Alors que les confinements successifs battaient leur plein - ou plutôt leur vide - les professionnels de santé, et de la santé mentale notamment, mettaient en garde contre la vague d'épuisement et burn-out qui succèderait au retour à la normale ou presque normale. On pensait y échapper, tirant les leçons des bienfaits du ralentissement de nos vies. Il n'en est rien, et les promesses faites pendant cette période, de lever le pied, ont vite été balayées. Le corps médical le constate aujourd'hui, voyant se succéder en consultation des patients épuisés.

Cathy Assenheim, psychologue clinicienne, spécialisée en neuropsychologie, nous éclaire sur la réalité physiologique de l'épuisement - qu'il s'agisse de surmenage, d'anxiétéou de burn-out - et nous donne des clés pour reprendre le contrôle de nos vies.

Comment expliquez-vous ce phénomène d'épuisement qui semble généralisé ?

L'épuisement existe depuis toujours, mais c'est vrai que ces dernières années, on en parle de plus en plus. Et heureusement ! Avant c'était considéré comme un signe de faiblesse, on y associait même les étiquettes de dépression nerveuse. C'était en tout cas quelque chose dont on ne parlait pas et qu'on essayait de taire au maximum.

Notre rythme de vie actuelle, où l'on doit gérer beaucoup de choses en même temps et continuellement se surpasser tant au niveau privé que professionnel, explique bien sur la fatigue chronique qui touche de plus en plus de gens.

Mais la crise Covid que nous vivons depuis maintenant près de deux ans, a encore fait exploser ce processus. Par la tension anxiogène qui subsiste en toile de fond de tout ce que nous faisons, par les changements au quotidien que cela a impliqué dans notre organisation, par la peur que nous ou nos proches soient touchés... Les raisons d'être encore plus fatigués, tant physiquement que émotionnellement, sont plus que justifiées. Et beaucoup de gens s'écroulent aujourd'hui. Preuve en est le délai d'attente pour une consultation avec un professionnel.

L'épuisement, ce n'est pas dans la tête. C'est un dérèglement avant tout physiologique, qui est progressif et se met en place sur la durée

Comment l'épuisement se traduit-il dans notre corps ?Comment différencier fatigue passagère et épuisement? L'épuisement du burn out?

L'épuisement, ce n'est pas dans la tête. C'est un dérèglement avant tout physiologique, qui est progressif et se met en place sur la durée. Cela n'a rien à voir avec une faiblesse psychologique, bien au contraire. C'est notre résistance physiologique qui s'affaiblit par une surcharge de stimulations, et qui à force, a raison de nos ressources. Et c'est vraiment cette conception que j'ai voulu mettre en avant dans mon livre, afin de sortir des descriptions purement psychologiques. C'est une vraie maladie biologique qui est liée à un dérèglement nerveux et hormonal.

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Dans les premières étapes, qu'on appelle le surmenage, le corps réagit en mettant en place des "béquilles" physiologiques pour tenir. Il y a entre autre une hyper réactivité nerveuse qui se traduit par ce qu'on appelle la "maladie des gens sans repos". La personne commence à ressentir fortement la fatigue, mais elle n'arrive plus à se poser ou vraiment se reposer. Elle est un peu dans un mode robot où la volonté prime dans tout ce qu'elle à faire. Elle arrive difficilement à tenir en place. Et le sommeil n'est plus à la hauteur de ce qu'elle aurait besoin: difficultés d'endormissement en raison de ruminations mentales, sommeil agité, réveil vers quatre heures du matin, insomnies ... se mettent progressivement en place.

Lorsqu'on passe dans le stade de l'épuisement en tant que tel, ces "béquilles nerveuse" ne parviennent plus à compenser la fatigue. Beaucoup de dérèglements physiologiques s'accélèrent et se traduisent par une multitude de petits symptômes qui s'accumulent: manque d'énergie, de motivation, difficultés à se lever le matin, Mais également troubles digestifs, infections à répétition, problème de peau, douleurs musculaires ou articulaires etc.

La gestion émotionnelle devient par ailleurs de plus en plus difficile en raison de dérèglements hormonaux: les vannes s'ouvrent régulièrement dans une irritabilité de fond, des accès de colère ou des vagues de tristesse. A un moment donné, la personne n'arrive tout simplement plus à masquer ses symptômes et n'est plus capable de fonctionner adéquatement, ni psychologiquement ni physiologiquement: c'est le dernier stade qu'on appelle le burnout généralisé.

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Les chiffres tendent à dire que les femmes sont plus touchées que les hommes. L'épuisement se manifeste-t-il différemment pour chacun de ces groupes ?

