La colère, cette émotion défendue

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A l’ère de la bienveillance sur ordonnance et du bonheur instagrammable, la philosophe Sophie Galabru réhabilite un affect injustement décrié car soupçonné de nous rendre moins désirables. Elle voit dans la colère ce sursaut d’énergie vitale qui nous empêche de courber l’échine. Et mène à l’émancipation.

Par Isabelle Willot.

Depuis des siècles, on la dit mauvaise conseillère. A en croire bon nombre de philosophes et Socrate le premier, la colère ne serait finalement qu’une émotion triviale, une manifestation physique, obscure même, du corps prenant soudain le pas sur la raison. Cet affect honteux, moqué, réservé à ceux et celles qui ne savent pas se «tenir» – les enfants, les femmes, les classes populaires dites moins éduquées – est même devenu péché à l’aune de la religion judéo-chrétienne. Et nos démocraties, qui devraient par essence être en mesure d’accueillir le conflit et la discordance, prônent désormais une bienveillance de façade. «Quand tout nous incite à cultiver une attitude docile et à étouffer nos colères, afin de nous rendre plus désirables, c’est au silence que l’on nous habitue, voire au renoncement, dénonce dans un essai stimulant (*) la philosophe Sophie Galabru. Policer à tout prix les rapports, c’est aussi refuser que la colère qui permet de signifier que l’autre va trop loin régule le lien. Or la relation authentique ne peut se passer de conflictualité.» Face aux diktats du smiley et du positivisme obligatoire, la colère comprise, assumée deviendrait donc vertueuse. Et contribuerait à démontrer que les émotions négatives doivent pouvoir s’exprimer, dans la vie intime, sur le lieu de travail et dans l’espace sociétal.

‘Il y a un temps pour exprimer sa colère mais aussi pour l’arrêter.’

Peut-on dire au fond que nous sommes tous colériques par nature?

Nous ressentons tous cette émotion qui est universelle, au même titre que la peur, la tristesse, la surprise, la joie et le dégoût. Cet affect est un outil fondamental pour réagir face à une anxiété, du stress, un danger, même s’il est plus compliqué à aborder que la joie ou la peur, par exemple, qui sont mieux acceptées socialement. Ce que nous en faisons ensuite nous appartient. Chacun de nous a un rapport particulier avec sa colère et sa façon propre de s’y rapporter.

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Pourquoi distingue-t-on colère chaude et froide?

Les manifestations sont différentes. La colère «chaude» est beaucoup plus volcanique, spontanée, elle s’exprime de manière physique avec la rougeur, l’accélération des débits cardiaque et verbal, des positions corporelles qui ne montrent pas forcément qu’on va passer à l’attaque mais qu’on est prêt à se défendre. Elle s’entend et se voit. C’est une décharge plus rapide, plus réactive et elle «retombe» aussi plus vite que la colère froide. Parce que celle-ci est rentrée, réprimée, refoulée, celle-ci peut facilement dévier vers le ressentiment, la rancune, l’agressivité passive.

La mauvaise réputation de la colère ne provient-elle pas du fait qu’on la définit mal?

Si, bien sûr! Une manière d’ailleurs de la discréditer et de culpabiliser ceux et celles qui l’expriment, c’est de l’associer à ce qu’elle n’est pas. Et ce qui revient le plus, c’est la haine. Mais la haine n’est pas une émotion. C’est une passion beaucoup plus durable, irrationnelle, excessive et démesurée qui fomente la négation, la destruction d’autrui, parfois sans raison rationnelle. Alors que la colère a toujours un fondement: c’est une manifestation du corps, en réaction à une situation. Parfois la colère se manifeste par des gestes brusques: on peut hurler, taper dans un mur, casser un objet. C’est cette manifestation qui va inquiéter l’entourage et l’on peut d’ailleurs se demander pourquoi car c’est plutôt sain d’enrager, ou d’être frustré parce que l’on a rencontré des limites, de ne pas pouvoir réaliser ce que l’on souhaite. C’est bénéfique lorsque l’on s’est senti offensé ou abusé de réagir face à cette agression pour purger cette douleur, cette anxiété et d’essayer de se confronter au monde.

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Pourtant depuis l’enfance, on nous apprend socialement à la réprimer. Pourquoi nous la décrit-on comme quelque chose de répréhensible?

