C'est via un programme de vidéoconférence que nous interviewons Maude Vanderveken, psychologue officiant désormais à distance. "Je fais des consultations vidéo depuis un peu plus de deux semaines, raconte-t-elle, ce qui a des avantages et des inconvénients. Ce n'est pas une solution valable pour les personnes les plus défavorisées et celles qui ont généralement peu d'intimité, avec l'ordinateur familial dans le salon. Ce n'est pas toujours l'idéal, mais en soi, l'expérience est positive pour les patients - il fallait vraiment maintenir un lien, et la vidéo nous donne plus d'indices qu'un appel téléphonique."
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C'est via un programme de vidéoconférence que nous interviewons Maude Vanderveken, psychologue officiant désormais à distance. "Je fais des consultations vidéo depuis un peu plus de deux semaines, raconte-t-elle, ce qui a des avantages et des inconvénients. Ce n'est pas une solution valable pour les personnes les plus défavorisées et celles qui ont généralement peu d'intimité, avec l'ordinateur familial dans le salon. Ce n'est pas toujours l'idéal, mais en soi, l'expérience est positive pour les patients - il fallait vraiment maintenir un lien, et la vidéo nous donne plus d'indices qu'un appel téléphonique." Maintenir ce lien constitue évidemment une priorité pour la praticienne, bien consciente que la situation actuelle complique le suivi de dossiers qui en ont pourtant besoin. Certains publics s'avèrent plus fragiles que d'autres, chacun composant comme il peut avec la réalité et sa propre psyché. "Quand ils ont annoncé le confinement, je me suis immédiatement inquiétée pour certains patients, confie la psychologue. J'ai reçu hier l'appel d'une jeune fille d'une vingtaine d'années, qui a des idées suicidaires et souffre de difficultés au niveau de son immunité, notamment des complications respiratoires. Il n'est pas du tout indiqué pour elle de se rendre aux urgences psychiatriques. Et en même temps, ses problèmes sont inhérents à sa situation familiale, donc elle ne peut pas s'exprimer librement de chez elle. Son cas me préoccupe beaucoup." Hélas, les catégories de populations présentant des risques accrus sont nombreuses - adolescents, célibataires, couples en instance de séparation, les exemples ne manquent pas. De manière générale, les personnes seules ou vivant une forme d'isolement sont évidemment les premières concernées par cette amplification, d'où cette forme de double peine, dans une société où le fait de vivre en solo est encore souvent perçu comme un état subi et non souhaité. "Une injonction à la sociabilité règne clairement dans nos sociétés, reconnaît la psychologue, mais c'est plus marqué au niveau des enfants. Dans les écoles primaires, l'isolement d'un enfant inquiète ses parents, la mise à l'écart est considérée comme un harcèlement. Au niveau adulte, ça se joue un peu différemment, c'est moins marqué, il y a des personnes qui n'ont pratiquement aucun contact avec l'extérieur et qui l'assument très bien, ou qui n'ont aucun rapport social en dehors de leur couple, sans que cela soit une difficulté." Du moins en temps normal, car les événements que l'on vit actuellement ont pour effet d'amplifier les ondes négatives, au grand désarroi de ceux qui n'avaient déjà pas besoin de ça. "On assiste vraiment à une majoration de la dépression et des troubles anxieux", confirme Maude Vanderveken, même si elle tient également à préciser qu'"il y a aussi des personnes isolées qui, grâce aux nouvelles formes de solidarité récemment mises en place, vont beaucoup mieux au niveau psy". L'espoir d'une amélioration demeure donc dans certains cas, malheureusement minoritaires. Rien de plus normal: "Dès le moment où le confinement ou la quarantaine sont vécus comme contraints, les gens développent des émotions désagréables", et ce même pour ceux qui semblaient auparavant apprécier leur situation solitaire. Et là, les médias semblent porteurs d'autres missions que celle de l'information. "Leur rôle, c'est aussi d'essayer de faire du confinement un choix civique, et