Pourquoi s’émerveiller est essentiel? Entretien avec Bruno Humbeeck

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Kathleen Wuyard-Jadot
Kathleen Wuyard-Jadot Journaliste

Alors que l’actualité est toujours plus mortifère, il devient plus difficile que jamais de trouver des raisons de s’émerveiller. Et pourtant, ainsi que le défend Bruno Humbeeck, c’est précisément en célébrant le beau qu’on renforce notre capacité à affronter la laideur ambiante.

Docteur en sciences de l’éducation, le Tournaisien Bruno Humbeeck est aussi psychopédagogue, une discipline qu’il pratique depuis plus de vingt ans et qu’il enseigne également à l’université de Mons. Spécialiste de la résilience, il a rédigé de nombreux ouvrages sur des thématiques allant de l’hyper-parentalité à l’intelligence émotionnelle, et il a choisi de consacrer son dernier livre, Eduquer à l’émerveillement, à l’importance du goût du merveilleux, qu’il s’agit selon lui de cultiver chez l’enfant et de restaurer chez l’adulte. Pourquoi? Comment? Entretien avec un passeur de savoirs passionné.

Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à l’émerveillement?

Le sujet m’intéresse depuis toujours, mais si j’avais commencé par ça, on m’aurait taxé de Bisounours, parce que notre monde va plutôt mal. J’ai donc choisi de me concentrer d’abord sur la violence du monde dans un livre précédent, comme une manière de montrer que l’on peut être conscient des difficultés auxquelles on fait face tout en laissant place à l’émerveillement. Le principe chez les humains, c’est que tout ce qu’on nourrit grandit, donc si on la nourrit, notre anxiété augmente. Nourrir notre capacité à s’émerveiller permet donc d’être mieux équilibré.

C’est paradoxal, car si on en a plus besoin que jamais, cela veut dire aussi que c’est plus difficile que jamais à atteindre…

Pas du tout! Le merveilleux est tout autour de nous, mais c’est la manière de le regarder qui fait défaut. Pourtant, c’est une aptitude avec laquelle on naît: un enfant va s’extasier de choses parfois toutes petites, mais malheureusement, cette capacité s’érode dès l’adolescence et s’use très fort à l’âge adulte. S’installe alors une confusion avec le spectaculaire, et la conviction que pour être merveilleux, quelque chose doit forcément être stupéfiant, or on peut s’enthousiasmer pour tout et pas seulement pour un concert de Beyoncé. Il s’agit de s’autoriser à retrouver un regard enfantin sur le monde tout en gardant sa lucidité d’adulte.

Vous soutenez que le merveilleux ne se trouve pas dans ce qu’on voit, mais dans la manière dont on le regarde. Pour ceux qui savent y voir, il serait donc partout, même dans les moments les plus tristes?

Bien sûr. La tristesse peut être merveilleuse, et il ne faut pas être dans la joie pour s’extasier: l’émerveillement n’est pas le ravissement, même si on confond souvent les deux. S’émerveiller, c’est se dire «waouh, quelle chance d’être vivant», donc même quand on traverse une période compliquée, on peut y trouver une forme de beauté. Le merveilleux peut se cacher dans l’habituel: si tous les matins vous êtes accueillis par le sourire d’une personne que vous aimez, il suffit de l’apprécier chaque jour avec un plaisir renouvelé.

Selon vous, nous naissons tous avec la capacité de nous émerveiller. Pourquoi certaines personnes la perdent-elles, et d’autres non?

Quand on parle avec certains, on remarque qu’ils ont un regard terne sur les choses, qui est alimenté par la presse, la manière dont on scrolle sur les réseaux sociaux… C’est un peu comme si on était invités à considérer que le monde est morose. Or dans notre cerveau, le gyrus frontal fait qu’on n’intègre pas complètement les nouvelles négatives, mais quand on ne cherche qu’elles, ce mécanisme finit par ne plus fonctionner. Il y a une forme d’enlisement dans la plainte qui perturbe très fort la capacité à s’extasier. C’est un peu comme si on était devenus des personnages tout à fait irrationnels dans notre aptitude à prendre le temps de l’émerveillement.

En quoi notre besoin de contrôle impacte-t-il notre capacité à nous émerveiller?

