Retraité à 40 ans! La recette du bonheur des frugalistes pour arrêter de travailler

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L’argent, c’est du temps… Refusant de passer leur vie à la gagner, les frugalistes et autres chantres de l’indépendance financière économisent et investissent, avec comme objectif de rendre le travail optionnel. Ils nous soufflent comment franchir ce cap.

40 ans, c’est l’âge souvent avancé comme cap de départ à la « retraite » par les frugalistes – du nom donné à ces personnes qui préfèrent gagner moins mais mieux profiter de leur existence. « La plus jeune personne que j’ai rencontrée avait 33 ans. Certains prennent ce tournant dans leur cinquantaine, mais j’imagine que si l’on reprend toujours ce chiffre comme moyenne, c’est parce qu’il est à la fois atteignable et suffisamment révolutionnaire pour être excitant », explique Gisela Enders, qui a analysé de nombreux parcours et écrit J’arrête de travailler! Les clés du frugalisme (Yves Michel Eds). Parfois, il ne s’agit même pas de quitter son emploi; certains ne verraient pas d’objection à souffler leur quatre-vingtième bougie en étant professionnellement actif tant qu’ils sont libérés du travail obligatoire, de la nécessité d’encaisser un salaire chaque mois. Dans l’agenda de rêve des personnes interrogées, peu d’heures sur les green ou de binge-watching; il est souvent plutôt question de travail humainement enrichissant mais peu rémunéré, de bénévolat, de temps en famille, de voyages, de développement de connaissances et compétences, d’écriture ou d’autres passions.

C’est outre-Atlantique, avec des icônes comme Mr. Money Mustache (voir son site traduit en français par un fan: monsieurmoneymoustache.com), « retraité » à 30 ans (et depuis quinze ans), que le concept a pris de l’ampleur sous le nom de FIRE (Financial Independence, Retire Early). Chez nous, des groupes se créent: « En Belgique, c’est plus timide, mais l’on en parle de plus en plus », affirme Sébastien Aguilar, administrateur du groupe Facebook Financial Independence Belgium et responsable du site impactivated.com.

Pour atteindre l’indépendance financière, les frugalistes misent sur une sorte de minimalisme boosté au Dow Jones. « Il y a deux leviers: le premier est de vivre plus simplement pour mettre de l’argent de côté que l’on pourra investir, mais aussi avoir besoin de moins de revenus. Le second est de générer des revenus passifs, qui ne sont donc pas issus d’un travail classique », résume Sébastien Aguilar. Poussez plus ou moins l’un ou l’autre curseur et vous obtiendrez des profils très différents entre celui qui loue des chambres dans son logement pour couvrir l’emprunt et embrasse une totale sobriété volontaire et celui qui cherche à maximiser ses revenus durant quelques années afin de créer le plus gros pécule possible à faire fructifier, tout en conservant un certain train de vie. Mais tous ont choisi de scruter leurs dépenses et de s’interroger en profondeur sur leurs priorités.

Pas forcément un privilège de riches

Un refus de la surconsommation tout en restant ancré dans l’économie capitaliste: « Pour arriver à l’indépendance financière, le principe est simple, ce qu’il faut, c’est un revenu passif qui soit plus grand que son coût de vie, souligne Sébastien Aguilar. Il faut ensuite décomposer et savoir comment générer ces revenus passifs. Il y a plusieurs façons. Les deux principales sont l’immobilier et le marché des changes, mais il y a d’autres business qui se créent. Les gens sont assez créatifs: prêts entre particuliers, activités sur Internet… »

Conseils pour composer son portefeuille boursier (avec souvent une approche non agressive, basée sur des indices) ou son parc immobilier, subtilités fiscales… les sites et groupes regorgent de ressources et la théorie est relativement vite absorbée. Parmi les principes régulièrement mis en avant se trouve la « règle des 4% » qui renvoie au taux d’épargne qui peut être dépensé annuellement pour que l’argent ne manque jamais, en supposant des choix de placements fidèles à la méthode. Vous voulez pouvoir dépenser 25.000 euros par an sans vous inquiéter? Vous devez disposer d’un capital de 625.000 euros.

« Pour pouvoir vivre un jour de son capital, il faut précisément en avoir un, expose Gisela Enders. Lorsqu’on n’a pas la chance d’hériter ou de vendre son entreprise à un bon prix, cela signifie qu’il faut l’économiser. » Particularité de ces rentiers du nouveau millénaire: ils n’ont pas peur de commencer l’aventure uniquement riche de dettes, avec comme philosophie que chaque euro compte et qu’il ne faut pas attendre d’être millionnaire pour songer à investir. Après tout, le temps, c’est aussi de l’argent puisqu’il le fait fructifier au fil des ans.

Retraité à 40 ans! La recette du bonheur des frugalistes pour arrêter de travailler
© Joris Casaer

Jonas, 27 ans: « L’argent permet de dire fuck you. »

Habitant à Eeklo, il s’est donné pour objectif de ne plus avoir d’angoisse financière.

