"La semaine des fraises", disent les Allemandes. Au Danemark, "les communistes sont dans la place". Les Américaines prennent "du ketchup avec leur steak", et les Néerlandaises reçoivent "la visite de Tante Berthe". Dans le monde, il existe près de 5.000 euphémismes pour parler de menstruation. Ce phénomène est apparemment si gênant que tous les moyens sont bons pour éviter d'en prononcer le nom. C'est ce qui ressort d'une étude menée auprès de 90.000 personnes interrogées sur les "règles". Encore un joli terme bateau. "La menstruation est un tabou tenace, explique la Berlinoise Ida Tin, à l'origine de cette étude. Ce n'est que l'année passée que nous avons commencé à faire quelques petits progrès. Aujourd'hui, le liquide bleu est devenu rouge dans les pubs pour tampons."
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"La semaine des fraises", disent les Allemandes. Au Danemark, "les communistes sont dans la place". Les Américaines prennent "du ketchup avec leur steak", et les Néerlandaises reçoivent "la visite de Tante Berthe". Dans le monde, il existe près de 5.000 euphémismes pour parler de menstruation. Ce phénomène est apparemment si gênant que tous les moyens sont bons pour éviter d'en prononcer le nom. C'est ce qui ressort d'une étude menée auprès de 90.000 personnes interrogées sur les "règles". Encore un joli terme bateau. "La menstruation est un tabou tenace, explique la Berlinoise Ida Tin, à l'origine de cette étude. Ce n'est que l'année passée que nous avons commencé à faire quelques petits progrès. Aujourd'hui, le liquide bleu est devenu rouge dans les pubs pour tampons."La quadragénaire veut briser les tabous autour de la menstruation et d'autres sujets purement féminins afin d'améliorer les soins de santé proposés aux femmes. C'est l'une des raisons pour lesquelles elle a lancé Clue, en 2013. Cette appli permet de suivre son cycle menstruel, mais aussi des dizaines d'autres paramètres - activité sexuelle, libido, émotions, température corporelle, crampes abdominales, symptômes de SPM (syndrome prémenstruel)... L'objectif? Aider les femmes à mieux comprendre leur cycle, mais également leur corps. C'est pourquoi la sensibilisation est au moins aussi importante que le monitoring pour la conceptrice de cette plate-forme. L'appli a d'ailleurs été pourvue d'une encyclopédie rassemblant différentes notions relatives à la menstruation. Une mine d'infos disponible en 14 langues, européennes ou non, dont le chinois, l'hindi, le coréen ou le turc. Il existe en réalité des dizaines d'applis de suivi de l'ovulation mais certaines sont plus fiables que d'autres. Quelques-unes vendent ces données très intimes à des fins commerciales. Clue met un point d'honneur à ne jamais agir de la sorte et rencontre un franc succès international, avec plus de 14 millions d'utilisateurs répartis dans 180 pays. C'est exactement ce qu'Ida Tin avait en tête quand elle a lancé son projet. Jeune, elle a traversé le monde à moto avec ses parents. Elle a pu voir la souffrance des mères qui avaient plus d'enfants qu'elles ne pouvaient se le permettre. C'est comme cela qu'elle a eu l'idée de créer un nouveau planning familial basé sur des données et non sur des médicaments. "Depuis la découverte de la pilule dans les années 60, le domaine de la contraception n'a pas beaucoup évolué. Je voulais imaginer une nouvelle technologie, reposant sur des données et pas sur des produits chimiques, pour donner aux femmes le contrôle de leur corps, explique-t-elle. Nous utilisons également toutes ces données anonymes pour la recherche scientifique sans but lucratif. Nous travaillons avec des institutions renommées telles que les universités de Columbia, Stanford et Oxford et le Kinsey Institute. Nos résultats sont accessibles gratuitement sur notre site. Le potentiel de cette base d'informations est énorme. Il nous permet de comprendre et d'améliorer les choses dans de nombreux domaines: des troubles de la reproduction à la santé mentale." C'est également Ida Tin qui a lancé le terme "femtech" en 2016, une abréviation pour "female technology". Ce terme générique correspond à toutes les applis, accessoires, trackers et autres outils relatifs à la santé féminine. Si on considère qu'il y a plus de trois milliards de femmes sur terre, ce secteur est riche en opportunités. Et dire qu'elles ne s'intéressent pas à la technologie est un mensonge. Pour preuve, elles représentent deux tiers des clients du coach électronique