A la pointe orientale du Brésil, l'Etat du Pernambouc est l'une des premières zones à avoir été colonisées par les Portugais, qui y développèrent la culture de la canne à sucre, dès le xvie siècle. Recife, sa capitale fondée en 1537 au bord de l'océan, recèle la plus ancienne synagogue du continent américain et quelques bijoux du style baroque brésilien, comme la Capela Dourada et la Concatedral de São Pedro dos Clérigos.
...

A la pointe orientale du Brésil, l'Etat du Pernambouc est l'une des premières zones à avoir été colonisées par les Portugais, qui y développèrent la culture de la canne à sucre, dès le xvie siècle. Recife, sa capitale fondée en 1537 au bord de l'océan, recèle la plus ancienne synagogue du continent américain et quelques bijoux du style baroque brésilien, comme la Capela Dourada et la Concatedral de São Pedro dos Clérigos. Mais le bien le plus précieux de cette métropole d'un million et demi d'habitants - et celui de sa petite soeur haut perchée Olinda, distante de quelques kilomètres à peine -, c'est sans aucun doute son carnaval, coloré et authentique. Le creuset de différentes cultures, danses et musiques héritières des traditions des Indiens autochtones, des esclaves arrivés d'Afrique et des colons portugais. " Alors qu'à Rio, tout le carnaval est centré sur la samba, à Recife, il y a le frevo, les caboclinhos, le maracatu, le Cavalo-Marinho, le Côco, l'Afoxé, la Ciranda... ", explique Chicote, qui est né et a grandi à Recife et a créé, en 1997, à Rio, le groupe Rio Maracatu réunissant des artistes cariocas et récifiens. C'est l'un des maîtres du maracatu " de baque virado ", la version urbaine du maracatu, née à Recife et que l'on doit distinguer du maracatu " rural ", qui s'est développé dans les campagnes. Ce dernier donne au carnaval de Recife un de ses personnages les plus intrigants et pittoresques : le " Caboclo de lança ", l'un des grands symboles de la culture du Pernambouc. Proche de notre Gille de Binche par ses cloches qui tintent à chaque pas et par sa stature renforcée (par de la paille bourrée dans le costume de chez nous, par une armature en bois là-bas), il arbore un couvre-chef circulaire recouvert de franges qui lui cachent partiellement le visage. Ses autres signes distinctifs : une cape (gola) aux motifs scintillants, un oeillet blanc coincé entre les lèvres et une lance de deux mètres décorées de bandelettes de tissus - d'où le nom du bonhomme - qu'il balance en dansant. Le groupe évolue au son des percussions et des cuivres (trombone, trompette ou clarinette) dirigés par le " mestre tirador de loas ", qui improvise des vers." Dans le maracatu de baque virado, il n'y pas d'instruments à vents, uniquement les percussions et le chant ", précise Chicote, également membre d'Estrela Brilhante, une parmi la vingtaine de " nações " (" nations ") du maracatu, fondée en 1906. Danseurs et musiciens parcourent les rues de la ville munis par exemple d'un alfaia, grosse caisse portée en bandoulière, d'un gonguê, cloche fixée au bout d'un manche, ou encore d'un xequerê, appelé aussi agbê, calebasse sur laquelle est monté un filet de perles, typique des airs mandingues d'Afrique de l'Ouest. Alors que le maracatu rural est davantage lié aux Améridiens (" caboclo " désigne d'ailleurs les métisses nés d'Indiens et d'Européens), le maracatu de baque virado affiche plutôt des racines du Continent noir. Comme en témoigne aussi son aspect rituel, lié au candomblé, religion afro-brésilienne dérivée de la culture yoruba. " Avant le carnaval, sont organisés des moments d'offrandes aux orixas, les dieux du candomblé, explique encore Chicote. Ces divinités varient selon les nações. Pour Estrela Brilhante, il s'agit de Iansã, déesse des vents et des tempêtes, et Oxum, déesse des eaux douces. Mais pour la nação Porto Rico, les offrandes vont à Iansã et Ogum, le dieu de la guerre. " Autre preuve du lien indéfectible entre le maracatu et le candomblé : la " colunga ", sorte de poupée en bois sacrée, revêtant une déclinaison miniature