Ce jardin féérique de Chanel aux 2 000 variétés de camélias

© SDP / CHANEL
Isabelle Willot

Avec l’aide du botaniste Jean Thoby, Chanel s’est lancé dans un programme de protection de sa fleur emblématique. Au cœur de la campagne landaise, ce passionné du végétal cultive plus de 2 000 variétés de camélias. Un jardin d’Eden qui peut même être visité.

Sur les collines de Gaujacq, au beau milieu des Landes françaises, la récolte 2022 du camélia «alba plena» vient tout juste de se terminer. Si les premiers boutons n’ont pas peur des frimas et pointent le bout de leur nez en janvier déjà, la floraison s’épanouit jusqu’au début du mois de mai. Une fois évaporée la rosée du matin, les cueilleurs détachent à la main les fleurs blanches si douces au toucher avant de les déposer dans des paniers d’osier. Pesées et congelées afin de préserver les molécules qu’elles contiennent, elles s’envolent alors vers le laboratoire, à Pantin, pour devenir l’un des actifs stars des soins Chanel.

Jean Thoby © SDP / CHANEL

Il aura fallu près de vingt-cinq ans pour que ce projet vertueux voie le jour. Au départ, un pari un peu fou: celui d’espérer que la fleur préférée de Gabrielle Chanel, sophistiquée dans sa perfection au point de symboliser la griffe au double C en devenant bijou ou accessoire, ait aussi des propriétés cosmétiques. Le destin s’en mêlera en mettant sur la route de la marque, en 1998, un botaniste dont l’histoire familiale a déjà croisé celle de la maison. «Les camélias, je suis tombé dedans lorsque j’étais petit», plaisante Jean Thoby, conservateur d’un jardin botanique inestimable qui abrite aujourd’hui plus de 3 000 plantes différentes sur un premier hectare visitable. Chez les Thoby, où l’on herborise depuis cinq générations, on plante des semis comme on apprend à marcher. Jean a grandi à Nantes, entouré d’espèces rares, collectionnées à l’origine par un certain Henri Guichard, réputé pour ses arbustes venus d’Asie. En 1900, l’homme présente ses camélias à l’Exposition universelle de Paris. La légende dit que c’est là que Gabrielle Chanel découvre le camélia blanc, à moins que ce ne soit chez son fleuriste de la rue Cambon… qui se fournissait chez ce Breton.

Un microclimat propice

Lorsque Jean Thoby et sa femme Frédérique s’installent à Gaujacq en 1986, ils emmènent avec eux deux pieds d’alba plena issus des fameux plants mères d’Henri Guichard datant de 1864. La recherche Chanel mettra au jour leur fascinant potentiel. Menacé de disparition car difficile à multiplier, l’alba plena fait désormais partie des 75 espèces botaniques que le couple a pu sauvegarder dans son plantarium. «Le terroir de la Chalosse où nous nous trouvons est doté d’un microclimat proche de celui de la Chine ou du Japon, détaille l’expert. Il pleut toute l’année, même en été, ce qui est idéal pour faire pousser des camélias. Les vents y sont quasiment inexistants. Ses terrains sont profonds et ses sources nombreuses.» Sur près d’un kilomètre de sentier, on découvre pas moins de 2 000 variétés de camélias venues du monde entier. «C’est un conservatoire mais c’est avant tout un jardin, insiste Jean Thoby. Les plantes préfèrent une saine émulsion au classement par ordre alphabétique. Elles s’épanouissent davantage en compagnie d’autres végétaux. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’idée même de la monoculture est une hérésie, un vrai frein au rendement. Car une même espèce présente dans un seul lieu aura même tendance à s’autodétruire.»

‘Nous écoutons les plantes, nous les accompagnons en harmonie avec la nature. Nous ne cherchons jamais à la dompter.’

C’est cette philosophie qu’a choisi d’adopter Philippe Grandry qui dirige la ferme de Meyrin, rachetée par Chanel et installée à moins d’un kilomètre du plantarium. Depuis 2018, il y a fait pousser pas moins de 2 700 plants d’alba plena cultivés en pleine terre sans aucun intrant chimique et en agroforesterie. «Nous écoutons les plantes, nous les accompagnons en harmonie avec la nature, plaide le chef de culture. Nous ne cherchons jamais à la dompter.» Des espèces dites «couvre-sol» ont été choisies pour tapisser le terrain au pied des arbustes et fonctionner avec eux en synergie. D’autres arbres ont été méticuleusement sélectionnés pour fournir aux camélias l’ombre dont ils raffolent. «Et tout ce petit monde grandit aujourd’hui en bonne entente, ajoute l’ingénieur agronome. Nous maintenons les haies, les mares, les bords de champs et les territoires des oiseaux autochtones. Sur les 70 hectares du domaine, seuls 40 sont aujourd’hui en culture. Nous étudions les insectes et favorisons tout ce qui peut faire venir la petite faune locale. Cette diversité accroît aussi la résistance aux maladies et aux prédateurs tout en assurant le gîte et le couvert aux pollinisateurs et aux oiseaux.» Et la démarche porte ses fruits à plus d’un titre: l’élanion blanc, petit rapace protégé, a fait du domaine son nouveau lieu de vie. Les batraciens aussi profitent de l’humidité naturelle tandis que le cuivré des marais, ravissant papillon aux ailes mordorées qui s’était fait la malle début des années 2000, a fait un retour remarqué dans les prairies avoisinantes.

