Il y a de cela un an, nous interviewions Jérémie Pichon, auteur de plusieurs livres pour encourager les familles au zéro déchet (*). Tombé dans la marmite quand il était petit, avec un grand-père vivant dans une ferme en autosubsistance, l'homme concédait que jusqu'alors il observait un intérêt plus important de la gent féminine pour la cause. "Mon public est composé à 80% de femmes, nous confiait-il. C'est assez logique qu'elles soient directement concernées par la problématique de la pollution domestique, parce qu'elles sont responsables de la vie quotidienne de la famille." Le Français poursuivait son analyse, soulignant la difficulté de convaincre ses pairs: "Ils se montrent plus critiques, se mettent des freins. Il va falloir répéter les choses, présenter des preuves scientifiques. Tu parles à une fille, tu en sensibilises deux cents. Tu parles à un garçon, tu en sensibilises un demi."

Par ailleurs, qu'on le veuille ou non, évoluer vers un mode d'existence plus vert implique d'y investir du temps et de l'énergie, ce que ces dames sembleraient prêtes à faire, davantage que leur cher et tendre. Un simple chiffre, anecdotique mais parlant pour le comprendre: rien que pour nettoyer les couches lavables d'un bébé jusqu'à ce qu'il puisse gambader sans déflagration odorante malavisée, il faudrait compter 202 heures de travail, selon les estimations d'Anne-Sophie Ourth présentées dans sa thèse de doctorat consacrée au sujet. A cela s'ajoute le temps des allers-retours pour s'approvisionner localement, de la préparation des produits d'entretien, etc. Et là encore, les filles font souvent la course en tête.

Mais qu'on se le dise, la contamination est en marche... Et peu à peu l'écovirage du ménage se fait de concert, voire est carrément initié par ces messieurs, convaincus eux aussi de l'urgence. En France, le Centre de Recherche pour l'Etude et l'Observation des Conditions de vie (CREDOC) a d'ailleurs démontré que les associations de défense des consommateurs et de l'environnement comptent davantage d'hommes que de femmes, c'est un signe. Et de nombreuses voix s'élèvent pour qu'une répartition équitable des rôles entre les sexes soit associée à cette quête d'un avenir plus durable. "L'égalité est une condition nécessaire à la transition écologique. Tant que les hommes ne s'impliqueront pas dans ces sujets, ça ne marchera pas. Quitte à faire du zéro déchet, faisons du zéro sexisme", écrivait cette année la journaliste et romancière Titiou Lecoq. Un message qui percole aujourd'hui peu à peu dans les familles. Nous avons rencontré trois binômes amoureux, engagés dans des projets innovants visant à mieux respecter notre planète. La démonstration évidente qu'ensemble, on va plus loin.

Wrapi, emballante idée

Alyne Francois et François Chasseur, PULP PICTURES
Alyne Francois et François Chasseur © PULP PICTURES

Proches depuis toujours de la nature, Alyne Francois et François Chasseur ont fini par monter ensemble Wrapi, une jeune entreprise belge qui propose une alternative aux films alimentaires sous la forme de tissus de coton au design agréable, enduits d'une résine et d'une cire qui couvrent les aliments et y adhèrent instantanément grâce à la chaleur des mains. Lavables et réutilisables une centaine de fois, ils permettent de limiter les déchets inutiles.

Lui. "Alyne a démarré un site en ligne qui s'appelait Zérodéchet en 2017 et nous cherchions à l'époque une alternative à tout ce qui était papier cellophane. Nous en trouvions en Thaïlande, au Canada, aux Etats-Unis... mais pas en Belgique. Nous avons fait des tests et c'est comme ça que nous avons réussi à vendre nos premiers articles en 2017. Wrapi était né. J'ai quitté mon travail au Trakk, un hub créatif namurois où je m'occupais du laboratoire de prototypage, en juin dernier, et aujourd'hui, nous sommes assez contents du développement du concept. Alyne référence sur le site tous nos points de vente. Il n'est pas totalement à jour, mais ce sont en général des magasins de vrac, Oxfam et les webshops de Wrapi et Zérodéchet. C'est beau de voir qu'un projet qu'on a mis au point dans notre cuisine se retrouve maintenant dans les ménages. Et l'on se rend compte, mine de rien, qu'on a un certain impact sur la consommation des gens. J'ai un jour fait le calcul: on vend 102 articles par jour!"

