"Libre, enfin libre!", s'écrie une femme, ravie de pouvoir à nouveau profiter d'une escapade au long cours. Tendant son bras droit, accolée à son mari, elle tente un selfie où la ligne d'horizon de Seattle serait droite. Pas évident quand on se trouve sur le pont supérieur d'un navire de croisière. Nous quittons le port, en route pour une semaine en Alaska. Bien sûr, les passagers du Nieuw Amsterdam sont vaccinés et masqués dans les zones fermées du bateau. Mais l'important, c'est surtout d'être là-bas, dans une région où l'activité touristique a connu le même naufrage que tout le monde ces derniers mois. Et où, avant la Covid, sur les quelque 2 millions de visiteurs arpentant l'Etat chaque année, près de 60% le faisaient en mode croisière.
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"Libre, enfin libre!", s'écrie une femme, ravie de pouvoir à nouveau profiter d'une escapade au long cours. Tendant son bras droit, accolée à son mari, elle tente un selfie où la ligne d'horizon de Seattle serait droite. Pas évident quand on se trouve sur le pont supérieur d'un navire de croisière. Nous quittons le port, en route pour une semaine en Alaska. Bien sûr, les passagers du Nieuw Amsterdam sont vaccinés et masqués dans les zones fermées du bateau. Mais l'important, c'est surtout d'être là-bas, dans une région où l'activité touristique a connu le même naufrage que tout le monde ces derniers mois. Et où, avant la Covid, sur les quelque 2 millions de visiteurs arpentant l'Etat chaque année, près de 60% le faisaient en mode croisière. Les ports canadiens gardant leurs quais fermés aux étrangers jusqu'en février 2022 minimum, on pensait que l'Alaska était inaccessible. Surtout en raison de la loi protectionniste baptisée Jones Act, qui stipule que seuls les bateaux américains avec du personnel américain peuvent opérer entre deux ports américains. Mais en mai dernier, le Sénat votait une (autre) loi afin d'abroger ce Jones Act et, ainsi, favoriser la relance du tourisme dans cette région qui, par ailleurs, figure en très bonne place sur la "bucketlist" des Yankees... et on comprendra très vite pourquoi après avoir observé cette terre sauvage d'une beauté incroyable. Il faut y aller une fois... au moins. Puis y revenir, comme le fait un tiers de ses visiteurs. Rien de surprenant, vu l'étendue des lieux: l'Alaska est plus vaste que la France, l'Espagne, l'Allemagne et le Benelux réunis. "Vous partagez ce sentier avec des ours", peut-on lire sur un panneau au début d'un sentier balisé dans la forêt nationale de Tongass, qui fait partie de la forêt tropicale du Pacifique. Linda, la guide, qui a déménagé il y a vingt-six ans de Seattle à Juneau, la capitale de l'Alaska, donne quelques instructions à notre groupe. Les ours préfèrent qu'on les laisse tranquilles et en cas de situation dangereuse, Linda est armée d'une grande bombe au poivre. Lui faire confiance est notre seule option. La faune est variée, allant du grizzly au pygargue à tête blanche. Et la flore est constituée de dizaines de nuances de vert, avec des mousses filamenteuses qui enchantent les chemins comme les arbres. Une randonnée de près de quatre heures nous attend via l'East Glacier Loop, un sentier situé sur le côté Est du glacier Mendenhall. A un rythme soutenu, Linda nous guide à travers la forêt dense, nous emmenant vers des points de vue sensationnels sur les glaces et la rivière qui garnit le paysage. A l'une des escales, on ouvre grand les yeux face à un panneau montrant le recul du glacier en raison du changement climatique. Ici ou là, Linda nous désigne des gros champignons. "Certains sont comestibles, précise-t-elle. Mais il faut s'y connaître, car d'autres vous tuent en une bouchée!" Après un court trajet en bus, Linda nous dépose dans le petit centre de Juneau qui, fondée en 1880, fut la première ville créée sous la bannière américaine suite à son rachat officiel à la Russie. "Il y a environ 32 000 habitants. C'est une sorte de communauté insulaire. On ne peut pas venir ici par la route, c'est la seule capitale du monde qui n'est accessible que par avion ou par bateau." Même cas de figure pour Sitka et Ketchikan, deux autres cités du sud-est de l'Alaska, étalées sur une étroite bande de terre coincée entre un littoral déchiqueté fait de nombreuses îles, de forêts et de montagnes. A 8 heures du matin, c'est déjà l'effervescence sur le Nieuw Amsterdam et son café-bar. Programme du jour: Glacier Bay, un parc national déployant quelque 13 000 km2 de reliefs escarpés et de fjords. Le navire garantit des vues imprenables: nous visiterons donc les lieux... sans mettre pied à terre. Juste avant que le bateau n'entre dans la baie, un garde forestier nous rejoint à bord, accompagné d'un responsable des Huna Tlingit, l'un des peuples indigènes vivant dans cette région depuis des siècles. On apprend notamment que ces "Alaska natives" représentent 18% de la population de l'Etat. On découvre aussi à quel point l'endroit, aussi magnifique soit-il, peut se révéler