Le soleil matinal est déjà haut dans le ciel limpide et une légère brise glacée caresse la plaine qui s'étale à l'infini autour de Yinchuan, le chef-lieu de la province de Ningxia. Tandis que la brume se dissipe, dévoilant une vue spectaculaire sur la silhouette accidentée des monts Helan, des dizaines de femmes vêtues en jeans, pulls légers et voiles bariolés coupent d'une main experte les grappes de raisin sombre pour les déposer dans des casiers, accroupies entre les vignes. C'est l'heure des vendanges, la période la plus importante de l'année pour cette petite région autonome aux portes du désert de Gobi.
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Le soleil matinal est déjà haut dans le ciel limpide et une légère brise glacée caresse la plaine qui s'étale à l'infini autour de Yinchuan, le chef-lieu de la province de Ningxia. Tandis que la brume se dissipe, dévoilant une vue spectaculaire sur la silhouette accidentée des monts Helan, des dizaines de femmes vêtues en jeans, pulls légers et voiles bariolés coupent d'une main experte les grappes de raisin sombre pour les déposer dans des casiers, accroupies entre les vignes. C'est l'heure des vendanges, la période la plus importante de l'année pour cette petite région autonome aux portes du désert de Gobi. En contemplant les sommets majestueux et les vignobles qui s'étalent à perte de vue en rangées soigneusement ordonnées, on a du mal à s'imaginer qu'il y a une vingtaine d'années à peine, cette partie de la Chine n'était encore guère qu'une étendue sablonneuse habitée par quelques fermiers qui y pratiquaient une agriculture de subsistance. " Enfant, nous jouions ici avec mes amis et je m'amusais à creuser des trous dans le sol pour me cacher ", se souvient Ren Yanling, âgée de 41 ans, tandis qu'elle s'accorde un rare moment de pause dans son atelier. Cette femme travailleuse et énergique est née dans le village de Yuquanying, à un jet de pierre du vignoble du mont Helan où elle occupe le poste de vini-viticultrice pour la multinationale française Pernod Ricard. Ses parents pratiquaient déjà cette culture dans les années 90. " Ado, je sortais en catimini pour goûter au fruit de leur travail, raconte-t-elle en riant. En principe, je n'avais pas le droit de boire, mais ça me plaisait beaucoup. " Intelligente, assurée et dotée d'un regard perçant caractéristique, elle fait partie de la génération de propriétaires, producteurs et gestionnaires talentueux et volontaires qui portent la révolution du secteur dans leur pays. Leur vision et leur engagement ont fait d'une contrée rurale, autrefois misérable, un nouveau haut lieu de la profession : de nos jours, Ningxia compte plus de 40 000 hectares de vignes et 199 domaines, surtout de petites caves axées sur des crus de grande qualité et ne dépassant pas les 100 000 bouteilles par an. Les références de Ningxia ont d'ores et déjà remporté plusieurs concours internationaux parmi les plus prestigieux et figurent à la carte ou dans les rayons de restaurants, d'hôtels et de boutiques de luxe de l'Europe à l'Australie, en passant par l'Amérique du Nord. Bien que la tradition vinicole de l'empire du Milieu remonte à plusieurs millénaires, ce regain d'intérêt ne date que des années 80, époque où le gouvernement décida de décourager la consommation massive de baijiu, l'eau-de-vie traditionnelle à base de céréales dont la fabrication engloutissait des millions de tonnes de ces précieux aliments de base. Les autorités ont alors commencé à louer les bénéfices supposés pour la santé du vin, tandis que techniciens et agronomes étaient envoyés en Europe pour se familiariser avec cette discipline encore largement méconnue. Dans la province de Ningxia, des arbres et des vignes importés de notre continent occupent désormais des terres gagnées sur le désert et irriguées par l'eau puisée dans le fleuve Jaune, tout proche. Les viticulteurs ont pu bénéficier de conditions avantageuses pour la location des terrains agricoles et ont commencé à recruter des consultants étrangers. Les autorités locales, elles, ont dégagé des bourses pour les études d'oenologie et accueilli diverses compétitions. Et ces efforts conjoints ont peu à peu porté leurs fruits : les vins de Ningxia ont connu un véritable boom vers 2007 et représentent aujourd'hui la seconde industrie de la région, après le charbon. Si la Chine recèle plusieurs régions dédiées à la vigne, les experts du cru et internationaux s'accordent sur la supériorité de cette dernière. Celle-ci s'explique par la combinaison exceptionnelle d'un terroir sablonneux et sec, d'une altitude élevée, de longues journées ensoleillées et de faibles précipitations, qui ont en outre l'avantage de limiter les besoins en pesticides. La production se compose à environ 90 % de rouges, le cabernet