Elle. "Selon nos affinités et nos disponibilités en temps, parce qu'on a d'autres casquettes, on se répartit les tâches. François est plus doué pour la recherche et le développement, trouver des fournisseurs, gérer les finances et le site Web. Moi, je suis en contact avec l'atelier de travail adapté, où des personnes présentant un handicap s'occupent de la fabrication et de l'emballage. Je prends également en charge la logistique: apporter le matériel, empaqueter les colis, contacter les boutiques, assurer la communication aussi. On essaie de concentrer au maximum nos tâches dans un espace de coworking, et de limiter les heures sup' mais c'est vrai qu'en général on passe une, deux... ou plutôt trois soirées par semaine dessus! La résolution pour l'année prochaine, c'est de travailler le moins possible le week-end. A la maison, par contre, c'est souvent moi qui initie des changements... Mais derrière, ça suit super bien et depuis que François est passé indépendant à temps plein, la situation est plus équilibrée!"

Indigène savon, bain de nature

Eva Jacobs et Francesco Genduso, PULP PICTURES
Eva Jacobs et Francesco Genduso © PULP PICTURES

Eva Jacobs et Francesco Genduso sont tous deux investis dans les savons Indigène, une entreprise qui propose des cosmétiques, respectueux de l'environnement et fabriqués à la main - savons durs, saponifiés à froid pour garder les propriétés des composants, huile à barbe, masque, shampoing en barre...

Elle. "Nous nous intéressions déjà à l'aspect bio pour notre assiette. Petit à petit, nous avons aussi regardé du côté des crèmes que nous utilisions. Indigène est né de cette curiosité, plus que du désir de fonder une marque. Pendant trois ans, on a fabriqué des savons par plaisir, pour nous, dans la cuisine de notre 40 m², avant d'imaginer quelque chose qui puisse être vendu. Chaque savonnier a sa recette fétiche et au moment de nous lancer, nous avions déjà trouvé la formule qui pour nous était parfaite: un mélange de coco, karité, cacao, olive, ricin et colza et de soude. Nous ne voulions pas de sulfates, de conservateurs, de silicone, nous avons regardé ce qui restait et c'était ce que nous utilisions déjà dans nos préparations personnelles. Finalement, nous employons des huiles végétales et essentielles issues de l'agriculture bio, de l'argile, des poudres de plantes... Mais nous n'avons pas de label bio. Cela coûte très cher et pour le moment nous n'en avons pas besoin, les gens nous font confiance. Nous avons une quarantaine de points de vente en Belgique dont la moitié à Bruxelles et les magasins viennent d'eux-mêmes vers nous. C'est confortable, mais nos locaux se font un peu petits. Il y a trois nouvelles références qui vont sortir et je ne sais pas encore où je vais les mettre. Nous pensons doucement à prendre un atelier. Nous avons lancé le projet comme ça, pour ne pas avoir de regret mais nous ne nous sommes jamais dit qu'il fallait investir toute l'Europe d'ici une dizaine d'années."

Lui. "L'idée est née pendant un voyage au Cambodge. Au départ, ça venait un peu plus de moi. Eva était emballée mais avait des réticences à devenir indépendante. On veut que ce projet reste à taille humaine, artisanal, tout en pouvant en vivre décemment. Je travaille à 80% du temps à l'hôpital, dans l'officine de la pharmacie. Et chez Indigène, je m'occupe de ce qui est autorisations, certificats: il faut avoir un dossier pour chaque produit approuvé par un pharmacien, il y a beaucoup d'obligations réglementaires. J'aide aussi Eva pour la logistique, l'emballage et lorsqu'elle fabrique le shampoing solide. A la maison, on essaie d'être justes aussi dans la répartition des corvées. Je suis peut-être un peu plus passif dans le sens où je n'amène pas forcément les idées novatrices mais j'embraye directement car elles me semblent logiques."

La pizza bio, le goût d'ici

Arthur Khatchatrian et Anna Galstyal, PULP PICTURES
Arthur Khatchatrian et Anna Galstyal © PULP PICTURES

Depuis six mois, Arthur Khatchatrian, philosophe de formation, et Anna Galstyal, spécialiste des langues slaves, ont ouvert leur restaurant bio à Woluwe-Saint-Lambert. Une reconversion en phase avec leurs aspirations pour ces deux Arméniens, gourmands et épris de nature.

Elle. "J'ai grandi en Arménie. Là-bas, tout est naturel, les fruits et légumes sont frais. Lorsque je suis arrivée en Belgique, j'ai commencé progressivement à acheter des aliments cultivés sans pesticides, parce que le goût me rappelait cette vie d'avant. Surtout le concombre! Au début, il y a une dizaine d'années, Arthur était un peu réticent, il pensait que c'était juste l'emballage qui différait. Puis, il a essayé et il a été convaincu. Alors, quand Arthur m'a annoncé qu'il voulait ouvrir une pizzeria, je lui ai dit que je ne le suivrais que si c'était bio! Après, à la maison, c'est vrai que c'est souvent moi qui fais le plus au niveau écologie, je suis son moteur..."

