Il ne s'agit ni d'un simple bouquin de recettes de plus, ni d'une tribune féministe en version culinaire. Parlons plutôt d'un ouvrage de rencontres et de parcours. De longs moments partagés avec des femmes chefs venues d'un peu partout: Mexique (Martha Ortiz), France (Anne-Sophie Pic, Dominique Crenn...), Espagne (Elena Arzak), Malaisie (Kwen Liew), Brésil (Manoella Buffara), Canada (Amanda Cohen) ou Japon (Chiho Kanzaki). Le cordon qui les relie: Vérane Frédiani, ex-spécialiste du cinéma pour Canal+ et désormais auteure-photographe-productrice, qui nous raconte les intentions du projet et nous prête gentiment trois recettes en guise de mise en bouche.
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Il ne s'agit ni d'un simple bouquin de recettes de plus, ni d'une tribune féministe en version culinaire. Parlons plutôt d'un ouvrage de rencontres et de parcours. De longs moments partagés avec des femmes chefs venues d'un peu partout: Mexique (Martha Ortiz), France (Anne-Sophie Pic, Dominique Crenn...), Espagne (Elena Arzak), Malaisie (Kwen Liew), Brésil (Manoella Buffara), Canada (Amanda Cohen) ou Japon (Chiho Kanzaki). Le cordon qui les relie: Vérane Frédiani, ex-spécialiste du cinéma pour Canal+ et désormais auteure-photographe-productrice, qui nous raconte les intentions du projet et nous prête gentiment trois recettes en guise de mise en bouche. A l'origine de ce livre, il y a votre documentaire A la recherche des femmes chefs, pour lequel vous aviez rencontré des dizaines de cuisinières dans une douzaine de pays. Peut-on parler d'un prolongement? Oui... ou de complément. Mais le but n'était pas de répéter les mêmes choses, donc j'ai rencontré d'autres femmes. L'idée était de les faire parler de leur métier de la façon la plus naturelle possible. Les interviews s'étirent d'ailleurs sur plusieurs pages, parce que je les ai très peu retravaillées. C'est une vraie discussion. Aujourd'hui, la gastronomie a une image assez bourgeoise et formatée. Quand les chefs en parlent, ils racontent toujours la même histoire: la grand-mère qui leur a tout appris, les écoles de formation qu'ils ont fréquentées, leurs techniques, etc. On ne les entend jamais évoquer ce qui se passe dans leur cuisine à eux, ce qu'ils concoctent pour leurs épouses ou leurs enfants. Ici, on se sent proches de ces femmes. Est-ce toujours aussi compliqué, de nos jours, de s'imposer dans le milieu en tant que chef au féminin? Ça l'est moins qu'avant. Mais elles ont encore tout à prouver, car elles n'ont pas encore la légitimité acquise par les hommes. La faute à cette image de "grands chefs" qu'on a historiquement attribuée à ceux-ci. Parce que c'était eux qui faisaient carrière en cuisine pour ramener l'argent à la maison. Eux qui ont été valorisés. Et eux qui, du coup, sont devenus des stars. C'est un schéma de société, mais qu'il faut aujourd'hui repenser. C'est-à-dire? Il y a environ 120 femmes étoilées dans le monde, contre 2.600 hommes. Or, je peux vous dire qu'il y a un nombre incalculable de femmes chefs qui mériteraient des étoiles, je le sais, je les ai rencontrées. Seulement, le guide Michelin n'a pas l'air de les voir, et pour faire avancer le métier, il va falloir qu'il se remette en question. Promouvoir l'image de la France via ses grands chefs, c'est bien. Mais maintenant, il faut décloisonner la gastronomie en ouvrant la porte aux autres: les Indiens, les Africains... et les femmes. Diversité et mixité sont, à mes yeux, essentiels. Le mouvement #metoo a-t-il néanmoins fait progresser les mentalités? Bien sûr. Il y a une libération de la parole, et les femmes sont conscientes qu'elles doivent prendre leur destin en main. Elles se connaissent, discutent entre elles et se montrent sur des réseaux sociaux comme Instagram, qui offrent une précieuse démocratisation de la communication. Le ras-le-bol les a rendues solidaires. Des célébrités comme Hélène Darroze ou Ghislaine Arabian, pourtant connues du grand public grâce à Top Chef, ne se trouvent pas dans le livre. Pourquoi? Parce que, justement, certaines femmes chefs n'ont pas encore compris l'importance du rassemblement. Ce n'est pas du féminisme, mais juste de l'échange et un esprit d'équipe. Je vais être très honnête: Hélène Darroze a refusé de participer au livre. Peut-être que la télé lui a fermé les yeux. D'ailleurs, un jour, dans un épisode de Top Chef, toutes les étoilées de France étaient invitées. Personne n'a cité leur nom. Elles faisaient tapisserie. Darroze n'a même pas réagi. Une mise en vitrine complètement ratée. Donc voilà: j'ai travaillé avec celles qui acceptaient de la jouer collectif. Le message est qu'il faut aller au bout de ses envies. Vous dédicacez d'ailleurs l'ouvrage à Madonna... Totalement. C'est un livre qui montre que rien n'est impossible. J'espère qu'il suscitera des vocations. Car, aujourd'hui, les femmes qui ouvrent des restaurants, ce sont souvent des reconversions, des retours à une passion première. Ici, il y a plein d'exemples de réussites bâties sur la confiance. Parce qu'à un moment, il faut arrêter de s'excuser d'être là. Et donc, oui, Madonna, pour moi, a toujours été un modèle. Elle a fait tout ce qui lui passait par la tête, elle a osé dire qu'elle était fière d'elle et ambitieuse... C'est ça, être une chef!