"N'en dis pas plus!" Voilà souvent ce qu'entend une femme quand elle se lance dans une explication sur ce qu'elle ressent durant son cycle menstruel ou sur ce qu'elle a vécu à l'accouchement ou à la ménopause... Ces choses font intimement partie de sa vie personnelle, mais il est parfois difficile, pour elle, de mettre des mots dessus, tant la société a tendance à la laisser faire face, seule, à ses prétendus petits désagréments... Mais tant que les règles douloureuses et les sueurs nocturnes resteront taboues, il ne sera pas possible de solutionner ces problèmes. C'est également le point de vue de Herman Depypere, professeur de gynécologie et président de la Belgian Menopause Society. "En tant que médecin, mais aussi lors de conférences, je vois ce à quoi les patientes sont confrontées, et je connais leurs questions. Le manque de connaissance de leur corps, et de ce à quoi elles doivent s'attendre, mène à des malentendus et des problèmes non traités. Alors que ce genre de situation est tout à fait évitable. Il y a un grand manque de sensibilisation autour de cette problématique, cela se limite souvent à des clichés: "Bouffées de chaleur, prise de poids... Vous en souffrez un ou deux ans et puis vous apprenez à vivre avec." Ce n'est pas vrai. Pour commencer, la ménopause ne dure pas deux ans, c'est un arrêt permanent. Les femmes l'atteignent en moyenne vers 50 ans, et ont une espérance de vie de 84 ans. Elles vivent donc avec pendant un tiers de leur vie. Et non, il ne faut pas "apprendre à vivre avec". Avec une approche adaptée, vous pouvez profiter d'une vie autonome et de qualité."
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"N'en dis pas plus!" Voilà souvent ce qu'entend une femme quand elle se lance dans une explication sur ce qu'elle ressent durant son cycle menstruel ou sur ce qu'elle a vécu à l'accouchement ou à la ménopause... Ces choses font intimement partie de sa vie personnelle, mais il est parfois difficile, pour elle, de mettre des mots dessus, tant la société a tendance à la laisser faire face, seule, à ses prétendus petits désagréments... Mais tant que les règles douloureuses et les sueurs nocturnes resteront taboues, il ne sera pas possible de solutionner ces problèmes. C'est également le point de vue de Herman Depypere, professeur de gynécologie et président de la Belgian Menopause Society. "En tant que médecin, mais aussi lors de conférences, je vois ce à quoi les patientes sont confrontées, et je connais leurs questions. Le manque de connaissance de leur corps, et de ce à quoi elles doivent s'attendre, mène à des malentendus et des problèmes non traités. Alors que ce genre de situation est tout à fait évitable. Il y a un grand manque de sensibilisation autour de cette problématique, cela se limite souvent à des clichés: "Bouffées de chaleur, prise de poids... Vous en souffrez un ou deux ans et puis vous apprenez à vivre avec." Ce n'est pas vrai. Pour commencer, la ménopause ne dure pas deux ans, c'est un arrêt permanent. Les femmes l'atteignent en moyenne vers 50 ans, et ont une espérance de vie de 84 ans. Elles vivent donc avec pendant un tiers de leur vie. Et non, il ne faut pas "apprendre à vivre avec". Avec une approche adaptée, vous pouvez profiter d'une vie autonome et de qualité." Selon Herman Depypere, ce problème est en partie historique. "Il y a 150 ans, l'espérance de vie moyenne d'une fille était de 46 à 50 ans. La plupart ne vivaient pas ménopausées très longtemps. