Mieux vaut le savoir : à Singapour, les lois sont parfois étranges. Ainsi, il est interdit de mastiquer un chewing-gum en rue, ou de quitter les toilettes publiques sans tirer la chasse d'eau. Mais, preuve que la cité-Etat est pleine de contrastes, la prostitution, elle, n'est pas du tout illégale, du moins dans certains quartiers définis par les autorités. C'est notamment le cas de Geylang, au sud de l'île, où nous flânons à la nuit tombée avec notre guide. Très vite, nous tombons sur un groupe de coquettes demoiselles laissant peu de doute sur leur profession. " Je peux vous assurer que celles-ci sont des garçons, confie notre accompagnateur. Bien sûr, ce n'est pas toujours le cas. Il y a ici environ 200 maisons closes, qui abritent chacune une douzaine de prostituées. "
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Mieux vaut le savoir : à Singapour, les lois sont parfois étranges. Ainsi, il est interdit de mastiquer un chewing-gum en rue, ou de quitter les toilettes publiques sans tirer la chasse d'eau. Mais, preuve que la cité-Etat est pleine de contrastes, la prostitution, elle, n'est pas du tout illégale, du moins dans certains quartiers définis par les autorités. C'est notamment le cas de Geylang, au sud de l'île, où nous flânons à la nuit tombée avec notre guide. Très vite, nous tombons sur un groupe de coquettes demoiselles laissant peu de doute sur leur profession. " Je peux vous assurer que celles-ci sont des garçons, confie notre accompagnateur. Bien sûr, ce n'est pas toujours le cas. Il y a ici environ 200 maisons closes, qui abritent chacune une douzaine de prostituées. " Visuellement, on est loin d'une ville comme Amsterdam : il n'y a ni vitrine, ni néons rouges, les temples du plaisir se distinguant par leurs numéros éclairés en grands caractères. A côté d'eux, se déploient des salons de massage, des sex-shops, des hôtels tarifés à l'heure ou même des... bars à karaoké. Au fond d'une ruelle, s'organise la vente clandestine des célèbres pilules bleues. Et comme le code pénal est très strict - la peine de mort ou les coups de bâtons sont encore en vigueur -, il n'y a pratiquement aucun problème de sécurité. Tout est sûr, même dans ce district qui ressemble à " un paradis du vice ". Mais Geylang réserve également une offre copieuse en matière de nourriture. Les locaux mangent ici à toute heure, partout. Les marchands de fruits (mangues, papayes, goyaves, pastèques...) emplissent les rues, tandis que les nombreux restaurants affichent des menus aussi variés que succulents. Quelques spécialités à tester : le saté, le crabe aux piments et le riz à la noix de coco, mais aussi des mets plus inhabituels comme le curry aux têtes de poisson, le thé d'os et la bouillie de cuisses de grenouilles. La luxure et la gourmandise font partie du même décor. Ce n'est sans doute pas un hasard si, à côté de cela, c'est aussi le quartier de la ville qui abrite la plus forte concentration de lieux de prière... L'opulence, à Singapour, n'a rien d'un superlatif. L'île est gérée comme une entreprise en plein essor, qui doit en mettre plein la vue à ses visiteurs. Ainsi, les hôtels de standing, les centres commerciaux et les gratte-ciel ont investi le moindre centimètre carré. On trouve notamment la piscine à débordement la plus haut perchée au monde, un parc urbain planté d'arbres artificiels aux dimensions colossales, un quartier chinois dont les maisons anciennes ont été restaurées jusque dans les moindres détails, et des voiries si propres qu'on aurait presque envie de s'y asseoir pour pique-niquer. Les bâtisseurs ont pris les lieux comme un terrain de jeu et d'ailleurs, ici ou là, on a parfois l'impression de se promener dans un parc d'attractions. Rien d'étonnant à ce que, chaque année, quelque seize millions de touristes visitent la ville - c'est trois fois plus qu'elle ne compte d'habitants... En prenant le métro pour filer vers l'est, on découvre néanmoins une autre facette de Singapour, qui a gardé (un peu) le goût de l'Extrême-Orient d'autrefois. Certains affirment qu'on arrive trop tard, que c'était encore plus joli avant et que, désormais, il n'y a plus rien d'authentique en raison d'une gentrification abusive. Pourtant, en s'aventurant dans le quartier de Katong, les maisons colorées attirent le regard. On tombe même sur un lieu étonnant : la maison-musée du sexagénaire Peter Wee, qui abrite des milliers d'objets issus de la culture peranakan (les descendants des premiers immigrants chinois, venus s'installer dans les colonies britanniques des Détroits il y a plusieurs siècles). " Il n'en reste plus que des traces matérielles, hélas, explique le propriétaire des lieux. D'ailleurs, les Chinois viennent jusqu'ici pour redécouvrir leur propre histoire... " Mais Katong est aussi devenu le coin préféré des hipsters et des foodies. Un centre commercial flambant neuf, une nouvelle station de métro, des hôtels design et des immeubles à appartements poussant comme des champignons... Le quartier est en mouvement perpétuel, et il