Les Italiens aiment détourner le " SPQR ", l'antique de devise de Rome : " Sono pazzi questi Romani ! " (" Ils sont fous ces Romains! ") Oui, le Romain est un peu fou dans cette ville où tout va aussi vite qu'une Fiat 500 qui se faufile dans la circulation désordonnée. Mais c'est d'une gaie folie qu'il s'agit, une folie théâtrale. Car, ici, tout se joue sur l'apparence. Que ce soit les jeunes qui préfèrent vivre à demeure chez les parents pour économiser un loyer et se payer le portable dernier cri, ou les vieux tirés à quatre épingles, chacun a son rôle dans cette éternelle commedia dell'arte qui se joue dans un décor baroque qui a connu toutes les histoires du monde.
...

Les Italiens aiment détourner le " SPQR ", l'antique de devise de Rome : " Sono pazzi questi Romani ! " (" Ils sont fous ces Romains! ") Oui, le Romain est un peu fou dans cette ville où tout va aussi vite qu'une Fiat 500 qui se faufile dans la circulation désordonnée. Mais c'est d'une gaie folie qu'il s'agit, une folie théâtrale. Car, ici, tout se joue sur l'apparence. Que ce soit les jeunes qui préfèrent vivre à demeure chez les parents pour économiser un loyer et se payer le portable dernier cri, ou les vieux tirés à quatre épingles, chacun a son rôle dans cette éternelle commedia dell'arte qui se joue dans un décor baroque qui a connu toutes les histoires du monde.Ce n'est pas pour rien si Rome fut une des capitales du cinéma : en chaque Romain sommeille un acteur. Un acteur gouailleur, volontiers critique de tous les pouvoirs, à l'image du Pasquino, cette statue juste derrière la Piazza Navone, qui recueille tous les coups de gueule et doléances. Un acteur qui vous observera longuement et qui, aussi facilement qu'un orage dans le ciel d'été, éclatera soudain dans une interminable tirade truffée de romanesco, ce dialecte qui mange mots et syllabes aussi vite que la vie trépidante de la ville. Avant de lancer un grand rire, sonore comme un clap de fin.Ce foisonnement est parfois dur à vivre et certains le fuient. Avant de revenir, aussi sûrement que s'ils avaient jeté une pièce dans la fontaine de Trevi. Né à Rome il y a plus de cinquante ans, Alessandro est longtemps parti à l'étranger, à la recherche de la vie moderne des grandes cités européennes. Avant de rentrer il y a quelques années dans sa ville natale. Il n'en pouvait plus des villes propres et ordonnées d'Europe du Nord et voulait retrouver la circulation anarchique, les bus aux horaires poétiques, les pavés disjoints et les chaussées défoncées de Rome. " Rome est un tel chaos qu'il n'y a que deux solutions : devenir fou ou lâcher prise ", résume-t-il.Et bizarrement, le Romain, tout pressé et impatient qu'il apparaisse si souvent, sait finalement très bien lâcher prise. Secrètement, la ville a su ménager de ces espaces où attente et patience sont devenus un art de vivre. " Partout ailleurs, il est devenu impossible d'attendre ", a écrit le Belge Alexis Curvers dans son merveilleux roman Tempo di Roma, magnifique éloge de la Ville éternelle et de " la patience italienne, cette insistance qui provoque le miracle ".À Rome, ce lâcher-prise, comme une dolce vita devenue nécessité vitale, est souvent à portée de main. Ou plutôt de pied. Au milieu de la foule des touristes, il ne faut parfois que quelques dizaines de mètres pour découvrir un quartier au calme enchanteur, presque oublié. Ainsi, du Colisée, il suffit de traverser la Via Celio Vibenna, de prendre la rue qui s'ouvre devant vous pour vous retrouver, en haut d'un raidillon, devant l'église médiévale des Quatre-Saints-Couronnés et aller découvrir le Celio et ses discrètes églises ombragées. Du Cirque Maxime, passez donc le boulevard en surplomb et, traversant la roseraie de Rome, grimpez sur l'Aventin pour déambuler dans ses rues presque bucoliques. Même dans le centre historique, il suffit de délaisser les itinéraires classiques, de tourner au coin d'un vicolo et de se perdre dans les ruelles pour se retrouver nez à nez avec un palazzo oublié aux fresques grisailles du XVe siècle.Au Vatican aussi, où se bousculent les foules bigarrées de fidèles du monde entier qui rappellent que " catholique " veut dire " universel ", on peut trouver ces espaces de respiration. Bien qu'encore marqué, quatre-vingts ans après, par les travaux de