"Je détestais mes boucles. Sur chaque photo de classe, elles sont d'ailleurs cachées. Maintenant, il existe des livres et des dessins animés mettant en scène des enfants coiffés de la sorte ou avec une coupe afro, mais petite, je n'avais aucun modèle à suivre. Je pensais que c'était moche, que cela faisait négligé et je torturais donc mes cheveux. Je n'ai commencé à accepter ma chevelure qu'à 19 ans." Voulant aider d'autres personnes rencontrant les mêmes problèmes d'acceptation qu'elle, Laila Hasnouni-Alaoui a fondé la "curl community" belge Curls & Fro's, qui organise notamment des événements et des ateliers pour apprendre à prendre soin de sa coiffure.
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"Je détestais mes boucles. Sur chaque photo de classe, elles sont d'ailleurs cachées. Maintenant, il existe des livres et des dessins animés mettant en scène des enfants coiffés de la sorte ou avec une coupe afro, mais petite, je n'avais aucun modèle à suivre. Je pensais que c'était moche, que cela faisait négligé et je torturais donc mes cheveux. Je n'ai commencé à accepter ma chevelure qu'à 19 ans." Voulant aider d'autres personnes rencontrant les mêmes problèmes d'acceptation qu'elle, Laila Hasnouni-Alaoui a fondé la "curl community" belge Curls & Fro's, qui organise notamment des événements et des ateliers pour apprendre à prendre soin de sa coiffure. Cette communauté est un bel exemple du "natural hair movement" qui a vu le jour, dans les années 60, aux Etats-Unis, avec le mouvement Black Power, lorsque les Afro-descendants ont décidé de porter leur coupe comme une déclaration politique. Petit à petit, cette propension à assumer cette ondulation naturelle s'est répandue sur tous les continents. Et de plus en plus de femmes ont laissé tomber les produits lissants, qui endommagent gravement les cheveux, voire les perruques. Des célébrités telles que les chanteuses Lizzo et Solange Knowles ou les actrices Issa Rae et Lupita Nyong'o ont aussi suivi la tendance. Désormais, les cheveux texturés sont régulièrement mis en avant dans les campagnes publicitaires et les médias, bien qu'il soit souvent demandé aux mannequins bouclés de se coiffer eux-mêmes avant de se rendre sur le plateau. Shamilla Dewi, fondatrice de Curlygirlmovement, qui réunit une plate-forme en ligne, sa propre gamme de soins et un spa pour cheveux à Amsterdam, attribue cette expansion du mouvement aux réseaux sociaux, qui ont simplifié le partage d'informations. "Aujourd'hui, il suffit de taper "curls" sur YouTube ou Google pour obtenir une multitude de conseils. En 2014, quand j'ai arrêté de maltraiter mes cheveux, ce n'était pas le cas. J'ai dû tout apprendre par moi-même." La pandémie n'y est pas non plus pour rien. "Pendant le confinement, de plus en plus de personnes ont laissé leurs cheveux tranquilles car elles ne pouvaient plus aller chez le coiffeur", explique Laila Hasnouni-Alaoui. Toutefois, pour Hélène Salumu Lenge, il ne s'agit pas là seulement d'un phénomène de mode. Cette dernière a ouvert, à Etterbeek, le Uzi Hair Bar, un pop-up où toute personne ayant des cheveux bouclés peut se rendre pour une coupe et des soins appropriés. "Les femmes ont compris qu'elles peuvent être elles-mêmes, qu'il n'y a pas qu'une seule façon d'être belle et que leurs cheveux naturels font partie de qui elles sont, justifie celle qui ouvrira bientôt une adresse permanente. En acceptant vos cheveux, vous vous acceptez aussi vous-même. Les gens n'ont plus peur de s'exprimer." Conséquence positive de cette évolution: le secteur de la beauté s'intéresse aussi (enfin) davantage au sujet. De plus en plus de marques de soins pour cheveux bouclés voient le jour aux Etats-Unis, fondées par des femmes noires qui ont trouvé des investisseurs dans le sillage de Black Lives Matter, entre autres, ou intégrées dans la gamme de produits de grandes chaînes de parfumerie comme Sephora. Des labels tels que Pattern Beauty de Tracee