Alors sincèrement, je ne pense pas qu'il y ait une différence en terme de sexe. L'épuisement peut toucher tout le monde. Même les enfants! Et contrairement aux idées reçues, et comme je le disais précédemment, ce ne seront pas des gens faibles qui en souffrent, mais au contraire des gens hyper actifs et très perfectionnistes. Je les appelle des bulldozers. Ils fonctionnent beaucoup avec de "il faut, je dois etc." et ne ressentent dès lors pas les premiers signes. Ils ont en effet souvent un seuil de tolérance très fort qui fait qu'ils dépassent leurs capacités physiologiques de gestion. Et

quand ils s'en rendent compte, il est souvent déjà trop tard. Les dérèglements physiologiques sont déjà bien installés.

Le repos peut-il à lui seul permettre de remédier à l'épuisement ? Si ce n'est pas le cas, pour quelle raison ?

Je suis souvent atterrée de recevoir en consultation des patients qui sont en arrêt depuis longtemps. Et qui n'ont pas reçu d'autres conseils que de se reposer justement. Aucune analyse biologique n'a été réalisée, aucun réel traitement n'a été mis en place. Si ce n'est parfois des anxiolytiques ou des anti dépresseurs.

Aux premiers stades de l'épuisement, le système nerveux de la réactivité est exacerbé pour résister. Ce qui fait que ce le repos n'est justement "techniquement" pas possible

Comme expliqué plus haut, dans les premiers stades d'épuisement, le système nerveux de la réactivité est exacerbé pour résister. Ce qui fait que ce le repos n'est justement "techniquement" pas possible. Après, dans les stades plus sévères, ce système nerveux lâche également. Le seul choix qui reste est bien sur de bouger le moins possible. Mais est-ce vraiment du repos?

Si celui-ci est nécessaire, ce n'est en tous cas pas LA solution.

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Il y a de vrais dérèglements physiologiques qu'il faut avant tout identifier, afin de pouvoir les réguler et permettre à l'organisme de reconstituer des ressources pour fonctionner à nouveau normalement. Le médecin généraliste est dès lors le meilleur allié à aller consulter rapidement afin de pouvoir investiguer par des analyses assez simples l'étendue des dégâts biologiques. Par exemple, les indicateurs de la fonction surrénalienne, qui évoqueront l'état de la capacité de résistance de l'individu. D'autres analyses spécifiques permettront d'investiguer toutes les autres grandes fonctions organiques qui pourraient être touchées.

Lorsqu'on est épuisé, il est important en tout cas d'agir de manière globale, tant sur la tête que sur le corps. Car l'épuisement est un dérèglement généralisé. J'ai fait appel dans mon livre à une dizaine d'experts qui donnent leurs visions et surtout recommandations vis-à-vis de l'épuisement : médecin généralistes et spécialistes, ostéopathe, nutritionniste, praticiens de techniques corporelles, psychothérapeute, opticien ... tous les aspects sont investigués.

Je suis épuisé·e ! Anxiété, surmenage, burn-out: guide pour reprendre le contrôle, de Cathy Assenheim, éditions De Boeck Supérieur, SDP
Je suis épuisé·e ! Anxiété, surmenage, burn-out: guide pour reprendre le contrôle, de Cathy Assenheim, éditions De Boeck Supérieur © SDP