Les enfants trouvent l’ordinaire tout à fait extraordinaire: ils voient des choses qui paraissent insignifiantes aux adultes et les trouvent merveilleuses parce que leur regard le leur permet. Le merveilleux nous entoure et se trouve dans l’inattendu, quand on n’aborde pas les choses avec avidité en se disant qu’on «veut en avoir pour son argent», une phrase que je déteste. Je prends chaque jour le bus au même endroit, et pourtant, je choisis à chaque fois de prendre quelques minutes pour admirer le paysage qui entoure mon arrêt, me dire que la nature est belle et que la vie l’est aussi. Le plaisir de s’étonner du monde est intimement lié à l’émerveillement. Pour y parvenir, il faut accepter une forme de lenteur.

‘La vie n’est pas forcément merveilleuse, mais il y a toujours de la place pour des moments merveilleux.’

Prenez le 31 décembre: il y a 1,5 million de personnes qui filment le feu d’artifice à Paris, et quand on leur demande pourquoi, ils répondent «pour avoir un souvenir», alors que la meilleure manière de ne pas se souvenir de quelque chose, c’est de le photographier ou le filmer plutôt que de prendre le temps de l’observer en faisant appel à tous nos sens. C’est comme ça qu’on l’enregistrera dans notre mémoire, mais aussi qu’on en profitera pleinement, plutôt que de réduire les choses à un tout petit écran.

Les critiques pourraient pointer qu’il y a quelque chose de presque naïf à prôner l’émerveillement à une époque où il y a tellement de raisons de s’effrayer…

Si je n’avais écrit que ce livre, j’assumerais d’être taxé de naïveté, mais j’ai aussi beaucoup écrit sur le harcèlement, la violence du monde et toute la noirceur qui nous entoure. Je suis bien au fait de ce qu’on appelle «la misère du monde», mais ce qui m’a toujours permis d’avancer avec beaucoup d’espoir, c’est que je sais que la vie recèle également énormément de possibilités d’émerveillement. Les gens qui en sont convaincus comme moi en ont un peu marre d’être considérés comme des imbéciles heureux: c’est une qualité, au même titre que l’hypersensibilité émotionnelle d’ailleurs.

S’entraîner à voir le beau rendrait donc la laideur plus supportable?

Tout à fait! Et c’est vraiment une forme d’entraînement: si on regarde le fonctionnement des circuits cérébraux, ce qu’on n’utilise pas se perd. C’est pour ça qu’il est primordial de cultiver la capacité à s’émerveiller dès le plus jeune âge. Les gens qui sont capables de voir le beau sont aussi capables de dépasser les épreuves. La vraie résilience, c’est celle-là: l’aptitude à se rappeler que la vie est belle, au-delà de ce qu’on a pu vivre qui aurait été susceptible de nous fracasser.

Les parents ont-ils la responsabilité de cultiver cette capacité chez leurs enfants, et de les aider à la préserver une fois venue l’adolescence?

J’aime l’idée d’une forme de responsabilité parentale à donner envie à ses enfants de grandir. Un parent qui se plaint en permanence, qui trouve que le monde est nul et que rien ne va, ça ne donne pas envie de devenir grand. On ne vient pas au monde dépressif ou avec une vision sombre du monde, on le devient, et cela passe aussi par le regard que nos parents posent sur ce dernier. En tant qu’adulte, il faut veiller à ne jamais disqualifier les sources d’émerveillement de ses enfants: il n’y a rien de pire que quelqu’un à qui on dit «regarde, ce paysage est incroyable» et qui répond «bof». Le rôle des parents est de dire à leurs enfants que ça leur plaît de voir qu’ils sont capables de porter ce regard enthousiaste sur ce qui les entoure. Il ne s’agit pas de leur dire de quoi il faut s’émerveiller, ou pire, de leur faire une remarque style «oh mais toi, tout t’enchante», parce que ce n’est pas une tare mais bien une aptitude.

Que répondriez-vous à une personne aussi accablée par l’état du monde que par sa situation personnelle, qui vous dirait qu’elle n’a vraiment aucune raison de s’émerveiller?