Dans le plantarium de Gaujacq, plus de 2 000 espèces de camélias cohabitent en parfaite harmonie.
Dans le plantarium de Gaujacq, plus de 2 000 espèces de camélias cohabitent en parfaite harmonie. © SDP / CHANEL

Des pollinisateurs aux anges

Dans le plantarium aussi, ça bourdonne à cœur joie pour faire honneur à l’arrivée constante de nouvelles essences. La collection n’a jamais cessé de s’étoffer au fil du temps, notamment grâce à une bourse d’étude qui a permis à Jean Thoby de parcourir trois fois en un an les cinq continents. «Je fais partie d’un réseau de collègues pépiniéristes, nous faisons aussi régulièrement des échanges de plants, poursuit-il. Car lorsqu’une plante est en voie de disparition, il faut la multiplier mais aussi tenter de l’implanter dans des climats les plus divers possibles pour être sûrs de protéger l’espèce.» C’est ainsi qu’en 2002, la plantarium de Gaujacq a accueilli des camélias du Vietnam dupliqués aussi à Brest et en Espagne. Parmi les espèces les plus rares, on observe ainsi un Camellia reticulata: issu de la forêt primaire de Chine et capable de grandir jusqu’à plus de 40 mètres de hauteur, il produit des fleurs gigantesques au printemps. Le Kingyo Tsubaki, hélas menacé d’extinction, arbore quant à lui d’étranges feuilles en forme de queue de poisson. Plus loin, un Camellia sinensis rappelle leur lien de parenté avec les arbres à thé. Rien d’étonnant finalement à ce que l’on cherche à en faire pousser – pas moins de 40 formes sont à l’étude – aussi dans le Pays basque.

L’endroit, accessible au public sous certaines conditions, se visite toute l’année même si certaines saisons sont davantage propices à de belles floraisons. Jean Thoby a aussi pour projet d’installer une grande serre afin d’y faire pousser des espèces tropicales qui, elles, fleurissent l’été, d’avril à octobre, mais ne supportent pas les températures négatives. La pépinière voisine fournit également les particuliers. «Dans votre jardin, évitez si possible de déplacer les plants et même de les tailler, conseille-t-il. A moins de le faire en pleine conscience. En prenant soin surtout de désinfecter votre sécateur après chaque taille sans quoi vous risquez de transmettre des maladies à vos végétaux. Imaginez un chirurgien qui procéderait de la sorte, on lui ferait un procès. Veillez encore à ce que vos outils soient toujours bien aiguisés pour que les coupes soient nettes et cicatrisent mieux. Si les tissus sont écrasés, hachés, la plaie restera ouverte et deviendra un nid à virus, bactéries et champignons.»

Il suffit de pousser la grille pour entrer dans le jardin botanique de Gaujacq.
Il suffit de pousser la grille pour entrer dans le jardin botanique de Gaujacq. © SDP / CHANEL

Grâce aux expériences de Jean Thoby, la culture du camélia alba plena a donc pu être relancée en 2009 jusqu’à mener au projet circulaire que l’on connaît aujourd’hui. Il faut 2 200 fleurs pour obtenir un kilo d’actifs qui se retrouvent dans la composition des produits de la gamme Hydra Beauty. Chaque année, le domaine en produit une tonne. Désormais, c’est un camélia rouge, dont les graines fournissent une huile aux propriétés revitalisantes, qui fait l’objet de toute les attentions. Un procédé industriel a même été mis en place pour récupérer les coques qui, une fois broyées, sont utilisées dans la fabrication des capots des produits. Ingrédient clé de la nouvelle ligne N°1, ce camélia dit «oleifera» est à ce jour majoritairement sourcé en Chine mais son implantation à Gaujacq va déjà bon train. Au-delà des enjeux de traçabilité et de durabilité, c’est aussi l’idée de privilégier des circuits les plus courts possibles qui est au cœur de cette initiative. L’envie aussi de montrer qu’une autre agriculture est possible. Qui pourrait inspirer les paysans de demain.

En pratique
Le plantarium est ouvert au public certains jours uniquement. Mieux vaut consulter le calendrier sur le site ou envoyer un mail avant de vous y présenter. Il est possible d’acheter des camélias à la pépinière de Jean et Frédérique Thoby. Le site de celle-ci regorge de conseils pratiques sur la plantation et l’entretien de votre arbuste.

Château de Gaujacq, 125, route de Bastennes, à 40330 Gaujacq. plantarium.eco et pepiniere-botanique.com

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