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Beaucoup se disent que c'est la nature quand elles subissent ces désagréments. C'est certes un phénomène naturel dû à un changement hormonal. Mais cette même nature n'avait pas prévu que nous vivrions aussi longtemps, et cela a des conséquences. Il y a plus de cas de démence ou de cancers du sein, dont les risques augmentent de façon spectaculaire avec l'âge. Et là, personne ne dit: "C'est la nature." Il existe des traitements, souvent très efficaces, face à ça. Et nous devons aborder la ménopause de la même manière." "Je n'avais pas d'énergie, je me sentais différente, j'avais souvent des migraines et je courais d'un docteur à l'autre pour essayer de trouver une cause à mon mal-être." Après ses 40 ans, la doctoresse Suzann Kirschner-Brouns a été surprise par des changements désagréables dans son corps, pour lesquels elle ne trouvait aucune explication. "Je savais ce que c'était, mais je ne savais pas qu'un tiers des personnes souffre déjà de symptômes de préménopause dans la quarantaine. Une fois que j'ai compris cela, la plupart des médecins m'ont dit que je devais juste m'y faire." Hors de question. La quadra fait alors quelques recherches et écrit un livre avec sa collègue et médecin Susanne Esche-Belke sur l'influence des hormones (De kracht van hormonen, en néerlandais). "Etre bien informée est important, insiste l'autrice. Mais nous voulions aussi que les principales concernées en parlent entre elles. Il faut briser les tabous pour rendre leur vie plus agréable. Car la honte complique tout. Ma mère a 60 ans et ne m'a raconté que récemment, suite à la lecture de mon livre, qu'elle avait traversé une grave dépression à la ménopause. Elle n'en avait jamais parlé, car elle ne savait pas ce qui se passait et avait honte d'elle-même, alors qu'elle aurait pu être aidée." Informer est donc la priorité. La ménopause est la période après l'arrêt de la fonction ovarienne, lorsque la production d'hormones de la reproduction (les oestrogènes et la progestérone) disparaît. L'entrée dans cette phase de l'existence est officielle un an après les dernières menstruations. Ce changement peut causer de nombreux symptômes. Les fameuses bouffées de chaleur, mais également des insomnies, des problèmes articulaires, de l'ostéoporose, de l'hypertension, des palpitations, de l'irritabilité et des sautes d'humeur, une baisse de la libido, une sensation de sécheresse vaginale et des douleurs pendant les rapports, une augmentation du tour de taille, des fuites urinaires, un changement cutané et une perte de cheveux. "Toutes ne passent pas par tout ça, bien sûr", précise Herman Depypere. Mais selon une étude, 23% d'entre elles remarquent à peine qu'elles franchissent ce cap, ce qui signifie que 77% en souffrent. Chez une sur quatre, les symptômes sont même sévères, et pourtant 83% de la gent féminine n'agit pas, seuls 12% prenant un traitement hormonal de substitution. Si un médecin comme Suzann Kirschner-Brouns a été surprise par son propre corps, il est fort probable que ce soit le cas de très nombreuses de ses paires. "Je travaille depuis des années comme journaliste scientifique, mais au début de la crise sanitaire, je me suis à nouveau associée à un médecin généraliste. Il a presque 60 ans et j'ai remarqué qu'il n'envisageait jamais cette raison quand ses patientes de plus de 40 ans venaient en consultation avec des plaintes qui correspondent aux symptômes. Ce n'est pas un mauvais docteur, il n'a juste jamais pensé à ça." Trop peu de professionnels font le lien, confirme Herman Depypere. "Une patiente prend un rendez-vous parce qu'elle dort mal. Elle a peut-être aussi quelques palpitations et des raideurs articulaires. Eh bien, la plupart vont traiter toutes ces choses séparément, avec des médicaments et conseils ad hoc. Mais qu'en est-il si ces trois phénomènes sont liés à la perte d'hormones féminines? Il faut un remède ciblé sur la cause même, pour résoudre ces problèmes plus rapidement, mieux et à moindre coût. En plus des changements de mode de vie, qui sont efficaces, nous disposons aujourd'hui d'excellents traitements hormonaux qui sont sûrs et efficaces. Mais les préjugés sur ceux-ci ont la vie dure." Les experts que nous avons interviewés sont toutefois prudents lorsqu'ils abordent le manque de connaissance des généralistes et des gynécologues sur le sujet. "JoAnn Manson, professeure d'épidémiologie à Harvard, parle d'une génération perdue de patientes et de médecins, raconte le docteur Depypere. Elle estime qu'aux Etats-Unis, 50 millions de femmes souffrent de symptômes qui influencent fortement leur