Alors que les confinements successifs battaient leur plein - ou plutôt leur vide - les professionnels de santé, et de la santé mentale notamment, mettaient en garde contre la vague d'épuisement et burn-out qui succèderait au retour à la normale ou presque normale. On pensait y échapper, tirant les leçons des bienfaits du ralentissement de nos vies. Il n'en est rien, et les promesses faites pendant cette période, de lever le pied, ont vite été balayées. Le corps médical le constate aujourd'hui, voyant se succéder en consultation des patients épuisés.Cathy Assenheim, psychologue clinicienne, spécialisée en neuropsychologie, nous éclaire sur la réalité physiologique de l'épuisement - qu'il s'agisse de surmenage, d'anxiétéou de burn-out - et nous donne des clés pour reprendre le contrôle de nos vies. L'épuisement existe depuis toujours, mais c'est vrai que ces dernières années, on en parle de plus en plus. Et heureusement ! Avant c'était considéré comme un signe de faiblesse, on y associait même les étiquettes de dépression nerveuse. C'était en tout cas quelque chose dont on ne parlait pas et qu'on essayait de taire au maximum.Notre rythme de vie actuelle, où l'on doit gérer beaucoup de choses en même temps et continuellement se surpasser tant au niveau privé que professionnel, explique bien sur la fatigue chronique qui touche de plus en plus de gens.Mais la crise Covid que nous vivons depuis maintenant près de deux ans, a encore fait exploser ce processus. Par la tension anxiogène qui subsiste en toile de fond de tout ce que nous faisons, par les changements au quotidien que cela a impliqué dans notre organisation, par la peur que nous ou nos proches soient touchés... Les raisons d'être encore plus fatigués, tant physiquement que émotionnellement, sont plus que justifiées. Et beaucoup de gens s'écroulent aujourd'hui. Preuve en est le délai d'attente pour une consultation avec un professionnel.L'épuisement, ce n'est pas dans la tête. C'est un dérèglement avant tout physiologique, qui est progressif et se met en place sur la durée. Cela n'a rien à voir avec une faiblesse psychologique, bien au contraire. C'est notre résistance physiologique qui s'affaiblit par une surcharge de stimulations, et qui à force, a raison de nos ressources. Et c'est vraiment cette conception que j'ai voulu mettre en avant dans mon livre, afin de sortir des descriptions purement psychologiques. C'est une vraie maladie biologique qui est liée à un dérèglement nerveux et hormonal.Dans les premières étapes, qu'on appelle le surmenage, le corps réagit en mettant en place des "béquilles" physiologiques pour tenir. Il y a entre autre une hyper réactivité nerveuse qui se traduit par ce qu'on appelle la "maladie des gens sans repos". La personne commence à ressentir fortement la fatigue, mais elle n'arrive plus à se poser ou vraiment se reposer. Elle est un peu dans un mode robot où la volonté prime dans tout ce qu'elle à faire. Elle arrive difficilement à tenir en place. Et le sommeil n'est plus à la hauteur de ce qu'elle aurait besoin: difficultés d'endormissement en raison de ruminations mentales, sommeil agité, réveil vers quatre heures du matin, insomnies ... se mettent progressivement en place.Lorsqu'on passe dans le stade de l'épuisement en tant que tel, ces "béquilles nerveuse" ne parviennent plus à compenser la fatigue. Beaucoup de dérèglements physiologiques s'accélèrent et se traduisent par une multitude de petits symptômes qui s'accumulent: manque d'énergie, de motivation, difficultés à se lever le matin, Mais également troubles digestifs, infections à répétition, problème de peau, douleurs musculaires ou articulaires etc.La gestion émotionnelle devient par ailleurs de plus en plus difficile en raison de dérèglements hormonaux: les vannes s'ouvrent régulièrement dans une irritabilité de fond, des accès de colère ou des vagues de tristesse. A un moment donné, la personne n'arrive tout simplement plus à masquer ses symptômes et n'est plus capable de fonctionner adéquatement, ni psychologiquement ni physiologiquement: c'est le dernier stade qu'on appelle le burnout généralisé.Alors sincèrement, je ne pense pas qu'il y ait une différence en terme de sexe. L'épuisement peut toucher tout le monde. Même les enfants! Et contrairement aux idées reçues, et comme je le disais précédemment, ce ne seront pas des gens faibles qui en souffrent, mais au contraire des gens hyper actifs et très perfectionnistes. Je les appelle des bulldozers. Ils fonctionnent beaucoup avec de "il faut, je dois etc." et ne ressentent dès lors pas les premiers signes. Ils ont en effet souvent un seuil de tolérance très fort qui fait qu'ils dépassent leurs capacités physiologiques de gestion. Et quand ils s'en rendent compte, il est souvent déjà trop tard. Les dérèglements physiologiques sont déjà bien installés.Je suis souvent atterrée de recevoir en consultation des patients qui sont en arrêt depuis longtemps. Et qui n'ont pas reçu d'autres conseils que de se reposer justement. Aucune analyse biologique n'a été réalisée, aucun réel traitement n'a été mis en place. Si ce n'est parfois des anxiolytiques ou des anti dépresseurs.Comme expliqué plus haut, dans les premiers stades d'épuisement, le système nerveux de la réactivité est exacerbé pour résister. Ce qui fait que ce le repos n'est justement "techniquement" pas possible. Après, dans les stades plus sévères, ce système nerveux lâche également. Le seul choix qui reste est bien sur de bouger le moins possible. Mais est-ce vraiment du repos?Si celui-ci est nécessaire, ce n'est en tous cas pas LA solution. Il y a de vrais dérèglements physiologiques qu'il faut avant tout identifier, afin de pouvoir les réguler et permettre à l'organisme de reconstituer des ressources pour fonctionner à nouveau normalement. Le médecin généraliste est dès lors le meilleur allié à aller consulter rapidement afin de pouvoir investiguer par des analyses assez simples l'étendue des dégâts biologiques. Par exemple, les indicateurs de la fonction surrénalienne, qui évoqueront l'état de la capacité de résistance de l'individu. D'autres analyses spécifiques permettront d'investiguer toutes les autres grandes fonctions organiques qui pourraient être touchées.Lorsqu'on est épuisé, il est important en tout cas d'agir de manière globale, tant sur la tête que sur le corps. Car l'épuisement est un dérèglement généralisé. J'ai fait appel dans mon livre à une dizaine d'experts qui donnent leurs visions et surtout recommandations vis-à-vis de l'épuisement : médecin généralistes et spécialistes, ostéopathe, nutritionniste, praticiens de techniques corporelles, psychothérapeute, opticien ... tous les aspects sont investigués.