Le plein d’essence : 3 designers qui misent sur l’ultra simplicité

Frank Stabel a lancé Haring pour créer des meubles d'une grande simplicité. © Ringo Gomez-Jorge

Alors que le monde du design actuel se caractérise par une extravagance formelle, certains concepteurs optent pour la sobriété. Ils font preuve d’humilité créative et entendent se limiter au strict minimum. Rencontres.

1—Frank Stabel, Haring

De la fenêtre de son appartement anversois, Frank Stabel (33 ans) a vue sur la ville. Celui qui travaille avec deux associés au sein de l’atelier _voud s’est également lancé dans un autre projet, baptisé Haring. «C’est mon terrain de jeu, explique-t-il. En tant qu’architecte, je dois me conformer aux besoins du maître d’ouvrage. Ici, je peux m’exprimer. C’est mon exutoire, sans clients et donc sans compromis.»

Parmi ses dernières créations, on retrouve un tabouret de traite (photo), l’une des pièces de design les plus sobres jamais réalisées. «Chaque année, je pars à vélo avec des amis en pleine nature, loin de la civilisation. Les endroits ruraux d’Europe de l’Est regorgent de meubles et de bâtiments qui n’ont pas été designés .» L’intéressé évoque ici le design indigène, plus connu sous le terme anglais de «vernacular design», qui n’est pas conçu par des pros, mais par des locaux, par pur pragmatisme.

«Le tabouret en est un bel exemple. Constitué d’une planche et d’un pied, il est universel, présent dans de nombreuses cultures.» Ce meuble est un retour à l’essentiel: un petit objet mobile avec une unique connexion. «J’ai réduit le plus possible mon intervention. J’utilise du bois de mélèze dans des dimensions standard et je n’applique pas de colle. Je ne veux pas gâcher le produit avec du superflu.»

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Malgré son envie de ne pas intervenir, Frank Stabel a imaginé une version en bronze. Même en y regardant de plus près, on ne remarque pas immédiatement que l’objet est coulé dans du métal: toutes les nervures sont dessinées. «J’ai produit cette variante pour les 5 ans de la galerie St Vincents, à Anvers. Les propriétaires sont des amis. Le bronze est un matériau noble utilisé pour des statues. Au lieu d’un roi sur un piédestal, j’ai immortalisé un tabouret de fermier.» De cette façon, notre homme honore l’essence du design, mais aussi les petites choses de la vie. «Enfant, je passais beaucoup de temps à la ferme en bas de ma rue, raconte-t-il. J’adore voir comment les gens qui vivent en milieu rural peuvent si bien réaliser leurs projets. Parfois, j’ai l’impression que nous, les citadins, vivons à des kilomètres de cette réalité.»

haring.works

2—Laura Greindl, Atelier 365

Laura Greindl (35 ans) a grandi en Ardenne, dans l’atelier de menuiserie maternel. «La construction fait partie de mon ADN», résume celle qui se dit frustrée par ses études en architecture d’intérieur et design car elle n’y a pas appris à construire, mais seulement à dessiner: «On devait confier la réalisation de nos plans à des spécialistes. Je suis allée chez ma maman, avec des amis étudiants qui ne disposaient que d’un budget limité pour ce faire.» L’envie de remettre les mains dans le cambouis l’a poussée en 2012 à lancer l’Atelier 365, une école bruxelloise de menuiserie traditionnelle ouverte à tous, du designer au profane.

Laura Greindl, Atelier 365
Laura Greindl, Atelier 365 © Photo Ringo Gomez-Jorge

Si la trentenaire s’intéresse davantage à la formation qu’à la création d’objets, c’est parce qu’en tant que conceptrice, elle cherche à occuper le moins d’espace et de matière possible dans ce monde. Conscience écologique et intégrité sont indissociables de sa pratique.

