Quel est le point commun entre les cheminées de fées, le Christ pantocrator et le kebab au pot? La Cappadoce, bien sûr! Ce territoire d'exception, niché au coeur de l'Anatolie, en Turquie, recèle de bien belles surprises. Primo, des volcans ont déversé ici, il y a des dizaines de millions d'années, leur magma et une mer de cendre. Grâce au miracle du temps, cette matière appelée tuf a été sculptée par l'érosion pour donner naissance à un territoire minéral au relief étrange, fantasmagorique et hallucinatoire - certains disent surréaliste. Secundo, ces terres sauvages et arides, foulées par saint Paul au début de notre ère, constituent l'un des berceaux du christianisme et de l'art byzantin. Tertio, le savoir-faire local et l'accueil chaleureux de la population en font une région très attachante, impossible à oublier. La meilleure façon de s'enfoncer dans ses vallées encaissées ou de parcourir ses crêtes ondulées, admirer sa faune et sa flore, ressentir la ferveur des premiers chrétiens d'Orient et être transporté dans une autre époque, c'est de chausser ses bottines de randonnée et de prendre son bâton de pèlerin, sur les traces des pionniers théologiens.

Dans la vallée de l'amour, on randonne entre les cheminées de fées, ces cônes rocheux sculptés par l'érosion. © SDP/Stéphanie Fontenoy

De Kayseri à Göreme

Kayseri est la plus grande ville de Cappadoce, bien desservie par les airs depuis Istanbul. Nichée au centre de la Turquie, cette cité est l'ancienne Césarée, qui a vu naître saint Basile (329-379) dont il sera évêque. Celui-ci, aussi appelé Basile le Grand, est considéré comme l'un des pères de l'église chrétienne orthodoxe et du monachisme. On est tout de suite séduit par l'ambiance provinciale de cette grande ville de marchands, située sur l'ancienne Route de la Soie. Ses remparts et sa citadelle de basalte, son bazar et ses caravansérails, ont vu passer des envahisseurs seldjoukides, croisés, mongols et mamelouks avant d'être conquis par les Ottomans en 1515. Le mont Erciyes, un volcan éteint, domine le décor de ses neiges éternelles. Il culmine à près de 4.000 mètres, soit le point le plus haut de l'Anatolie. Sa silhouette majestueuse nous accompagnera tout au long du voyage.

Le beau village d'Uçhisar et ses habitations troglodytes qui servirent d'abris aux premiers chrétiens. Un paysage digne du Far West. © Stéphanie Fontenoy

A une heure de route de Kayseri, vers la bourgade de Göreme, nous pénétrons dans un environnement aride et rouge qui fait penser, toutes proportions gardées, au Grand Ouest américain. "On a une espèce de tournis quand on arrive la première fois. C'est très beau et assez fascinant", déclare Lucie, une randonneuse belge. La Bruxelloise a fait son "baptême de Cappadoce" il y a peu. "C'est une destination rêvée pour les marcheurs. On se sent comme les aventuriers de la Lune sur Terre", s'enthousiasme-t-elle.

Le point de départ de la plupart des randonnées se trouve dans la localité touristique de Göreme, connue pour son musée à ciel ouvert, classé au patrimoine mondial de l'Unesco. On y visite d'incroyables églises rupestres de l'époque byzan- tine (du IVe au XVe siècle) et des habitations troglodytes, témoignages du riche passé chrétien de la région. C'est dans l'église Karanlik - "église sombre" - que l'on découvre des traces magnifiquement conservées de l'art byzantin, dont un Christ pantocrator, un "classique" de l'iconographie de l'Orient chrétien à la fin du XIe siècle. On y voit donc Jésus assis sur son trône tenant le livre des Saintes Ecritures dans la main gauche et esquissant un geste de bénédiction de la main droite. Les pigments colorés, bleus, or ou rouges, préservés de la lumière dans cette église "grotte", sont absolument saisissants.

Les fresques de l'église Tokali kilise à Göreme, témoignages de l'art byzantin de la région. © Stéphanie Fontenoy

Les merveilles d'Uçhisar

Après avoir visité le musée à ciel ouvert de Göreme, les marcheurs débutants ou ceux qui viennent pour la première fois pourront commencer la balade par la vallée des pigeons, entre Göreme et l'impressionnant village d'Uçhisar, à 1.300 mètres d'altitude. Cette agréable promenade de deux heures nous familiarise avec une des caractéristiques locales: les abris à pigeons taillés dans la falaise. Pendant longtemps, la fiente des oiseaux a servi d'engrais aux nombreuses cultures du coin. Oliviers, vignes, argousiers et amandiers sont quelques-unes des variétés locales croisées en chemin. A Uçhisar, il faut absolument faire l'ascension vers l'ancien château fort en fin de journée, quand le soleil rasant transforme tout l'horizon en un brasier incandescent. Au petit matin, l'astre solaire sera dans l'axe de la vallée du miel - "baglidere" en turc. Les locaux lui ont donné ce nom en raison de la teinte claire de ses vallons. Les touristes, eux, l'appellent la vallée de l'amour, rapport à la silhouette toute masculine et évocatrice de ses incroyables cheminées de fées, façonnées par l'érosion et s'élevant vers les cieux azur comme autant de totems.

