des religieuses. Des cloîtres paisibles à la salle du chapitre, avec ses fresques dédiées à la Passion du Christ et à certaines illustres supérieures qui ont régné céans, issues de grandes familles royales, en passant par l'église, les chapelles, les jardins ou la crypte, ouverte aux résidents pour une expérience nocturne assez saisissante. Artistique : concerts, spectacles, expositions, performances... Fontevraud se veut aussi un lieu dédié à la création, avec une programmation pluridisciplinaire tout au long de l'année et une centaine de résidences d'artistes. Point d'orgue, chaque année à la fin de l'été : le festival Festivini de la culture du vin met à l'honneur les sept AOC de la région pendant neuf jours de festivités culturelles conjuguées à la découverte des terroirs locaux : randonnées à pied, à vélo ou à cheval, ateliers sur l'élaboration des breuvages, pépites gastronomiques du cru, patrimoine historique scénographié pour l'occasion... Ecologique, enfin : grâce à son pôle énergétique associant granulés de bois et panneaux photovoltaïques, à son refuge agréé par la Ligue de protection des oiseaux, à ses éco-pâturages, à ses ruches ou à son processus de valorisation des bio-déchets, Fontevraud est le premier monument historique et site touristique à avoir obtenu la très exigeante labellisation ISO 26000. Les jardins de l'abbaye abritent en outre quatre potagers qui produisent les légumes, herbes et fleurs comestibles et bio pour les cuisines du restaurant. Une nouvelle rose vient même d'y voir le jour : baptisée Fontevraud, elle contribue au fleurissement du site, largement renforcé depuis cette année. La troisième étape de ce " vini-trip " est cavalière, marquée du sceau de l'élégance, de la maîtrise et de la grâce, en un lieu tout aussi unique en son genre : l'Ecole nationale d'équitation française, incarnée par le fameux Cadre noir, qui forme l'élite des cavaliers et cadres équestres de France et de Navarre. L'héritier de l'Ecole des troupes à cheval créée à Saumur en 1815 pour redonner vie à la cavalerie décimée pendant les guerres napoléoniennes. Deux cent mille chevaux y ont laissé la vie. Il est inscrit cette fois au patrimoine culturel immatériel de l'humanité en tant que représentant de l'équitation dite " de tradition française ". Que l'on peut résumer selon le mot de l'une de ses membres : " Le cheval doit rentrer à l'écurie aussi gai qu'il en est sorti. " Contrairement à d'autres célèbres écoles européennes où l'on dresse volontiers les bêtes par la force et l'autorité, on privilégie ici la douceur, les caresses et l'attention portée à l'animal pour obtenir de lui des prouesses. " Ni contention, ni coercition : son bien-être est notre préoccupation première ", confirme le lieutenant-colonel Dominique Siegwart, l'un des trente-trois écuyers - entendez : " formateurs " - et adjoint de l'Ecuyer en chef. " Nous avons des cravaches mais on ne s'en sert pas. " Le Cadre noir a deux missions : " Faire rayonner notre équitation hexagonale et assurer sa transmission auprès d'un très large public. " Longtemps militaire, l'institution est devenue civile et forme chaque année plusieurs centaines de cavaliers et professeurs. Elle se produit également lors de galas à Saumur, en France et à l'étranger, où les écuyers vêtus de leur costume noir sans signe distinctif - " seul le cheval doit briller, pas son cavalier " - déroulent leur savoir-faire et celui de leurs montures. " Dans notre esprit, ce ne sont pas des spectacles, mais le seul témoignage de nos compétences ", poursuit notre interlocuteur. Les spectateurs - pardon, les témoins - sortent tout de même stupéfiés par les figures réalisées sous leurs yeux, dans le grand manège de l'école. Avant d'aller admirer librement les trois cents chevaux dorlotés dans leurs écuries pimpantes, où flotte l'odeur du cuir soigneusement entretenu.