vie quotidienne. Chez nous aussi, ce nombre est élevé. En tant que médecin, je trouve parfois frustrant d'en voir certaines, vivant mal cette évolution, se tourner vers des techniques alternatives, alors que nous disposons des traitements adéquats. Je plaide pour une meilleure vigilance et sensibilisation des médecins comme des patientes. Cela ne signifie pas que tout le monde doit recevoir un traitement hormonal, le mode de vie joue aussi un grand rôle. Nous devons accepter la gravité du problème et offrir à chacune une solution adaptée." Le spécialiste a d'ailleurs mis en place différentes initiatives, dont un cursus pour des consultants spécialisés qui accompagneront les patientes. Leen Steyaert est une des premières diplômées. Son principal conseil: "Parlez-en à votre entourage et à votre médecin pour un suivi le plus adéquat possible." Dans leur travail, Leen Steyaert et Herman Depypere sont fréquemment confrontés à des personnes qui refusent les hormones, craignant une augmentation du risque de cancer du sein. "En 2002, les résultats d'une vaste étude ont été publiés, et dedans, on pouvait lire que la prise d'hormones à la ménopause augmentait le risque de cancer du sein de 30%, rappelle le docteur. Ces chiffres ont fait les grands titres et ils restent dans les esprits, aussi bien des médecins que des patientes. Mais en réalité, ces données n'ont pas été interprétées correctement. Il s'agissait d'hormones synthétiques, alors qu'aujourd'hui, nous utilisons de la progestérone et des oestrogènes naturels. Et 30% peuvent paraître beaucoup, mais si chaque année, 2,5 femmes âgées de plus de 50 ans sur 1.000 développent un cancer du sein, une augmentation de 30% ferait passer ce chiffre à 3,1 sur 1.000. Et personne ne semble avoir retenu que les hormones peuvent avoir un effet positif sur la solidité des os, sur le coeur et sur les vaisseaux sanguins." Leen Steyaert poursuit: "On se concentre sur les effets des hormones, qui existent, mais qui sont très limités, alors que d'autres facteurs comme l'alcool et l'obésité ont des conséquences bien plus graves, et personne n'en mesure la gravité." "Si vous demandez à quelqu'un quelles sont les pathologies les plus dangereuses pour la gent féminine, la réponse sera d'office le cancer du sein ou du col de l'utérus. Mais beaucoup plus d'entre elles décèdent des conséquences de l'ostéoporose, qui à terme est plus dangereuse. En Belgique, 600.000 femmes souffrent d'ostéoporose, et seulement 30% d'entre elles sont diagnostiquées officiellement. Et même celles pour qui le diagnostic a été établi reçoivent, dans 7 cas sur 10, un traitement insuffisant." Le médecin ajoute que nous sous-estimons aussi les maladies cardiovasculaires. "A ce moment-là, le corps perd la protection des oestrogènes, et les cas de maladies cardiovasculaires se font alors plus nombreux. Ces pathologies ne sont cependant pas souvent reconnues, côté féminin, et elles ne sont dès lors pas prises en charge correctement." Tout comme les symptômes de dépression, qui peuvent aussi disparaître avec une thérapie hormonale ciblée. "Les personnes plus vulnérables de nature courent un risque plus grand. Mais il y a aussi des gens qui n'ont jamais été confrontés à ça, jusqu'alors, avertit notre expert. Evidemment, c'est dû au grand bouleversement hormonal engendré, et celui-ci peut être rééquilibré, il n'y a alors pas besoin d'antidépresseurs." En 2020, la vie d'une quinquagénaire est toutefois bien différente de celle en 1950. "Il y a quelques décennies, celles qui entraient dans la cinquantaine disparaissaient tout bonnement de la société. Après avoir élevé leurs enfants, elles n'avaient plus rien à faire. Ce n'est plus le cas, explique le Dr Kirschner-Brouns. Elles ont souvent fait des études, ont toujours une carrière et sont encore très actives dans de nombreux domaines. Elles ont des ados ou des étudiants à la maison, elles s'occupent aussi parfois de leurs parents et de leurs petits-enfants. Ou peut-être qu'elles se consacrent pleinement à leurs loisirs et à leur temps