Mussolini et le percement de la Via della Conciliazione, qui aura eu au moins le mérite de retrouver l'élégante coupole longtemps cachée de la basilique, le vieux quartier n'a pas perdu son âme. Au Vatican aussi, où se bousculent les foules bigarrées de fidèles du monde entier qui rappellent que " catholique " veut dire " universel ", on peut trouver ces espaces de respiration. Bien qu'encore marqué, quatre-vingts ans après, par les travaux de Mussolini et le percement de la Via della Conciliazione, qui aura eu au moins le mérite de retrouver l'élégante coupole longtemps cachée de la basilique, le vieux quartier n'a pas perdu son âme. Il suffit de passer le Borgo Pio avec ses restaurants à touristes - on sauvera quand même l'Arlù, le seul sans rabatteurs, mais toujours plein, où Armando et Lucia concoctent une délicieuse cuisine romaine - pour se retrouver dans le Borgo Vittorio où subsistent encore boutiques de petits artisans et tables, plus confidentiels, où se croisent habitants du quartier et étudiants de la Lumsa, l'université toute proche. Au bout de la rue, dans sa petite tavola calda, Maria Catarina vous accueille ainsi avec sa cuisine aux légumes savoureux. Elle est à l'image de ces Romains qui ont l'accueil chevillé au corps, eux qui, en deux mille ans, ont vu passer tous les envahisseurs, voyageurs et pèlerins. Partout, dans Rome, on trouve de ces petits restaurateurs prêts à vous dresser la table pour des caccio e pepe accompagnées d'un verre de castelli romani un peu piquant, mais frais, des saltimbocca à la romaine accompagnées de légumes du coin. Car Rome n'a jamais été une ville industrielle et, dès qu'on sort un petit peu, on est déjà à la campagne : même dans les hypermarchés, on trouve des " légumes moches ", mais... " Prodotto del Lazio ". Tout autour de Rome, l'agro romano est en effet un vaste potager qui, depuis toujours, nourrit la ville depuis les papes jusqu'au plus petit habitant. La cuisine romaine elle-même s'est construite avec ce qui tombait des tables des princes de l'Église: une débauche d'abats et de bas morceaux savamment réinventés et auxquels sont venus se greffer la cuisine juive du ghetto - ah! les artichauts à la juive! -, puis celle des paysans descendus des montagnes avec leur charcuterie de Norcia ou d'Amatrice. Cette diversité culinaire redit combien Rome est une ville aux multiples influences: Romulus lui-même ne l'a-t-il pas fondée en y accueillant bandits, fuyards et exilés à la recherche d'un asile?Parmi tous ces voyageurs que Rome a attirés au cours de son histoire, impossible de passer sous silence Pierre, sans qui la ville ne serait sans doute qu'un vaste champ de ruines. En effet, si Pierre n'y avait pas péri, Rome ne se serait peut-être jamais relevée des assauts barbares quelques siècles plus tard. Il a fallu que les premiers chrétiens l'enterrent là, à un jet de pierre du cirque de Néron, entre les contreforts du Janicule et les premières hauteurs du mont Vatican, aujourd'hui cachées par la basilique et le palais apostolique, pour que les papes, successeurs de Pierre comme des empereurs romains, ressuscitent une ville désormais vouée à l'éternité. Il faut prendre le temps de descendre le petit escalier qui, sous l'imposante basilique, mène jusqu'aux fouilles de Saint-Pierre. Là, en pleine Seconde Guerre mondiale, au bout d'un corridor de briques rouges étroit et tortueux, un petit édicule a été retrouvé par hasard lors de travaux de terrassement à l'aplomb du lourd baldaquin de bronze. Les ossements d'un " individu de sexe masculin âgé de 60 à 70 ans, de robuste constitution " y ont été retrouvés. Saint Pierre? Oui, a affirmé le Vatican après plusieurs études scientifiques.Mais qu'importe : ce qui compte dans ce lieu secret et émouvant est qu'il permet de comprendre combien tout a commencé ici, autour de ces quelques briques élevées à la fin du Ier siècle sur l'Ager Vaticanus, lieu encore loin du centre de Rome, à la réputation douteuse et au vin mauvais. " Si tu aimes le vinaigre, bois celui du Vatican ", disait un proverbe antique. Mais sans ces quelques briques, il n'y aurait jamais eu la basilique au-dessus, où se mêlent les génies de Bramante, de Michel-Ange et du Bernin, ni de chapelle Sixtine. Sans Pierre, pas de papes. Et, donc, pas de cette histoire