ne se passe pas une semaine sans qu'une adresse au décor vintage n'ouvre ses portes. Citons notamment l'Avenue Café et ses hot-dogs gastronomiques, le Ninethirty et son martini-chocolat, ou encore le Sinpopo Brand avec ses burgers et ses granités inspirés. Le très minimaliste An Acai Affair, lui, propose des jus d'acai, baies de goji, graines de chia et autres super-aliments dans l'air du temps... Plus branché, c'est compliqué. Revers de la médaille : de nombreuses entreprises familiales ferment boutique. Mais certains résistent. Ainsi, chez Kway Guan Huat, de fines feuilles de pâte sont cuites sur une plaque brûlante pour la préparation de popiahs (avatars locaux du loumpia) fourrés de légumes, poisson, crevettes, etc. Chin Mee Chin est l'adresse idéale pour un petit-déjeuner typique (kopi noir, boulette grillée à la confiture de noix de coco et oeuf à la coque). Kim Choo est spécialisé dans les kueh chang, des papillotes de riz pyramidales enveloppées de feuilles de bananiers et préparées selon une recette de famille dont le secret est jalousement gardé. L'échoppe connaît un tel succès qu'elle vient de s'offrir une filiale plus grande sur East Coast Road. Mais la plus surprenante des boutiques traditionnelles reste sans doute Chiang Pow Joss-Paper Trading. Le terme de " joss-paper " évoque les faux billets de banque funéraires, destinés à être brûlés en l'honneur du défunt au cours des rites d'enterrement chinois. Ici, le papier est utilisé pour façonner des statuettes, des vélos, des voitures, des maisons et même de luxueux palais. De véritables oeuvres d'art, dont le prix peut atteindre 5 000 dollars... pour ensuite partir littéralement en fumée. La maîtresse des lieux, madame Chiang, a appris le métier en Malaisie avant de lancer sa propre entreprise à Singapour. " C'est un artisanat qui se perd, car les jeunes accordent de moins en moins d'importance aux traditions. Je nous donne encore quelques années avant de disparaître... " A l'extrême est de Singapour, le village de vacances de Changi s'étale au bord de la mer de Chine méridionale. Ancien hameau de pêcheurs transformé en base aérienne par les forces britanniques, le site est pour le moins atypique : on s'y rend en serpentant à travers un bout de jungle, puis en suivant une Loyang Avenue qui traverse une zone militaire (abritant les forces terrestres, aériennes et navales de la république de Singapour) entourée de murs de grillage surmontés de barbelés. Des soldats armés de mitrailleuses sont postés sur des tours d'observation, tandis que des pancartes rappellent que les intrus seront... abattus. Pas de panique : les locaux et les touristes, eux, sont les bienvenus dans cette modeste station balnéaire. Une rue principale flanquée de restaurants, un seul grand hôtel, une longue plage, un embarcadère pour le bac, une bande côtière jouxtant un terrain de golf et quelques clubs privés : pour passer un agréable moment au bord de l'eau, il n'en faut pas plus. Perdu au milieu de nulle part, ce petit coin de quiétude est l'endroit idéal... pour ne rien faire, et c'est précisément ce qui fait son charme. A dix minutes de bateau de Changi, l'île de Pulau Ubin se révèle tout aussi paisible, avec le côté sauvage en plus. Il fut un temps où quelque 2 500 habitants y vivaient, employés dans les carrières de pierre qui ont valu à l'endroit son surnom d'île du granite et qui ont fourni une partie des matériaux nécessaires à la construction de l'ultramoderne Singapour. Aujourd'hui, le lieu est peuplé d'à peine 38 âmes qui vivotent sans électricité, eau de distribution ou égouts. Seuls véhicules motorisés en présence : la Landrover de la police locale, un minibus qui fait office de taxi et quelques motocyclettes. Pour visiter l'île et sa nature vierge, rien de mieux que le vélo, même si le paysage n'est pas franchement plat. Parmi les objectifs : le temple de Wei Tuo Fa Gong, construit il y a quatre-vingts ans le long d'un joli étang rempli de lotus, de tortues et de fleurs... Non loin, la mer dévoile une multitude de crabes violonistes, cirripèdes et crevettes-pistolets. Chek Jawa, la péninsule la plus orientale d'Ubin, est entourée d'une mangrove, d'une barrière de corail et d'une lagune d'eau salée qui s'assèche complètement lorsque la marée est très basse, exposant aux regards les merveilles habituellement cachées sous les vagues. Admirer ce spectacle exceptionnel n'est malheureusement pas donné à tout le monde, puisque le phénomène ne se produit que deux fois par mois en moyenne. Mieux vaut donc planifier sa visite, même si le reste du temps, le lieu reste l'une des plus belles perles naturelles de l'île. Avec un peu de chance et de patience, du haut d'une tour d'observation, on peut apercevoir des aigles pêcheurs à poitrine blanche, des calaos pies et des martins-chasseurs à collier. Sur la route, un jeune Bangladais nous explique que les Singapouriens viennent ici pour retrouver leurs racines. Et se souvenir du temps où l'île entière affichait ce décor verdoyant... Par Sander Groen