Sans doute parce qu’elle demeure une émotion délicate. Même chez les Grecs anciens où la culture de l’honneur, de l’héroïsme, de l’épopée met en valeur l’ardeur guerrière, la philosophie naissante, telle qu’exprimée par Socrate, commence à la regarder comme une émotion excessive, dangereuse, qui appartient au corps et qui se distingue de la raison, et de l’esprit. A partir de là commence une forme d’éducation rationaliste qui distingue le corps de l’esprit, le corps étant doté d’une puissance sauvage, obscure, non maîtrisable qui se doit d’être contenue par un esprit froid, calme, tempéré, modéré. Dans ce clivage, la colère appartient au corps agité, agressif, parfois dément. Elle est considérée philosophiquement comme désastreuse. Le relais sera pris plus tard par la religion puis par la société tout entière. En particulier depuis la fin de Seconde Guerre mondiale, on ne cesse de mettre l’accent sur la séduction, le désir, l’éros. Il faut être à tout prix plaisant et séduisant et la colère ne nous met pas dans cette position séduisante.

Sophie Galabru – Pascal Ito @Flamarion

La frontière est parfois ténue entre colère et violence, qu’elle soit physique ou verbale d’ailleurs, en particulier dans le cercle privé, entre amis, en famille où elles peuvent mener à la rupture des relations…

Est-ce toujours un mal qu’une relation soit détruite? Certaines ne peuvent pas se maintenir en vie. Le problème provient plutôt de ce que j’appelle les colères ratées, celles qui ne savent pas s’élucider, qui deviennent des défouloirs. On est alors face à une disproportion dans le choix de l’émotion. Il y a un temps pour exprimer sa colère mais aussi pour l’arrêter. Sinon on risque de se tromper de motif et souvent de personne.

La colère n’est-elle pas parfois une manifestation d’autorité abusive?

A nouveau, on nomme mal les choses. Je préfère dans ce cas parler de caprice. Et cela concerne aussi les adultes. On est alors face à une crise tyrannique qui vise à prendre le dessus. Dans le but de récupérer du pouvoir qui semble perdu. Ou d’abuser de son autorité parentale par exemple.

Le fait que les classes dominantes stigmatisent la colère ou en parlent avec condescendance, n’est-ce pas un moyen pour les élites de garder une forme de contrôle politique et social sur ceux et celles à qui l’on interdit cette émotion?

Comme l’a très bien exprimé l’écrivain Edouard Louis, il n’est pas de bon ton de se mettre en colère dans les milieux bourgeois. C’est pour cela qu’elle est discréditée quand elle est le fait de classes populaires. C’est une émotion qui révèle une autre forme d’intelligence, une sensibilité qui n’est pas tenue par la raison calculatrice et la bienséance. Elle subit aussi le prisme du genre car lorsqu’elle vient des femmes, la colère est encore plus inquiétante. Elle est même moquée car elle semble conforter cette idée sexiste et patriarcale que les femmes ne sont décidément pas des êtres rationnels, qu’elles ne maîtrisent pas leur émotivité, qu’elles sont «hystériques». On peut même parler d’âgisme car les enfants qui sont en colère sont rarement pris au sérieux. Regardez la manière paternaliste dont des politiques, des journalistes ou des personnalités comme Michel Onfray ont traité la colère de Greta Thunberg. Sur les réseaux sociaux, des adolescents ou des étudiants qui prennent des positions fortes, militantes sont moqués, on va les renvoyer au fait qu’ils ne sont pas encore achevés, pas assez instruits.

Si on la dit indésirable, n’est-ce pas parce qu’elle crée un malaise face à elle?

Sans même aller jusqu’à péter les plombs, taper sur un bureau ou élever le ton, le simple fait d’exprimer un désaccord, une forme d’énervement ou d’opposition fait déjà peur. On en est là. Les gens redoutent le conflit qui signifie pour eux la fin de l’harmonie, de la paix, de la concorde. C’est inconfortable car cela implique d’oser entendre l’autre, ce que l’on a pu faire de blessant, de dissonant. Accepter de prendre ses responsabilités si on a mal fait mais aussi oser défendre ses positions. Tout cela demande du courage, un positionnement individuel, des responsabilités à assumer. Il faut avoir la conviction qu’en accueillant l’autre et en se positionnant par rapport à lui, on va réguler notre lien et se trouver vraiment. Au lieu de briser la concorde, ça peut au contraire la renforcer de manière plus authentique.