Ellis Ross, Adwoa Beauty, Bread Beauty Supply et Sienna Naturals, qui n'a vraiment décollé que lorsque l'actrice Issa Rae en est devenue copropriétaire, ont donné à cette catégorie souvent un peu ringarde une nouvelle image qui a trouvé un écho auprès de la génération Z: des formules saines et naturelles et un emballage branché. Chez nous, Kruidvat a élargi cette année sa gamme pour cheveux texturés avec des classiques comme SheaMoisture, Activilong et Secret d'Afrique. Kérastase a lancé la ligne capillaire Curl Manifesto, a nommé le célèbre styliste capillaire Vernon François comme Global Inclusivity and Education Advisor et propose à ses coiffeurs une formation ciblant les boucles. Lush s'est associé à la coiffeuse britannique Sarah Sango, s'inspirant de recettes familiales pour développer des soins naturels adaptés. Et Solvay, qui produit également des ingrédients cosmétiques, a mis au point une routine de soins et de coiffage dédiée en collaboration avec le Studio Ana'e, établi à Paris. Soit une série de produits "de base", vendus aux grands acteurs du cheveu pour qu'ils les customisent en fonction de leurs lignes. Les soins des boucles constituent donc un marché intéressant. Selon Solvay, les cheveux texturés concernent 65 à 75% de la population mondiale: 20% en Europe et en Asie du Sud, 90% en Afrique et 40 à 50% aux Etats-Unis. Et les femmes aux cheveux bouclés dépensent 78% de plus en soins capillaires que celles aux chevelures lisses.Malgré cet éventail étendu de soins et l'essor de véritables communautés, les boucles ne bénéficient toutefois pas encore d'autant de respect que les cheveux raides. "Preuve que notre société est toujours à la traîne: tapez "coiffure non professionnelle" et vous tomberez toujours sur des photos de personnes aux cheveux bouclés, explique Laila Hasnouni-Alaoui. Il y a peu, j'ai postulé pour un job d'assistante du patron d'une grande boîte, il m'a demandé si mes cheveux "ressemblaient à ça tous les jours"." Les amis d'Hélène Salumu Lenge qui travaillent dans un environnement d'entreprise n'osent pas non plus porter leurs cheveux en rasta, tressés ou naturels. "Par peur que la direction juge leurs cheveux "trop exotiques" ou "pas professionnels", explique-t-elle. Dans certains milieux, les cheveux lisses sont encore considérés comme plus jolis et plus propres. Les boucles sont "sauvages". Les mentalités doivent évoluer. Votre coupe doit rester un plaisir, et non une obligation. Les sociétés doivent accepter leurs employés tels qu'ils sont. Une coupe afro ne rend pas quelqu'un moins compétent." Aux Etats-Unis, cette forme de discrimination a conduit au Crown Act, une loi qui stipule que l'on ne peut faire l'objet d'une discrimination sur la base des cheveux. Crown signifie "Creating a Respectful and Open World for Natural Hair". Treize Etats ont déjà approuvé le texte ; les autres devraient suivre. C'est un pas en avant, mais c'est révélateur: en 2021, il faut une loi pour se coiffer à sa guise... Côté salons, les choses doivent aussi évoluer. Selon Laila Hasnouni-Alaoui, dans notre pays, plus de 8 000 personnes sont sur une liste d'attente pour se faire couper les boucles par quelqu'un de compétent en la matière: "En Belgique, il existe une trentaine d'établissements spécialisés. Comment est-ce possible, sur 20 000 coiffeurs?"Pour elle, la solution se trouve dans les écoles de coiffure, où les boucles sont souvent oubliées. C'est pourquoi Curls & Fro's s'est déjà entretenu avec Febelhair, la fédération des coiffeurs belges, qui a reconnu le problème. Et Hélène Salumu Lenge, qui s'est formée sur le sujet aux Pays-Bas, de conclure: "14% de la population belge a des cheveux bouclés. Ces personnes devraient pouvoir entrer dans un salon et entendre: vous avez de beaux cheveux, nous allons en prendre soin avec les produits adéquats. Et non que leurs tifs sont anormaux ou difficiles." Les boucles réclament des soins adéquats. Notre shopping.