Wilson Fache, 29 ans, reporter de guerre: « Pour faire du bon boulot, il faut rester choqué par ce que l’on voit »

© ADRIEN VAUTIER
Isabelle Willot

D’abord correspondant en Irak et à Ramallah, dans les territoires occupés, Wilson Fache couvre depuis 2015 les conflits armés pour une trentaine de médias francophones et anglo-saxons: la RTBF, La Libre Belgique ou L’Echo mais aussi Quotidien, CNN, The Telegraph ou l’AFP. En Ukraine comme en Afghanistan, où il s’est rendu cette année, le journaliste belge de 29 ans témoigne avant tout du sort des populations civiles. Qui souffrent de nombreuses années encore après que les guerres soient terminées.

Le journalisme, ce n’était pas un rêve de gosse. Enfant, je me voyais plutôt chef dans une cuisine ou réalisateur de cinéma. Devenir critique de films aussi, ça me tentait. C’est quand j’ai commencé mes études supérieures à l’Ihecs que c’est devenu une évidence. J’ai fait mon mémoire dans le camp de Zaatari, en Jordanie. J’adorais le terrain, pouvoir témoigner de ce qui me touchait. Après, tout s’est enchaîné. Un stage à Chypre, au bureau de l’AFP pour le Maghreb et le Moyen-Orient, puis un second à Beyrouth à la rédaction du quotidien L’Orient-Le Jour. Et de là, je suis parti pour Erbil, dans le Kurdistan irakien, pour une première expérience professionnelle de pigiste indépendant. J’avais 22 ans et j’ai compris que c’était exactement ça que je voulais faire.

Pour faire du bon boulot, il faut rester choqué par ce que l’on voit. Mais pas au point d’en être tétanisé, de ne plus être en capacité de raconter ce dont on est le témoin. L’empathie est ma meilleure alliée, même si elle s’émousse lorsque l’on est exposé quotidiennement aux blessés, à la mort, à la disparition de quartiers que l’on ne remarque même plus. Pendant mes années en Irak comme correspondant, je me forçais à prendre des breaks tous les deux ou trois mois. Pour me ressourcer, me vider le cerveau. Aujourd’hui, je pars plutôt en missions courtes, d’un mois maximum, ça ne me laisse pas le temps de me désensibiliser.

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Lorsque l’on couvre un conflit, il y a toujours un agresseur et un agressé vis-à-vis duquel on ressent forcément plus d’empathie. Je préfère parler d’honnêteté plutôt que de neutralité. Mais où que je sois, j’essaye de poser un regard critique sur tous les acteurs sans pour autant créer de fausses équivalences. En Irak, dans la guerre contre l’Etat islamique, alors que l’on avait en face de nous l’archétype même du monstre, cela ne m’a jamais empêché de parler des exactions commises par les forces irakiennes, ni des victimes collatérales des bombardements de la coalition américaine. Ou de m’interroger, lorsque je suis parti trois semaines en Ukraine, sur la proximité de batteries d’artillerie de l’armée ukrainienne avec des positions civiles.

J’emporte toujours avec moi deux gilets pare-balles. L’un estampillé presse, l’autre avec un imprimé camouflage pour mieux me fondre dans la masse. Mais sur le terrain, c’est d’abord mon carnet et mon stylo qui me protègent. Lorsque j’ai face à moi des hommes en charpie, une maman qui tient dans ses bras un enfant mort, je m’accroche à mon carnet comme à un bouclier, je note des détails, la couleur des cheveux, des vêtements, les sons, les odeurs.

Ce n’est pas parce que l’on prend des risques qu’on ramène forcément un papier plus fort. Un pays en guerre l’est rarement sur l’entièreté de son territoire. Je ne cherche pas à aller sur la ligne de front à tout prix. Ce qui m’intéresse et que j’ai envie de raconter, c’est l’impact qu’ont les conflits armés sur les civils, même lorsqu’ils sont terminés. Bien sûr il m’arrive d’avoir peur, c’est même nécessaire sinon on peut se mettre en danger. Ou mettre en danger le collaborateur local avec lequel on travaille qui risque souvent bien plus que le journaliste étranger. Le tout, c’est de parvenir à garder la tête froide, de ne pas se laisser aller à la panique.

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L’important, ce n’est pas d’être un spécialiste de la géopolitique locale, mais de savoir appréhender le terrain. Savoir gérer le stress, calculer vite où l’on met les pieds, et penser à des angles intéressants pour ses sujets. J’ai la liberté d’aller où je veux quand je veux. En sept ans d’expérience, je me suis rendu compte que quelle que soit la zone de guerre, tout me semblait familier: il y aura toujours des déplacés, des réfugiés, des soldats au front, des blessés dans les hôpitaux, des convois humanitaires…

Au fil du temps, je suis parvenu à gagner la confiance d’un large pool de rédactions. Je viens de revenir d’Afghanistan, je savais avant de partir que j’allais travailler pour une quinzaine de titres, aussi bien en radio, télé ou presse écrite. Et de gagner ainsi assez d’argent pour pouvoir repartir en Irak couvrir un sujet qui me tient à cœur mais sur lequel je ne rentrerai peut-être pas dans mes frais.

Etre reporter de guerre, c’est chargé symboliquement dans l’imaginaire collectif. J’ai d’ailleurs du mal à me définir comme cela. Je crois qu’on le devient a posteriori, une fois la carrière accomplie. C’est un petit milieu qui sur certains conflits est même devenu majoritairement féminin. Beaucoup de ces correspondants sont des amis, on se comprend, on est dans le même état d’esprit. On ne se lance pas là-dedans pour l’argent ou la gloire. On partage cette passion, sans laquelle on ne ferait pas ce job qui demande tant d’énergie et de volonté.

Je ne m’interdis pas de penser que je le ferai toute ma vie même si je sais que si j’ai un jour une femme et des enfants ce sera plus compliqué. Mais j’ai du mal à me projeter. Un de mes rêves, ce serait de couvrir le festival de Cannes. L’an prochain, peut-être, qui sait?

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