de la robe et des parures des danseuses. Elle ouvre toujours la marche dans le cortège. Ce qui marque particulièrement le voyageur qui arrive à Recife en période de carnaval, c'est la multitude de petits parapluies qui envahissent la ville, depuis le hall de l'aéroport à la moindre haie du jardin de l'hôtel, en passant par les vitrines des magasins. Ils peuvent être de différents modèles mais la plupart alternent le vert, le jaune, le rouge et le bleu, rappelant le drapeau du Pernambouc. Que les touristes se rassurent toutefois : ces ustensiles ne laissent pas présager la pluie, il s'agit simplement de l'objet indispensable d'une des autres spécialités culturelles locales, le frevo. A la fois danse et style musical, déclaré patrimoine immatériel de l'humanité par l'Unesco en 2012, cette tradition trouve ses origines dans les fanfares militaires qui jouaient autrefois à Recife. " La population suivait ces différents groupes qui circulaient en rue, raconte Milena Monteiro, danseuse originaire d'Olinda et fille de Mestre Nascimento do Passo, qui a mis au point une méthode d'enseignement du frevo. Des groupes de capoeiristes marchaient devant et comme leur art martial était interdit et qu'ils étaient eux-mêmes considérés comme des bandits, ils déguisaient leurs mouvements en danse. Leur parapluie, qu'ils maniaient ouvert quand ils bougeaient, devenait, une fois fermé, une arme dangereuse, qu'ils pouvaient utiliser s'ils rencontraient des rivaux. Certains remplaçaient même la pointe par un couteau. " Aujourd'hui, plus de combats de rue : le frevo est devenu tout à fait pacifique mais a gardé son côté acrobatique et spectaculaire initial. Il est pratiqué aussi bien par des filles que des garçons qui enchaînent sauts, grands écarts et roues à une seule main et s'amusent à faire passer leur parapluie successivement sous chaque genou. Le tout sur un rythme endiablé capable de faire " bouillir " - ce serait l'étymologie de " frevo " - le public le plus résistant. Ce rite a même aujourd'hui son propre musée, le Paço do Frevo, installé dans le coeur historique de la ville, l'île de Recife Antigo. Le carnaval de Recife s'ouvre officiellement le samedi matin précédant le Mardi gras avec le Galo da Madrugada (" le coq du matin "). Pour cet événement qui a rassemblé, lors des dernières éditions, plus de deux millions de personnes, un volatile géant est installé sur le pont Duarte Coelho, reliant le quartier de Santo Antônio à celui de Boa Vista, de chaque côté du rio Capibaribe. Depuis 1978, un cortège de camions-scènes transportant chanteurs, musiciens et danseurs parcourt le bairro de São José, en attirant la grande foule. Mais le moment préféré de Chicote et de Milena Monteiro, c'est la " Noite dos tambores silenciosos ", la " nuit des tambours silencieux ". Quand le soleil se couche la veille du Mardi Gras, les différents groupes de maracatu défilent sur le parvis de l'église de Nossa Senhora do Terço , dans le quartier de São José. A minuit, les lumières s'éteignent pour une célébration en mémoire des souffrances des esclaves arrachés à leur terre natale. " C'est un moment de dévotion et de paix ancré dans nos racines, explique Milena. Le carnaval permet aussi de maintenir la culture vivante et d'affirmer sa fierté d'appartenir à une communauté. " Reste une question cruciale : comment se partager pendant le carnaval entre Recife et Olinda ? Avec sa vue plongeante sur l'océan, ses vieilles maisons colorées, ses multiples boutiques d'artisanat et son musée d'art contemporain, la " petite " Olinda a bien des charmes à faire valoir. D'autant que son folklore a ses propres spécificités, dont les " bonecos gigantes ", " poupées géantes " cousines des géants de nos kermesses et ducasses. Sur ce point également, Milena et Chicote sont unanimes : " Le meilleur plan pour profiter des deux, c'est de passer la journée à Olinda et la soirée à Recife. " Prévoyez des chaussures confortables : quand le carnaval du Pernambouc vous emporte, c'est souvent jusqu'au bout de la nuit...