« L’argent me sert à me libérer du temps que j’aurais normalement passé à travailler, pour faire autre chose. Actuellement, j’utilise une pause carrière pour aller à l’université. Je suis un master en administration et management public. Mon but initial était de me débarrasser de la vie de bureau 9h-17h, partir à la retraite tôt, mais l’an dernier quelque chose a changé. C’est l’état d’esprit « fuck you »: si quelque chose ne me plaît pas, je peux ne pas m’y plier, je n’ai pas à faire absolument tout ce qu’on me demande et suivre le troupeau. Si je devais être licencié par exemple, ça ne serait pas dramatique, ça ne servirait pas mes plans à long terme, mais ça serait surmontable. Le plus important, ce ne sont pas les chiffres, c’est l’état d’esprit. J’ai pu commencer parce que j’avais une certaine somme à disposition après quelques années de travail et un apport extérieur, ce qui m’a amené à la question: comment vais-je utiliser cet argent? J’ai dû m’interroger parce que ce n’est pas quelque chose qu’on vous apprend à l’école. Mais on peut commencer avec un très petit revenu, même avec un tas de dettes; ce qui compte, c’est cette volonté de reprendre le contrôle de ses finances. Cela entraîne inévitablement un plus grand contrôle sur sa vie, car vous êtes débarrassé d’une angoisse financière et pouvez plus facilement choisir la manière dont vous dépensez votre temps. »

Pascal
Pascal© Joris Casaer

Pascal, 50 ans: « Il faut se demander: combien est assez? »

Le Liégeois est « retraité » depuis trois ans et administrateur du groupe Facebook ChooseFI-Belgium.

« J’étais adolescent quand j’ai découvert la phrase d’Oscar Wilde: « Les gens connaissent le prix de tout et la valeur de rien. » Avant de venir en Belgique, je vivais au Canada où le rapport à l’argent, au régime social… est très différent et je m’intéressais à cette question d’indépendance financière. Le concept « le temps, c’est de l’argent » a toujours été clair, mais j’ai choisi un travail prenant, soit 80 heures/semaine. A 45 ans, j’ai fait un voyage de 10.00 km au Chili, je prenais l’avion tous les jours. A mon atterrissage en Belgique, j’ai fait un accident ischémique transitoire (qui ressemble à un AVC). J’ai mis un mois et demi à remarcher et, même en soins intensifs, mon entreprise s’inquiétait de mes dossiers, sûrement pas de comment j’allais. Je suis retourné travailler, mais il y a trois ans, j’ai donné ma démission. Je n’étais pas là pour mes enfants qui me voulaient comme papa et la boîte pour laquelle j’étais présent ne me voyait que comme un apport. J’ai compris que je mettais mes oeufs dans le mauvais panier. En réalité, il faut se demander: « Combien est assez? » C’est d’ailleurs le titre d’un livre de référence de la communauté. J’ai compris que la partie « indépendance financière » était atteinte, pour moi, depuis quelques années. J’avais les moyens de vivre avec le fruit de mes investissements. Mais j’ai mis du temps à le faire, car ce n’est pas facile de répondre « je ne fais rien » quand on vous demande ce que vous faites dans la vie. Sauf que ne pas travailler, ce n’est pas ne rien faire. »

Joya
Joya© Joris Casaer

Joya, 27 ans: « Je m’autorise à rêver plus grand »

La jeune Bruxelloise envisage de prendre des « mini-retraites » et partage son expérience sur Instagram. Son profil : @lafrugalistebruxelloise

« J’ai eu deux déclics qui m’ont poussée à vouloir atteindre l’indépendance financière dès que possible: pendant mes études, je me suis sentie « en retard » par rapport à mes amis qui achetaient des appartements, commençaient à penser aux enfants… Ensuite mon papa est décédé, un mois après sa retraite. Il avait toujours dit qu’il attendait ce moment pour voyager, pour faire un tas de choses; j’ai compris à quel point c’était ridicule. Je n’ai pas pour autant envie d’arrêter de travailler jeune, peut-être même que je continuerai après 65 ans car mon boulot me plaît. Mais il se peut qu’à un moment, je déciderai que je ne bosse que du lundi au mercredi et que je fais autre chose des quatre autres jours, ou encore même que je m’arrêterai parfois un an. J’appelle ça des mini-retraites. Pour pouvoir épargner et investir un maximum, j’ai cherché des compléments de revenus (babysitting, études rémunérées), je participe à beaucoup de concours, j’ai scruté toutes les « petites dépenses ». Par exemple, avant j’utilisais minimum 5 euros par jour dans des lunchs sans aucune particularité, qui ne m’apportaient aucun plaisir à long terme. Maintenant je les prépare une fois par semaine, en regardant Netflix; ça ne me prend pas vraiment de temps et ça me coûte moins d’1 euro par repas, pour du fait maison. Je fais attention, mais ça ne m’empêche pas de sortir avec des amis ou encore de m’offrir des cours d’oenologie et des retouches faux cils à 50 euros par mois, parce que j’adore ça. »

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