Lui. "C'est Anna qui a insisté pour que le restaurant soit bio, c'était la condition pour qu'elle me rejoigne dans ce projet. Depuis, j'assume le rôle de pizzaiolo et elle sert les clients en salle. Mais en réalité, mes convictions remontent à mes expériences de jeunesse... Un jour, en pêchant avec mes amis dans la lagune de Venise, où j'ai vécu un temps, on avait attrapé un poisson sans queue, un bar je pense... Quand j'en ai parlé à mon professeur de biologie de l'époque, il m'a expliqué que c'était à cause de la pollution. Je me souviens également que j'étais alors frappé par la beauté des vignes toscanes et la nécessité de les sauvegarder. C'est ce qui m'incite aujourd'hui à faire attention à l'environnement, à la maison comme au restaurant. Pour moi, la pizza doit être simple, un morceau de nature, de local, avec de bons produits. Mes amis ont d'abord pensé que j'étais fou quand j'ai lancé cette idée. Ils me répétaient: "Va chercher ta mozzarella en Italie!" Mais j'ai décidé de m'approvisionner dans les Ardennes: le matin, elle est fabriquée, et l'après-midi, elle est chez moi. Comme elle ne voyage pas beaucoup, elle est très fraîche! Nous proposons par ailleurs des légumes qui viennent d'ici. On a une pizza aux chicons, par exemple, qui marche très bien. On fait aussi la différence pour notre risotto, avec des champignons provenant de Bruxelles, et donc pas importés. De manière générale, nous évitons le gaspillage au maximum et nous avons acheté un four économe pour l'établissement. Il s'arrête automatiquement lorsque la température dépasse celle nécessaire. La facture d'électricité a été divisée par trois grâce à cela!"

  • 95, rue de la Station de Woluwe, à 1200 Bruxelles.
Il y a de cela un an, nous interviewions Jérémie Pichon, auteur de plusieurs livres pour encourager les familles au zéro déchet (*). Tombé dans la marmite quand il était petit, avec un grand-père vivant dans une ferme en autosubsistance, l'homme concédait que jusqu'alors il observait un intérêt plus important de la gent féminine pour la cause. "Mon public est composé à 80% de femmes, nous confiait-il. C'est assez logique qu'elles soient directement concernées par la problématique de la pollution domestique, parce qu'elles sont responsables de la vie quotidienne de la famille." Le Français poursuivait son analyse, soulignant la difficulté de convaincre ses pairs: "Ils se montrent plus critiques, se mettent des freins. Il va falloir répéter les choses, présenter des preuves scientifiques. Tu parles à une fille, tu en sensibilises deux cents. Tu parles à un garçon, tu en sensibilises un demi." Par ailleurs, qu'on le veuille ou non, évoluer vers un mode d'existence plus vert implique d'y investir du temps et de l'énergie, ce que ces dames sembleraient prêtes à faire, davantage que leur cher et tendre. Un simple chiffre, anecdotique mais parlant pour le comprendre: rien que pour nettoyer les couches lavables d'un bébé jusqu'à ce qu'il puisse gambader sans déflagration odorante malavisée, il faudrait compter 202 heures de travail, selon les estimations d'Anne-Sophie Ourth présentées dans sa thèse de doctorat consacrée au sujet. A cela s'ajoute le temps des allers-retours pour s'approvisionner localement, de la préparation des produits d'entretien, etc. Et là encore, les filles font souvent la course en tête.Mais qu'on se le dise, la contamination est en marche... Et peu à peu l'écovirage du ménage se fait de concert, voire est carrément initié par ces messieurs, convaincus eux aussi de l'urgence. En France, le Centre de Recherche pour l'Etude et l'Observation des Conditions de vie (CREDOC) a d'ailleurs démontré que les associations de défense des consommateurs et de l'environnement comptent davantage d'hommes que de femmes, c'est un signe. Et de nombreuses voix s'élèvent pour qu'une répartition équitable des rôles entre les sexes soit associée à cette quête d'un avenir plus durable. "L'égalité est une condition nécessaire à la transition écologique. Tant que les hommes ne s'impliqueront pas dans ces sujets, ça ne marchera pas. Quitte à faire du zéro déchet, faisons du zéro sexisme", écrivait cette année la journaliste et romancière Titiou Lecoq. Un message qui percole aujourd'hui peu à peu dans les familles. Nous avons rencontré trois binômes amoureux, engagés dans des projets innovants visant à mieux respecter notre planète. La démonstration évidente qu'ensemble, on va plus loin.