Sur les chemins de randonnée avec le guide Mehmet Güngor. © Stéphanie Fontenoy

En toutes saisons

"La Cappadoce, ça se mérite", prévient Lucie, notre baroudeuse belge. Les chemins ne sont pas très bien balisés, et l'on n'est pas à l'abri d'une erreur d'aiguillage. Pour la vallée des Roses et la vallée Rouge, on suggère d'ailleurs de faire appel à un guide professionnel, afin de mieux apprivoiser la nature et d'éviter les pièges de la route. Le nôtre, nommé Mehmet Güngor, dit "le marcheur", est un aventurier philosophe qui connaît la région comme sa poche. Sa saison préférée? "Les quatre sont belles pour différentes raisons. Les couleurs sont les plus riches la deuxième semaine de mai et en automne. En été, le soleil peut être plombant. Par contre, l'hiver, on randonnera avec des chaussures waterproof", nous dit celui qui adore entendre le craquement de la neige sous ses semelles. Le décor est alors doublement féerique. L'enfant du pays nous emmène dans les pigeonniers et les anciennes habitations troglodytes, puis dans une église byzantine à l'entrée secrète. Attention, cependant, aux petits désagréments, prévient Lucie: "La poussière de roche, le tuf, peut se révéler très irritante pour les yeux."

L'extérieur d'une église rupestre, la Karanlik kilise, dans le parc du musée national de Göreme, classé par l'Unesco. © Stéphanie Fontenoy

De l'eau et du vin

Plus loin, nous attend la très belle vallée d'Ihlara, jadis le lieu de retraite privilégié des moines byzantins, qui taillèrent des églises au pied de ses vertigineuses falaises. Après avoir descendu un escalier de 360 marches, sa promenade est l'une des plus belles du monde, le long de sa rivière Melendiz Cayi. On n'y entend que le glouglou de l'eau, le coassement des grenouilles et le chant des oiseaux. Il faut compter 5 à 6 heures pour la parcourir entièrement, en prévoyant une pause à Belisirma pour déjeuner sur des pontons flottants à même le cours d'eau.

Au retour de la randonnée, on se fait plaisir en goûtant la production du vignoble de Kocabag. Le blanc est surprenant, avec ses accents minéraux; le rosé et le rouge sont savoureusement gorgés de fruits et de soleil. Ils s'harmonisent parfaitement avec l'une des spécialités du cru, le testi kekab ou kebab au pot. Un plat mijoté à base d'agneau ou de veau, avec des légumes et des épices mijotés dans une sorte de petite amphore en terre cuite. Il est apporté sur la table par un serveur muni d'un sabre qui brise le moule sous nos yeux. Tout un spectacle. Pour passer la nuit, on recommande chaudement d'opter pour un hôtel-cave creusé dans la roche tendre de la région. On y trouve tout le confort moderne - luxueux dans certains cas. Mais surtout, on y dort comme un moine...

Les villes souterraines

Pour se défendre des multiples invasions perses, arabes puis ottomanes au cours des siècles, les populations chrétiennes de Cappadoce ont creusé des cités souterraines. Certaines se visitent aujourd'hui, comme à Derinkuyu et Kaymakli. Il ne faut pas être claustrophobe pour descendre dans ces tunnels et couloirs débouchant sur des salles qui pouvaient accueillir des populations entières, parfois 10.000 personnes. Du système d'aération à l'approvisionnement en eau, jusqu'à la conservation des aliments, tout avait été prévu pour résister de longs mois en cas de raids ennemis. Et même quand les lieux étaient assiégés, on y faisait son vin!

En pratique

Réparation d'un kilim devant la belle boutique Galerie Faruk, à Uçhisar. © Stéphanie Fontenoy

Formalités

Un visa touristique électronique d'une durée de 90 jours est obligatoire pour les Belges qui se rendent en Turquie. Coût: 20 euros. www.evisa.gov.tr

Y aller

Pegasus Airlines propose des vols Charleroi/Kayseri à partir de 200 euros A/R. Turkish Airlines va de Zaventem à Kayseri dès 240 euros. Mais dans les deux cas, escale à Istanbul.

Se loger

Lale Saray. Sur les hauteurs d'Uçhisar, à flanc de falaise, se trouve ce très bel hôtel-cave avec une grande terrasse offrant une vue imprenable, à 180 degrés, sur les vallées, un délicieux petit-déjeuner turc et une agréable piscine. Le personnel parle français, proposant cartes de rando et conseils. A partir de 80 euros la nuit. www.lalesaray.com

A rapporter

De la poterie. A Avanos, Hakan Bircan, troisième génération de potier, propose des démonstrations en français dans son atelier creusé dans la roche. En souvenirs: un petit vase, des bols ou un saladier (entre 3 et 10 euros). www.chezhakan.com

Des kilims. Pas facile de s'y retrouver pour l'achat d'un kilim, tapis oriental tissé à la main par des tribus nomades. A la galerie Faruk d'Uçhisar, comparaison faite, les prix sont doux et le choix est varié. Sympa aussi: les housses de coussin (environ 20 euros) pratiques à glisser dans une valise.

Galerie Faruk, Tekelli Mahallesi, 2, Kale Sokak, à 50240 Uçhisar.