Anne-Françoise Moyson

Saine colère

Elle n’est pas bien grande, elle doit avoir 5 ans, tout au plus 6. Résolument, violemment, elle s’est jetée à terre, il semble vraiment qu’elle soit colère. Tout entière enchaînée à son émotion, elle est incapable de le dire autrement qu’en hurlant, tordue, à même le sol qu’elle boxe de ses petits poings. Elle bout littéralement, cela se voit à la rougeur qui zèbre son visage chiffonné. Elle dit «non» et encore «non», de toutes ses forces, de tout son corps. Ce n’est pas un caprice, rien à voir, c’est une vraie grosse colère d’enfant qui se déchaîne là. Le moyen de réaffirmer qui elle est, de se confronter au monde, de purger la douleur.

Mais elle n’a pas encore mis de mot dessus ni fait sien le précepte de Socrate, «connais-toi toi-même», qui l’aidera à analyser ses sentiments.

En grandissant, on l’espère pour elle, elle découvrira peu à peu comment se fâcher, mais se fâcher bien. «Car c’est plutôt sain d’enrager, ou d’être frustré parce que l’on a rencontré des limites, de ne pas pouvoir réaliser ce que l’on souhaite», explique la philosophe Sophie Galabru dans l’interview qu’elle nous a accordée et dans un essai émancipateur et stimulant , Le visage de nos colères, paru chez Flammarion. Elle y retrace l’histoire de l’ire et de son empêchement, elle y fait l’éloge de cet affect habituellement jugé négatif.

Or, il nous pousse «à agir, à prendre des initiatives, intimement comme collectivement, affirme-t-elle. La colère est une émotion très belle, très noble et liée à la liberté et la justice, qui espère toujours un ordre meilleur». Oui, le sixième des sept péchés capitaux est une vertu. Tenons-nous le pour dit.

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