Jean-François D’Or, designer: « Faudrait-il se prendre un mur encore plus grand pour oser tout remettre en question? »

© Aaron Lapeirre

Féru de poésie, musique, arts plastiques et sciences, le designer s’autorise des escapades créatives loin du monde de l’objet. Edité par de grandes marques, il a aussi joué avec l’univers d’Erik Satie et exposé à la galerie Rossi Contemporary. En marge de l’expo Cosmos au Grand-Hornu, il livre, ce 12 février, une performance hybride baptisée Carte blanche pour un trou noir. De quoi ouvrir une discussion sur l’indécision, thème cosmique et éternel.

S’improviser dans d’autres branches que la sienne est difficile. Mais je n’aime pas l’idée d’être cantonné à un seul tiroir. Car chacun se construit sur différents bagages. Certes, à 17 ans, on se met sur une voie: on étudie, c’est passionnant, puis vient le challenge d’en faire une profession. Mais nous sommes plus que cela. Le design est ce à quoi j’ai consacré le plus de temps, cela fait-il de moi un designer dans l’âme plutôt qu’autre chose? Je l’ignore. Avant cela déjà, j’avais d’autres amours – la musique ou l’écriture – et ce sont des portes que je n’ai pas fermées. Passer d’une discipline à l’autre peut bien sûr vous donner l’air maladroit. Est-ce de ma part de l’inconscience ou le goût du risque? Peut-être suis-je resté adolescent.

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Le design n’est jamais confortable. On ne reste pas là à attendre qu’on vienne vous chercher ou à répéter la même chose. Il y a toujours une masse de données à digérer avant d’amener un geste, une solution spécifique. Cet inconfort est toutefois relatif car j’y évolue depuis vingt ans. Si j’ose m’aventurer au-delà, c’est aussi que des institutions sont venues me chercher pour me proposer de jouer avec le feu. Quand j’ai investi un espace au centre de Bruxelles avec une de mes premières installations ( NDLR: Le chant du coquelicot pour Kenzo), je venais observer les réactions. Des gens s’asseyaient, pleuraient… Cela m’a bouleversé. Pareil avec l’installation au Grand-Hornu ( NDLR: L’indécis, un pendule hésitant entre plusieurs lois de la physique exposé au CID actuellement). J’ai vu des enfants, des familles, revenir, jouer, chercher à comprendre pourquoi ce pendule – perdu entre ses aimants – dansait dans tous les sens.

Se tourner vers l’infiniment grand comme vers l’infiniment petit est source de vertige. Pour préparer cette installation et la performance que je m’apprête à faire, je me suis replongé entre autres dans mes Science & Vie, magazine que je lis depuis mes 14 ans. Ça passe du coq à l’âne, de l’anthropologie à la neurologie. C’est passionnant. La physique moderne est le chapitre le plus incertain. Dans ce domaine, chaque question amène d’autres questions et chaque découverte induit de nouveaux doutes, venant bousculer ce qu’on pensait être la réalité.

Je lisais il y a peu qu’un savant ne peut pas être adulte. Tel un enfant, il doit avoir la naïveté de continuer à poser des questions sans tabou et à remettre en cause les évidences. C’est drôle car j’ai aussi parcouru des livres scientifiques des années 50, hérités de mon grand-père qui était un professeur de renom. Il est fascinant de voir combien les certitudes d’alors ont depuis été balayées. Cela montre combien tout cela est complexe et instable. A mon niveau, ces questions relèvent toutefois de ce que j’appelle une métaphysique de baignoire. C’est comme être face à un ciel étoilé en été. Cela permet de relativiser les problèmes de la vie. De les diluer dans l’infini et la finitude.

Nous avons longtemps évolué dans une société allant vers toujours plus de technologie et plus de confort. Evidemment, cela n’a pas servi tout le monde et cela a donné lieu aux dérives que l’on connaît. La pandémie a ouvert une fenêtre nous laissant penser qu’on pourrait réfléchir à une manière de faire les choses autrement. Cette fenêtre semble hélas refermée, comme s’il fallait se prendre un mur encore plus grand pour oser tout remettre en question. Tout le monde, dirait-on, attend que cela reprenne comme avant. Or là aussi, tout est incertitude et celle-ci mène chacun à une prudence extrême. En design, les éditeurs hésitent et les salons sont annulés. Une inertie s’est installée qui engendre partout des retards et des surcoûts, avec l’envie malgré tout que cela continue à aller toujours plus vite. Dans la pratique, à mon échelle, je ne vois pas d’autre voie de sortie que de lever le pied et continuer, comme je l’ai toujours fait, à chercher la simplicité, le bon sens et la retenue.

On arrive désormais à produire de l’antimatière. Ça se passe au CERN ( NDLR: Organisation européenne pour la recherche nucléaire) et pour l’instant, cela coûte cher, très cher. L’idée folle m’est venue qu’elle puisse être un jour cotée en Bourse. Et moi, en tant designer, pourrais-je travailler l’antimatière? Ce serait un beau paradoxe. Pour l’instant, je me contente de produire un peu d’immatériel.

Carte blanche pour un trou noir, à l’Hôtel communal, à 1030 Bruxelles, le 12 février, dans le cadre de l’expo Cosmos, jusqu’au 27 février au CID, à 7301 Hornu. cid-grand-hornu.be et loudordesign.be. Réservation: info@loudordesign.be

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