‘La colère est une émotion qui révèle une autre forme d’intelligence.’

Dans le monde de l’entreprise surtout, ces incantations à la positive attitude qui nous inondent peuvent être ressenties comme particulièrement violentes…

Bien sûr car la bonne solution peut venir d’une critique, d’une crainte exprimée, d’un avis éclairé qui ne va pas dans le sens général. Tout dépend de ce que l’on entend par «positif», qu’est ce qu’on entend par «bienveillance». En fait les mots sont déformés, vidés de leur sens. Ce sont des procédés de domination, consciente ou inconsciente, mais insidieusement cachés: dans un souci de performance, d’efficacité, de productivité, on n’a pas le temps d’entendre les autres, leurs parenthèses, leurs points de critique, c’est un manque de confiance dans le pluralisme et donc dans une forme de démocratie sociale dans l’entreprise.

Ces injonctions à la joie, ce décorum pseudo-cool ne sont-ils pas une nouvelle forme de tyrannie?

En guise de démocratie, on propose du divertissement. Cette bienveillance prônée est totalement asymétrique. Les dominants prétendent être bienveillants parce qu’ils proposent des sources des distractions à la colère, et les dominés sont sommés d’être bienveillants en se taisant, en acceptant, en plongeant dans le ludique. Ce sont des rapports de domination teintés de violence soft, larvée, noyée dans une novlangue vide de sens, dans la subversion des valeurs. Faire croire que la bienveillance c’est être résilient, patient et docile, c’est ajouter de la violence à la violence. Comparer l’entreprise à une famille, par exemple, revient à culpabiliser le salarié, à lui reprocher ses demandes comme on le fait à un enfant ingrat.

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Ce refus de la colère ne va-t-il pas de pair avec cette idée que l’on est individuellement responsable de son bien-être et donc que trop de pensées négatives engendrent la dépression, voire même la maladie?

On est en pleine dérive de la psychologie positive: on psychologise tout, on met tout sur le dos de l’individu en le culpabilisant et en pathologisant des comportements alors que l’on a le droit d’avoir des réactions émotionnelles, affectives et spontanées. Il n’y a pas besoin de trouver tout le temps une intrigue névrotique. Tout cela est fait pour éclater le collectif et renvoyer les gens à leur solitude.

N’est-ce pas dans le collectif d’ailleurs que la colère peut être connectée à la joie?

Oui, un bel exemple ce sont les «grèves joyeuses» de 1936 en France pendant lesquelles les ouvriers occupaient de manière heureuse et calme les usines. Les Gilets Jaunes aussi aspiraient à la joie sur les ronds-points, à la reconnexion aux autres, à un ordre meilleur, un peu plus de pouvoir d’achat mais aussi de démocratie.

Refuser la colère pour soi mais surtout pour autrui, n’est-ce pas une forme de lâcheté?

Manifester un désaccord, ne pas laisser passer, c’est l’antithèse de la lâcheté, du silence, de la passivité, de l’inertie, de l’apathie. On peut se mettre en colère pour autrui, pour participer à une idée de justice qui ne vaut pas que pour soi mais aussi pour un ensemble. La colère est souvent un départ de feu, mais après il n’est pas dit que l’on mène une révolte uniquement par la colère. Car elle épuise, si elle n’est pas entendue, si elle est sévèrement réprimée et s’il n’y a pas de résultat. C’est une force motrice si elle est connectée à un projet, à une voix. L’excès de sensibilité a quelque chose de touchant, la personne en colère est plus hypersensible que méchante. Les apathiques ou les indifférents ne se mettent pas en colère.

Se mettre en colère, c’est aussi accepter cette nouvelle image de soi égratignée… Car on se met en danger en acceptant d’être celui ou celle dont on peut se moquer…

Dans la dissidence, il y a toujours un risque de solitude, c’est pour cela que l’on a peur d’être dissident car on redoute d’être marginalisé ou exclu. Néanmoins la colère permet aussi de restaurer l’image de soi: c’est une façon de dire à la face du monde: «Vous ne me piétinerez pas.» C’est oser se regarder dans le miroir, faire face à ses propres valeurs, s’y aligner. Retrouver son estime de soi.

(*) Le visage de nos colères, par Sophie Galabru, éditions Flammarion, 320 pages.

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