non contraint. Même si la réalité reste la même. Il faut justifier cette quarantaine. Sa prolongation va être une source de stress, et c'est là que les situations psy vont se détériorer." Car non seulement, tout devient source d'inquiétude, mais en plus, nous voilà confrontés à une incertitude généralisée, qui correspond à rien de moins qu'un saut dans l'inconnu. "Cette notion d'incertitude va gonfler l'anxiété et avec le confinement, prédit la psy. A partir du moment où l'on se fige psychologiquement et physiquement, c'est là que la dépression et l'anxiété se développent, c'est vraiment un terreau propice. C'est pour ça qu'on encourage les gens, même ceux qui sont seuls, à rester en mouvement, se fixer des rythmes, se voir avancer, bref, donner un semblant de normalité à une situation exceptionnelle." Le problème, c'est qu'il va falloir à la fois être forts et disciplinés, mais également attentifs à nos propres faiblesses. "Je pense que les situations que l'on va progressivement découvrir vont être de plus en plus difficiles à gérer, craint Maude. Pendant tout un moment, les gens ont pris sur eux, mais plus le temps avance, plus ça risque de nous exploser à la figure. J'invite donc chacun à pouvoir s'écouter et à faire appel à un psy s'il en éprouve le besoin. La question de la gestion de l'après se pose déjà maintenant." Et la psychologue d'enfoncer le clou avec un exemple éloquent: "Les soignants sont présentés comme des héros et se comportent comme tels. Il y a beaucoup d'inquiétudes, ils en parlent, mais tiennent bon. Ce n'est pas maintenant qu'on va les ramasser à la petite cuillère, et ce n'est pas à la fin de la journée de travail qu'ils vont appeler un psy. Or, les effets de ce stress vont se ressentir dans les trois ou quatre années à venir." Et tout cela viendra s'ajouter à la longue liste des cas à traiter, avec un ordre plus ou moins élevé de priorité. Car au-delà du surplus de stress ou de la solitude subie, d'autres problèmes plus inattendus s'apprêtent à survenir, sans que l'on puisse encore en mesurer les implications. "L'impossibilité de faire son deuil va avoir des conséquences aussi, et l'on a très peu d'écrits à ce sujet, très peu de recul, déplore la psy. On va voir évoluer des demandes particulières. J'ai par exemple reçu des demandes concernant des enfants avec des tics nerveux - et dans la plupart des cas, les médias sont allumés en continu à la maison, ce qui est évidemment déconseillé. Ou des appels de jeunes hommes accros au porno: ils se font surprendre et ça devient un vrai problème. Il y a une redéfinition de la manière de vivre ensemble, en famille. Les tendances ne sont pas encore claires, mais nous sommes des êtres de relation, ce qui arrive n'est bon pour personne."Face à ce tableau si peu réjouissant, il convient de préparer "l'après", et notre psy a bien quelques idées pour nous aider. "J'insisterais sur deux éléments, résume-t-elle. D'une part, on ne va pas passer subitement du noir au blanc, donc il faut ménager son propre psychisme parce que la sortie ne va se faire que de manière très progressive. Ensuite, il faudra bien se rappeler que nous avons désormais une base en commun, on a tous vécu cette épreuve, donc il nous est plus facile d'entrer en contact les uns avec les autres. Ça pourra avoir l'effet de renforcer les relations sociales par après." Et, plus concrètement, ça se traduit comment? "J'inviterais les gens à repérer ceux qui sont trop seuls et isolés, de proposer leurs services, peut-être via des plates-formes solidaires. On dit que c'est l'occasion de faire le point sur sa vie. OK, alors posons-nous des questions: le fait de prendre une initiative envers mon prochain, est-ce que ça m'a fait du bien? Est-ce important pour moi? Si oui, pourquoi s'empêcher d'établir des contacts pendant le confinement? On peut contribuer à redessiner le paysage social parce qu'on a la liberté d'agir - autant tirer parti de cette possibilité de réflexion et d'action." Tirer parti du positif, prolonger les efforts et rétablir du lien, c'est noté. Reste plus qu'à savoir quand commencer.