Une fréquentation multipliée par cent en trente ans! Voici la croissance spectaculaire affichée par la star des chemins de pèlerinage, Saint-Jacques-de-Compostelle. "Le bureau d'accueil a comptabilisé 350.000 pèlerins en 2019, contre 3.500 en 1988, détaille Nils Brunet, directeur de l'Agence des chemins de Compostelle. On n'est pas sur les mêmes chiffres en France où le phénomène est moins impressionnant que sur la partie espagnole, mais chaque année, ça progresse."
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Une fréquentation multipliée par cent en trente ans! Voici la croissance spectaculaire affichée par la star des chemins de pèlerinage, Saint-Jacques-de-Compostelle. "Le bureau d'accueil a comptabilisé 350.000 pèlerins en 2019, contre 3.500 en 1988, détaille Nils Brunet, directeur de l'Agence des chemins de Compostelle. On n'est pas sur les mêmes chiffres en France où le phénomène est moins impressionnant que sur la partie espagnole, mais chaque année, ça progresse." Les sentiers à la coquille n'ont pas attendu le boom pandémique de la rando pour monter en puissance. En devenant le premier itinéraire culturel européen à la fin des années 80, puis en obtenant une reconnaissance Unesco en 1998 pour sa partie française, la route médiévale religieuse a démontré sa dimension historique et patrimoniale. On estime aujourd'hui à 15-20% le nombre de catholiques pratiquants qui parcourent le chemin pour célébrer leur foi. Mais ce sont des démarches spirituelles et touristiques différentes qui mettent en marche les autres pèlerins. Le cortège se diversifie en effet à mesure qu'il s'étend. "On mène actuellement une grande enquête pour mieux connaître le public, mais sans même avoir les résultats, on peut déjà dire que celui-ci rajeunit, constate Nils Brunet. En France, on avait surtout des 55 ans et plus, dans un moment de transition, avec la volonté d'un temps d'introspection. C'est toujours le cas, mais désormais on voit également des gens qui veulent découvrir un territoire, des familles, beaucoup de voyages intergénérationnels (grands-parents et petits-enfants, mère-fille...), des jeunes en tribu qui veulent faire du tourisme et être ensemble..." A cela s'ajoute la demande d'autres types de services aux pèlerins: "L'offre doit s'adapter. On le voit par exemple pour l'hébergement. Les gens n'ont plus forcément envie de dormir dans des dortoirs, certains aiment leur ambiance ou le fait que ça soit moins coûteux, mais d'autres préfèrent une chambre d'hôte, un très bon repas le soir, etc. On a un vrai travail de développement à faire, y compris auprès des propriétaires habitués à louer à la semaine durant l'été et que l'on encourage à tester l'accueil à la nuit. On se montre aussi plus pédagogiques auprès d'un public urbain qui cherche le contact de la nature mais n'a pas forcément les codes. On doit sensibiliser à la beauté mais aussi à la fragilité des territoires." Julien Charles, trentenaire adepte des nuits reposantes dans des chambres confortables, fait partie des nouveaux adhérents. Lui-même a été surpris de se retrouver avec un sac sur le dos et un carnet de pèlerin dans une poche: "Je n'étais même pas un randonneur, je marchais juste dans la ville pour me déplacer." Pour lui, ce chemin-là ne fut pas une rando comme les autres, ni de simples longues vacances en solo. Le titre du livre qu'il a écrit à son retour est éloquent sur la teneur de son expérience: Compostelle Therapy (Larousse). "Je travaillais chez Louis Vuitton. J'avais ce qu'on appelle un beau job sur le papier, mais j'étais en quête de sens, résume Julien Charles. J'ai plaqué mon boulot, ma relation de l'époque. J'étais alors face à une montagne. J'avais testé pas mal de choses: psy, stage de jeûne... Mais je cherchais quelque chose qui soit capable de me donner de l'élan, de me permettre de changer rapidement." Un concours de circonstances, une vieille carte postale retrouvée dans un livre, puis il se lance en février 2019, au départ de Figeac (Lot). "D'abord, il y a une phase de dépollution. Vous vous retrouvez tout seul et vous n'avez plus le bruit de la ville, les gens