sauvignon étant le cépage le plus populaire... Et la qualité est d'autant plus étonnante qu'il s'agit d'une industrie jeune, la majorité des vignes n'ont pas 20 ans. On peut certes estimer que ces flacons manquent un peu de complexité et de structure, mais ces petits défauts sont compensés par le fruité, la fraîcheur et la minéralité qui pourraient devenir, à terme, leurs marques de fabrique. Ningxia fourmille maintenant de pionniers qui espèrent voir ici survenir une nouvelle ruée vers l'or, comme autrefois dans l'Ouest sauvage des Etats-Unis. Certains domaines ont pour seuls bâtiments des containers préfabriqués abritant des passionnés aux moyens limités ; d'autres arborent des châteaux grandioses, de style classique français. Dans la seconde catégorie, on retrouve notamment Changyu Moser xv, un édifice d'une valeur de 70 millions d'euros, entouré de 66 hectares de terres plantées de raisins et qui abrite un cinéma et un musée. Ce vignoble est une " joint-venture " entre Changyu, le plus vieux producteur chinois du secteur, et le maître de chais Lenz Maria Moser, héritier d'une des familles de viticulteurs les plus réputées d'Autriche. " Je suis profondément convaincu que, à terme, nous pourrons distribuer des bouteilles de classe mondial ", affirme l'expert, qui espère faire de cet endroit l'un des meilleurs domaines de la planète. " Nos références sont commercialisées dans plus de 25 pays et nous voulons développer encore plus nos activités, ajoute l'homme de 62 ans. Pour séduire son public local, notre nation doit en effet absolument se positionner sur le marché international. " Il arrive toutefois que les conditions climatiques fassent de la viticulture une entreprise ardue dans la région de Ningxia. Avec des températures pouvant descendre jusqu'à -27 °C, il est notamment nécessaire d'enterrer les ceps en hiver et de les déterrer au printemps pour assurer leur survie - une opération coûteuse et risquée qui se solde par la perte de 3 à 5 % des pieds chaque année. S'ajoute à cela que la quasi-totalité de l'équipement doit être importée du Vieux Continent, des trieuses aux presses en passant par les lignes de mises en bouteilles, les fûts et les bouchons... et que les ressources humaines aussi se monnaient à prix d'or, en particulier lors des vendanges, lorsque tous les sites ont besoin de cueilleurs au même moment. Nonobstant ces difficultés, ce boom asiatique a attiré des poids lourds internationaux tels que le groupe de luxe français LVMH (propriétaire de Moët & Chandon), mais également des investisseurs comme Chen Deqi, président visionnaire du géant de l'alimentaire sino-thaïlandais Daysun Group et propriétaire de Ho-Lan Soul, le plus grand vignoble biologique de Ningxia. Le but du sexagénaire est de développer au cours des dix prochaines années un complexe d'oenotourisme d'une superficie de 6 700 hectares qui abriterait une trentaine de vignobles, des lacs artificiels, des hôtels, une station de ski et une section de la Grande Muraille - un projet dont le coût astronomique, évalué à 758 millions d'euros, ne semble guère l'inquiéter. " Les conditions de culture de la vigne sont plus favorables que dans le bordelais et le marché ne cesse de se développer ", explique-t-il lors d'une visite aux caves de Ho-Lan Soul, équipées de technologies de pointe et éclairées par des spots violets proprement futuristes. Mais si ce pays est déjà le sixième producteur et le cinquième amateur de vin du globe, la consommation moyenne par habitant reste cependant limitée, de l'ordre de 1,7 bouteille par an. Malgré tous les efforts du gouvernement, le baijiu et la bière sont en effet les boissons alcoolisées les plus appréciées : les Chinois ne sont toujours pas vraiment habitués à ce nectar cher aux Européens et l'éducation des palais pourrait prendre un certain temps. Tandis que la tombée du jour approche sur les plaines enchantées de Ningxia, les cueilleurs reviennent chargés de caisses contenant les précieux raisins qui seront immédiatement triés, pressés et transférés dans des fûts en métal pour débuter leur fermentation. Zhou Shuzhen, qui est, à 56 ans, l'une des viticultrices les plus expérimentées de la province, observe le déroulement des opérations depuis une fenêtre surplombant les plantations. Tout en concédant que ces flacons locaux ne sont pas encore de taille à rivaliser avec leurs homologues français, italiens ou américains, cette femme distinguée est convaincue que la région a toutes les cartes en main pour se faire un nom. " Je me sens privilégiée et fière lorsque je vois le chemin parcouru, explique-t-elle. De plus en plus de confrères font le tour du monde pour apprendre de nouvelles techniques qui nous aideront à nous améliorer. Nous avons beaucoup à apprendre, mais j'ai pleine confiance en notre avenir. "