libre maintenant que les mômes ont quitté le nid. Combiner une telle intensité avec la ménopause peut se révéler compliqué. D'où le fait qu'elles accordent beaucoup d'importance à leur santé, elles veulent vivre leur vie à 100%. Elles n'ont aucune envie de manquer d'énergie." C'est aussi un phénomène que Leen Steyaert remarque. "Aujourd'hui, 50 ans est un âge charnière, estime-t-elle. Vous êtes au sommet de votre potentiel. Au travail, vous avez peut-être atteint un poste respectable, vous avez de l'expérience, vous approchez peut-être d'une promotion, vous êtes plus sûre de vous. Peut-être qu'après quelques mois ou années à mi-temps, vous reprenez un temps plein. Vous êtes plus stables que jamais financièrement, vous avez moins de soucis, aussi bien pratiques que psychologiques. Et puis, la ménopause débarque, et vous vous retrouvez trempée de sueur juste avant une réunion importante. Ou alors vous dormez moins bien, ce qui vous rend fatiguée et donc irritable. Et comme ce sujet reste tabou, vous n'osez pas dire à votre compagnon ou vos collègues: ne fais pas attention à moi, c'est juste hormonal." Or pour Suzann Kirschner-Brouns, la compréhension est la clé. "Nous acceptons que les ados traversent parfois des moments difficiles, et nous savons qu'une grossesse n'est pas de tout repos. Cela devrait aussi être le cas pour la ménopause. Tout le monde devrait en connaître les conséquences et savoir qu'elles ne sont pas irréversibles. Il faut que ce soit un sujet compris au sein des familles, des groupes d'amis et des entreprises." Peut-être faut-il juste accepter de vieillir, avancent certains? Et ce n'est pas faux, finalement. Mais dans notre société actuelle, ce n'est pas si simple, répond notre autrice. "Il y a du changement. Aujourd'hui, les femmes ont plus de voix que jamais, elles occupent des postes haut placés, dans les entreprises ou en politique. Le mouvement #metoo leur a donné le courage de s'exprimer contre les abus et le sexisme. Il existe même un mouvement visant à rendre tendance les cheveux blancs (rires). C'est bien, mais nous vivons toujours dans une société où la jeunesse est la norme, et vivre avec un corps vieillissant reste compliqué. Pourtant, nous ne voulons pas avoir 30 ans éternellement. Nous voulons vivre pleinement notre cinquantaine, notre soixantaine, etc. Nous passons notre vie à nous occuper des autres, pourquoi ne pas prendre la ménopause comme un nouveau départ, où nous nous occuperions de nous-même? Car c'est aussi simple que ça, les soucis qui arrivent alors nécessitent de prendre soin de soi un maximum. Les femmes vivent plus longtemps que les hommes, elles sont plus conscientes de ce dont leur corps a besoin et ont une meilleure compréhension de leur bien-être mental. Utilisons ces éléments pour briser les tabous." Auparavant, la ménopause était considérée comme une période de "perte"... de la fertilité, de la jeunesse et de la sexualité. Mais elle ne se limite pas à ça. Leen Steyaert clame que cette transition peut rendre rayonnante. Et Suzann Kirschner-Brouns y voit des avantages évidents, même d'un point de vue hormonal! "L'une des hormones est l'ocytocine, l'hormone liée au fait de "prendre soin". Sa production diminue, et c'est peut-être une libération. Après une vie à prendre soin des autres, on en voit qui choisissent de s'occuper d'elles-mêmes. Faire des choses dont elles ont toujours rêvé. Arrêter de penser à ce que pensent les autres. Et les sautes d'humeur peuvent aussi être bénéfiques. La colère est utile, elle peut être un excellent moteur pour faire changer les choses dans votre vie, ou dans la société." Une dernière chance, c'est ainsi que Leen Steyaert décrit cette période. "Il est temps de faire ce que vous avez toujours voulu faire. Changer de boulot, vous lancer en politique, peu importe. Voyez la ménopause comme une transformation, un réveil, le moment de vous choisir vous et d'apprendre à dire non. Elle vous offre la chance de vous demander ce que vous voulez et pouvez faire pour vous assurer d'agréables vieux jours."