millénaire où les colonnes d'un temple païen sont venues habiller une église baroque et les statues antiques décorer les palais des cardinaux. Sans les papes, Rome aurait-elle même vu un jour dégagées ces ruines majestueuses du Forum où, l'hiver venu, le soleil rasant de l'après-midi vient dorer les colonnes et allonger les ombres? Aurait-elle seulement connu ces églises aux coupoles si nombreuses que, depuis le toit du château Saint-Ange ou le sommet du Janicule, on ne peut les compter?Car c'est de là-haut, en haut de cette huitième colline d'où les sept autres se laissent deviner, que Rome est la plus belle. De la Passeggiatta del Gianocolo, sous l'oeil martial de Garibaldi, on comprend mieux cette ville dont l'histoire s'étend d'est en ouest, depuis sa naissance sur le Palatin jusqu'à Prati, nouveau quartier né après l'unité italienne, construit contre le Vatican vers lequel les architectes se sont ingéniés à n'ouvrir aucune perspective. Une ville étalée, alanguie, mais qui semble désespérément essayer de monter vers le ciel comme l'a si bien écrit Alexis Curver, peintre magnifique de la lumineuse décadence de Rome au lendemain de la Seconde Guerre mondiale: "Le style de Rome est vertical et force le regard à escalader continuellement les plus surprenantes superpositions de palais, de frontons, de dômes, de crêtes et de bouquets d'arbres couronnant le tout, écrit-il. Même vu d'en haut, bien qu'alors l'étendue de la ville paraisse plane, c'est vers les collines éternelles du ciel qu'elle fait rebondir le regard du spectateur. Mais toujours, pour séparer ces éminences, ces étagements, ces tours de Babel dont chacune a son heure, (...) le génie du lieu leur a ménagé des intervalles proportionnés, des zones de dépression et de repos où ses élans retombent, où sa gloire sommeille, où il recueille ses forces avant de reprendre sa marche vers l'altitude. Il réserve entre ses ascensions des chutes et des vides aussi nécessaires que le creux formé entre deux vagues, et auxquels il a soin de laisser l'aspect négligé qui convient à ces domaines du vent, de la poussière, des plantes sauvages et des dieux souterrains, rehaussant ainsi par contraste l'apothéose des célestes idoles hissées sur les sommets environnants comme sur des trônes. Entre les plans vertigineux où joue la lumière créatrice, le sol gisant s'allonge, mollement abandonné aux puissances du néant. (...) Pour moi, Rome tout entière ressemblait à une femme couchée dans une vasque de marbre et qui, s'appuyant tantôt sur un coude, tantôt sur l'autre, lève incessamment l'une ou l'autre main vers l'azur."Une ville étalée, alanguie, mais qui semble désespérément essayer de monter vers le ciel comme l'a si bien écrit Alexis Curver, peintre magnifique de la lumineuse décadence de Rome au lendemain de la Seconde Guerre mondiale: "Le style de Rome est vertical et force le regard à escalader continuellement les plus surprenantes superpositions de palais, de frontons, de dômes, de crêtes et de bouquets d'arbres couronnant le tout, écrit-il. Même vu d'en haut, bien qu'alors l'étendue de la ville paraisse plane, c'est vers les collines éternelles du ciel qu'elle fait rebondir le regard du spectateur. Mais toujours, pour séparer ces éminences, ces étagements, ces tours de Babel dont chacune a son heure, (...) le génie du lieu leur a ménagé des intervalles proportionnés, des zones de dépression et de repos où ses élans retombent, où sa gloire sommeille, où il recueille ses forces avant de reprendre sa marche vers l'altitude. Il réserve entre ses ascensions des chutes et des vides aussi nécessaires que le creux formé entre deux vagues, et auxquels il a soin de laisser l'aspect négligé qui convient à ces domaines du vent, de la poussière, des plantes sauvages et des dieux souterrains, rehaussant ainsi par contraste l'apothéose des célestes idoles hissées sur les sommets environnants comme sur des trônes. Entre les plans vertigineux où joue la lumière créatrice, le sol gisant s'allonge, mollement abandonné aux puissances du néant. (...) Pour moi, Rome tout entière ressemblait à une femme couchée dans une vasque de marbre et qui, s'appuyant tantôt sur un coude, tantôt sur l'autre, lève incessamment l'une ou l'autre main vers l'azur."Texte: Nicolas Sénèze - Photos: Dominique Chauvet