qui vous sollicitent, les problèmes du boulot. D'un seul coup, toute la boue remonte." Ensuite, c'est l'allègement qui se ressent. Une sensation souvent évoquée dans les témoignages de pèlerins. Compostelle a d'ailleurs une tradition qui matérialise cette métaphore. Ceux qui arpentent ses sentiers sont invités à partir avec une pierre dans leur sac et à s'en délester à la Cruz de Ferro, 200 km avant la fin du parcours. Une montagne de petites pierres y grandit au pied d'un calvaire. Les bienfaits de la marche sur la santé mentale sont de plus en plus mis en avant. Est-ce ce simple pas-à-pas, complètement déconnecté du quotidien, qui permet de se sentir plus léger à l'arrivée? Pour Julien Charles, le chemin de pèlerinage offre une autre dimension clé: "Je n'ai pas croisé énormément de marcheurs, mais j'ai fait beaucoup de rencontres. Ce n'est pas n'importe quel sentier de randonnée. Il y a de nombreuses personnes qui vouent un culte à ce tracé, qui s'y sont installées et qui accompagnent les pèlerins. Moi, ce sont des gens qui m'ont permis d'avancer, de prendre conscience de certaines choses." Auteur de nombreux livres dont La France des GR (chez Glénat) et rédacteur en chef de Wider Outdoor, Sylvain Bazin a des milliers de kilomètres de randonnée sous les bottines. Il a arpenté les plus beaux GR et foulé les chemins de pèlerinage du monde entier. Il pointe un autre signe distinctif: "Plus qu'une randonnée, il faut voir ce genre d'escapade comme un voyage à pied. Il y a énormément de beaux passages à la fois naturels et patrimoniaux, mais ce n'est pas comme une rando en montagne conçue dans une logique de plaisir de marche uniquement. En pèlerinage, on suit un itinéraire qui va d'un point à un autre, avec des zones plus ingrates. Ce sont aussi souvent des itinéraires relativement faciles à marcher. Ils se prêtent à la longue itinérance." La durée est l'un des ingrédients majeurs de ce type d'expérience. Un pèlerinage exige de s'offrir une pause de plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Après l'ère des citytrips éclairs, voilà que le temps long se réinvite dans le voyage. On redécouvre l'endurance (et le challenge physique qui l'accompagne), la vie sans agenda, la conscience de l'instant. Une aventure inédite pour la plupart d'entre nous, forcément marquante. "Certains marcheurs, surtout pour Saint-Jacques, font le sentier par portion, mais le plus puissant est toujours de faire un sentier en entier, note Sylvain Bazin. Les Américains ont même un terme pour ça: le thru-hiking, qui signifie faire le voyage du début à la fin. C'est vraiment une autre expérience." Pour se confronter à d'autres paysages et cultures, de plus en plus de marcheurs européens se lancent sur des sentiers de pèlerinages lointains, de tradition non chrétienne. Parmi les lieux les plus plébiscités du moment, on trouve le pèlerinage de Shikoku, parfois surnommée le "Saint-Jacques japonais". "C'est une kora, un pèlerinage bouddhiste. On fait un tour de l'île qui est ponctué par 88 temples shintoïstes. C'est une plongée dans un Japon rural, encore préservé. On dort chez l'habitant, c'est vraiment très intéressant", relate Sylvain Bazin. Témoins d'une histoire séculaire, ces grands chemins font tout pour rester vivants, en perpétuant des traditions et transmettant les atouts du patrimoine ancien, mais aussi en célébrant l'époque. Bel exemple de cette dynamique: le projet Fenêtres sur le paysage. Initié en 2016, il déploie des oeuvres d'art-refuge le long du parcours vers Saint-Jacques (sur le GR65, dans un premier temps). Architectes et artistes inscrivent la création contemporaine entre deux joyaux romans. "On a la volonté de construire le patrimoine de demain. Participer, ajouter un petit caillou", commente Nils Brunet de l'Agence des chemins de Compostelle qui favorise également l'organisation d'expositions, concerts et autres événements invitant à arpenter les sentiers mais aussi à s'arrêter sur le bord de la route. Sur ces voies où de plus en plus de touristes entendent retrouver le goût du présent, on prépare l'avenir et un accueil adapté aux nouvelles envies.