Fitbit. Depuis quelques années, la femtech a également été repérée par les investisseurs, un gage de qualité dans l'univers high-tech. Et ce n'était pas évident, car aux Etats-Unis, 93% des investisseurs sont des hommes. Et ces derniers choisissent plus vite d'investir dans une montre connectée que dans un tire-lait silencieux, car ils en conçoivent difficilement la valeur ajoutée. Toutefois, ils voient le potentiel du secteur. Les applis rapportent des millions, et les connaisseurs pensent que, d'ici cinq ans, ce domaine vaudra 50 milliards de dollars. Soit ce que valait l'industrie du big data en 2019. Contrairement à la plupart des autres secteurs technologiques, qui sont surtout établis en Amérique, la femtech a ses quartiers en Europe. Clue est originaire de Berlin, mais il existe également Natural Cycles, de Norvège, ou Ava, de Suisse, une sorte de Fitbit aidant les femmes à suivre leurs périodes de fertilité. La Belgique n'est pas en reste avec Bloomlife, un patch intelligent qui permet de surveiller la santé du bébé durant une grossesse. Cette société dérivée du centre de recherches Imec, basé à Louvain, se trouve dans la Silicon Valley et le produit n'est pour l'instant disponible qu'outre-Atlantique. Toutefois, le mois passé, deux inventions femtech sont arrivées sur le marché belge. Ferti Lily aide les couples à concevoir plus facilement. Cette coupe en silicone s'insère dans le vagin après un rapport sexuel et guide les spermatozoïdes vers l'utérus. Robert Stal, un entrepreneur néerlandais, a imaginé ce produit avec un médecin quand sa compagne a éprouvé des difficultés à tomber enceinte. Autre nouveauté sur le marché noir-jaune-rouge: un tire-lait innovant et silencieux, l'Elvie Pump, qui s'intègre au soutien-gorge d'allaitement, sans fil. Il devient ainsi possible de faire ses courses en tirant son lait, en toute discrétion. Et de suivre en temps réel, sur son smartphone, la quantité récoltée. "80% des femmes arrêtent d'allaiter dans les douze premières semaines, souvent contre leur gré, relève Tania Boler, la fondatrice d'Elvie. Et ce car elles sont gênées de donner le sein ou de tirer leur lait en public. Je voulais briser ce tabou et surtout concevoir un produit qui offre une grande liberté de mouvement." Tout comme Ida Tin, Tania Boler est une pionnière de la femtech. En 2013, la quadra britannique lançait son entreprise, Elvie. "Je n'avais jamais pensé au créneau de la technologie, raconte-t-elle. Mais après mon accouchement, j'ai remarqué que beaucoup de problèmes auxquels les femmes doivent faire face sont tout simplement ignorés, comme l'affaiblissement des muscles pelviens, qui touche une femme sur trois. J'ai alors compris l'ampleur de la demande en outils technologiques innovants pour aider les femmes." En 2015, elle imagine son premier produit, l'Elvie Trainer, un accessoire visant à renforcer le périnée. Une appli connectée propose divers exercices et suit les progrès. "La plupart des concepteurs sont des hommes. S'ils doivent imaginer un objet pour les femmes, ils pensent que ça doit être rose. Oui, les femmes veulent un produit joli et élégant, mais elles veulent aussi de la technologie de pointe", ajoute-t-elle. Comment conçoit-elle l'avenir de la femtech? "Ces dernières années, nous parlons plus ouvertement de nos corps et nous prenons plus notre santé en main. Nous sommes aidées par des outils technologiques performants qui nous donnent des informations en temps réel, explique Tania Boler. La nouvelle génération d'entreprises femtech ne se limite plus à la santé reproductive et tente de combler le fossé entre les genres en médecine." La Britannique touche ici un sujet sensible, car dans le monde médical et pharmaceutique, l'émancipation a encore beaucoup de chemin à parcourir. De nombreuses pathologies se déclarent différemment chez les femmes que chez les hommes, comme les infarctus ou le TDAH. Les symptômes identifiés étant basés sur les cas masculins, les problèmes sont souvent diagnostiqués trop tard chez les femmes. Les médicaments, testés davantage sur des hommes, peuvent aussi avoir d'autres effets, à cause des différences hormonales et physiologiques entre sexes. Un autre exemple: ces dernières années, cinq fois plus d'études ont été menées sur les troubles de l'érection que sur le syndrome prémenstruel. Alors que seuls 19% des hommes sont touchés, tandis que le SPM affecte 90% des femmes. Il est temps que la femtech fasse changer les choses.