«Je trouve toujours difficile de prendre la décision de lancer un nouveau design, admet-elle. Tout ce que je fais est purement fonctionnel et très basique. Mes créations ne sont pas design. Ce sont simplement des ustensiles avec lesquels vivre. Elles ne sont pas imaginées pour décorer l’espace. Je ne me considère pas comme une designer. Un jour, j’ai été invitée à une foire à Copenhague pour exposer mon travail. J’ai eu l’impression d’être un imposteur. Je me sens plus à l’aise dans l’atelier, parmi les artisans.»

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La planète design pense toutefois le contraire. Ses créations épurées, telles que le Mortise Bench en bois massif (photo), séduisent particulièrement les connaisseurs. La marque belge Valerie Objects, qui a collaboré avec Muller Van Severen, produira le banc par exemple.

Outre cette sobriété, ses assemblages de bois plus complexes plaisent également. Pour la jeune femme, tout comme pour le menuisier japonais traditionnel, les clous et les vis sont à éviter à tout prix. «J’utilise une scie nipponne, plus précise. J’opte pour des techniques ancestrales venues des quatre coins du monde.» Comme chaque objet est élaboré uniquement à partir d’assemblage de morceaux de bois, le processus de fabrication demande beaucoup de temps et d’expertise. C’est pourquoi Laura travaille souvent avec des spécialistes et peut difficilement reproduire ses créations en série.

atelier365.be

3—Frits Kuitenbrouwer

Frits Kuitenbrouwer (62 ans) possède un studio à Gand depuis vingt-deux ans. Enfant, il récupérait les restes de bois des caravanes que fabriquait son père et les utilisait pour construire des armoires. Il a ensuite étudié la sculpture, mais ne se sentant pas à sa place dans le monde de l’art, il a décidé de passer une année en Ardenne, à abattre et scier des résineux. «Un travail rude pour un salaire de misère, raconte-t-il. J’y suis pourtant resté un cycle complet de quatre saisons, c’était superbe.» Frits s’est par après formé à Bruges auprès d’un fabricant de meubles septuagénaire, qui lui a appris les ficelles du métier.

Frits Kuitenbrouwer
Frits Kuitenbrouwer © Photo Ringo Gomez-Jorge

Fort de ces connaissances et avec un peu d’argent en poche, il a lancé sa première entreprise dans un mini-studio de 16 m2 avec une machine à bois de quatrième main. «Au départ, on me demandait des réalisations très pratiques: une cuisine, une rampe d’escalier, précise-t-il. Mais j’ai toujours dessiné des meubles.» L’artisan n’est pas du genre à proposer un nouveau modèle chaque semaine. Au contraire, son œuvre comprend onze pièces essentielles, dont certaines ont plus de 20 ans.

«La plupart de mes créations découlent d’une forme de nécessité. J’ai par exemple imaginé une chaise, simplement car j’en avais besoin.» Ainsi, également, de Dwarf, une petite armoire extrêmement sobre (photo). A l’origine de ce meuble, l’équipement musical de Frits qui traînait à même le sol: «J’apprécie le calme, l’harmonie, quand tout est rangé. J’ai donc conçu une étagère.»

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Cet objet respire la simplicité. Il est rectangulaire, sans courbe ni artifice. Il n’y a pas de poignées — les portes s’ouvrent par pression. «Le minimalisme n’est pas un objectif en soi, ajoute notre interlocuteur. C’est une conséquence de mon regard sur le monde. Je ne crée que des pièces utiles. D’un point de vue technique, cette création est complexe. La simplicité est toujours complexe.»

A la sobriété, Frits associe un côté ludique. La Triangle Ladder, qui converge en un point, en est l’illustration parfaite. Dans le cas cité plus haut, l’humour se trouve dans le jeu de mots. Dwarf − nain en anglais − est une armoire petite et large, et donc attachante. «C’est presque un personnage, en effet. On doit pouvoir aimer un meuble.» Les créations du sexagénaire sont le reflet de son caractère: peu bavard, mais plaisant.

fritskuitenbrouwer.be

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