Je lui dirais juste de lever les yeux et de regarder le ciel. Il est beau quand il est bleu, beau quand il est étoilé, beau quand il est nuageux… Et il est toujours là, comme les arbres. D’ailleurs, au Japon, des médecins prescrivent des balades en forêt sans smartphone aux personnes qui souffrent d’anxiété. Des études ont également démontré que les enfants qui grandissent entourés d’arbres sont moins anxieux, mais au fond, il revient à chacun de trouver ce qui alimente son émerveillement, que ce soit lever les yeux, lire un livre ou encore regarder une photo. La vie n’est pas incroyable chaque jour, mais il y a toujours de la place pour des moments merveilleux.

Vous notez qu’on vit dans un monde où on nous enjoint à penser toujours plus vite, quitte à penser mal. L’éloge du merveilleux serait donc aussi un éloge de la lenteur?

Absolument. La lenteur et le silence sont deux luxes qu’on a de plus en plus de mal à préserver. Il suffit de regarder le phénomène du tourisme de masse. Cela m’effraie, car tous ces voyageurs perdent accès au merveilleux. Ils se rendent dans un endroit qu’on leur a présenté comme tel, mais les conditions pour s’extasier ne sont pas réunies car il y a de la foule, du bruit, une tendance à se dépêcher une fois sur place… Si vous avez l’opportunité de partir en vacances dans un endroit où les choses se passent lentement et en silence, vous aurez beaucoup plus d’opportunités de vous émerveiller.

Vous soulignez également l’importance du silence, lui aussi toujours plus rare à notre époque…

Quand je parle de silence, ce n’est pas celui d’un monastère mais plutôt celui, relatif, qui fait qu’on ne vit plus les bruits comme une agression. Quand on se balade dans la nature, elle n’est pas silencieuse, mais les bruits qu’on y entend sont apaisants. En ville, même s’il y a aussi des oiseaux, on n’entend plus leur chant à cause du trop-plein de bruit. Cela explique en partie pourquoi toujours plus de gens se lèvent tôt le matin pour savourer quelques heures de silence avant de devoir faire face à la violence du monde.

Vous avez vous-même fait récemment l’objet de beaucoup de bruit en ligne, suite à votre partage d’un post du MR. En quoi votre célébration du merveilleux vous a-t-elle aidé, ou non, à traverser cette controverse?

C’est une approche qui aide à prendre les choses avec l’indifférence nécessaire. J’aime la voir comme une sorte de carapace, qui protège tout en laissant sensible. Bien sûr que je ne m’en fiche pas quand des gens commencent à me juger de manière clivante sur un post. Il peut même y avoir à un moment donné un sentiment de violence, mais il reste relatif si on a la capacité à s’extraire de la fureur du monde. Se mettre en retrait apporte une forme de relativité par rapport aux choses, et permet de réaliser que ce qui semble être un bruit unanime n’en est en fait pas un, mais juste quelques personnes qui en excitent d’autres. Sur les réseaux sociaux, si on diffuse de la douceur, on va recevoir de la douceur, et en cas de pic d’agressivité, la capacité à s’émerveiller permet de traverser la tempête avec philosophie et de retrouver très vite la douceur du monde.

S’il ne fallait retenir qu’une seule leçon de votre livre, quelle serait-elle?

L’importance de préserver l’aptitude à s’émerveiller de temps en temps, sans exiger d’être émerveillé tout le temps. C’est ça le secret d’une vie réussie, un bonheur serein, et non le bonheur intense qu’on n’obtient qu’en recherchant en permanence des sources de satisfaction. Celui qui cherche l’émerveillement permanent est foutu: ce sont plutôt des moments dans une journée, dans une année ou dans une vie, et ce sont eux qui la rendent heureuse.

Eduquer à l’émerveillement, par Bruno Humbeeck, Editions Racine.

Bruno Humbeeck en bref

Psychopédagogue de formation, il a notamment travaillé au sein de la Cellule d’Education Familiale du C.P.A.S. de Peruwelz ainsi qu’au CAAT (Centre d’Aide aux personnes Alcooliques et Toxicomanes).

Spécialiste de la résilience, il a notamment collaboré sur la question avec Boris Cyrulnik.

Détenteur d’un doctorat en Sciences de l’éducation de l’université de Rouen, il est chercheur en pédagogie familiale et scolaire à l’université de Mons.

Lecteur passionné, il est aussi l’auteur de plus d’une vingtaine d’ouvrages adressés aux adultes comme aux enfants.

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