particulièrement inhospitalier. La coopération entre le National Park Service (NPS, l'organisme gouvernemental qui gère plus de 400 parcs nationaux américains) et les Huna Tlingit est assez récente. En 1925, lorsque la baie est devenue une zone protégée, ces derniers n'ont pas été consultés. La réglementation sur les armes à feu visant à protéger les ours bruns de l'extinction et une interdiction plus large de la chasse et du piégeage (pour les phoques, par exemple) ont menacé le mode de vie de cette population. Après des années de pourparlers entre le NPS et la Hoonah Indian Association, ils élaborent désormais ensemble des compromis pour préserver la culture indigène... et la nature. Notre navire glisse dans la baie dans un quasi- silence. Un seul bateau de croisière est autorisé à la fois et leur nombre quotidien est limité. La quiétude n'est rompue que lorsque des masses de glace s'effondrent dans l'eau. Depuis la proue où nous observons ce décor fascinant, nous apercevons soudainement un ours et une famille de loutres, au loin. Les passagers sortent alors leurs jumelles et leurs appareils photo, mais la scène se déroule avec le moins de bruit et de mouvement possible. Tout le monde est visiblement impressionné... Son titre officiel est naturaliste, mais par commodité, nous appelons Ross notre "biologiste de bord". C'est un merveilleux conteur. Lors d'une conférence, il nous donne un cours accéléré sur la faune de l'Alaska. Il évoque le rôle central que joue le saumon dans l'écosystème, les baleines à bosse qui peuvent avoir la taille d'un bus scolaire et le sauvetage réussi des loutres de mer qui ont failli être éliminées par les trappeurs. Nous apprenons également que la moitié des pygargues à tête blanche américains se trouvent dans cet Etat-ci. Dans le port de Sitka, nous empruntons un bateau plus petit pour partir observer les baleines de plus près. Après une demi-heure de navigation au cours de laquelle nous apercevons des aigles de mer et un troupeau de loutres, le capitaine arrête le moteur. Nous n'avons plus qu'à attendre. Un peu plus loin, des bateaux font du surplace. Puis les premières fontaines jaillissent de l'eau et tous les yeux s'écarquillent. Les mammifères géants semblent jouer avec leur public, émergeant d'un côté du bateau, puis de l'autre. La puissance et la grâce incarnées. Sitka fut la capitale de l'Alaska jusqu'en 1900, date à laquelle Juneau a pris le relais après qu'on y ait trouvé de l'or à la pelle vers la fin du XIXe siècle. Mais l'ex-patronne reste charmante, avec son petit centre-ville, son musée historique et sa jolie cathédrale orthodoxe russe. Sans s'y attendre, nous y tombons nez à nez avec des ours noirs et bruns, puis avec un aigle à tête blanche américain. Cela dans des conditions bien contrôlées. D'abord par le centre Fortress of the Bear qui accueille des ursidés orphelins. Ensuite par l'Alaska Raptor Centre, un centre de réhabilitation pour les oiseaux de proie (aigles, vautours, hiboux, faucons, éperviers...) et où, derrière une vitre sans tain, on peut voir les oiseaux blessés suite à une collision avec une voiture, une mauvaise rencontre avec un poteau électrique ou même une blessure par balle. Des volatiles pris en charge par des kinésithérapeutes et qui, une fois rétablis, sont relâchés dans la nature ou, quand leur état ne le permet pas, donnés à des particuliers. "Lorsque je suis arrivé ici dans les années 1980, Ketchikan n'était pas très développée, explique Rob, notre guide local. Il y avait à peine quelques scieries, une ou deux maisons closes, et des pubs où les hommes claquaient leur salaire pendant leur week-end après l'avoir gagné dans les conserveries de poisson des environs." A côté de cela, Ketchikan, qui se présente comme la capitale mondiale du saumon, est une plaque tournante importante pour les bateaux de croisière et les ferries. Comme dans d'autres endroits en Alaska, on cherche ici un juste équilibre entre les intérêts économiques et les enjeux écologiques. Rob nous raconte que le saumon est le premier produit d'exportation de l'Etat après le pétrole et le gaz. En nous promenant, hélas, nous apercevons surtout des saumons morts qui flottent. A cette époque de l'année, les espèces adultes ont nagé de l'océan à contre-courant pour revenir dans la rivière où ils sont nés afin de frayer puis mourir. Le centre de Ketchikan est animé, mais Rob préfère nous accompagner jusqu'à un parc de totems et un port de pêche où nous nous retrouvons presque seuls. Un brin pressés, nous sommes obligés d'avancer à bon rythme, d'un endroit photogénique à un autre, car le Nieuw Amsterdam va bientôt repartir pour Seattle. Ce jour-là, le temps est exceptionnellement beau et dégagé à Ketchikan. C'est donc sous un ciel bleu que nous reprenons notre navigation, en passant devant des forêts, des îles et des paysages marins sans fin. Au loin, des baleines nagent en groupe. Rien d'étonnant que les voyageurs ne se contentent pas d'une seule visite dans ces contrées sublimes...