Rencontre avec nos designers de l’année, Studio Unfold

Studio Unfold © FRÉDÉRIC RAEVENS
Mathieu Nguyen

Claire Warnier et Dries Verbruggen composent ce brillant duo qui trace sa carrière hors des sentiers battus, appliquant avec succès des technologies de pointe à certains savoir-faire millénaires. Rencontre avec nos Designers de l’année (*).

Depuis ses débuts au tournant du millénaire, le studio Unfold a continuellement repoussé les limites de ce que recouvre le terme  » design  » en s’aventurant au-delà de ses horizons habituels, objets et mobilier, installations et scénographies, pour finalement incarner une audacieuse idée de la modernité. Formés à la Design Academy d’Eindhoven, aux Pays-Bas, ces designers-hackers sont des prodiges du do-it-yourself et de l’open source, modèle créatif qui implique que les données et les ressources soient à la disposition de tous. Du coup, ils cultivent un subtil mélange de réflexion et d’action qui leur permet d’élargir leur champ de recherches au fil des projets, questionnant au passage notre façon d’envisager l’artisanat, la production industrielle, les notions de copyright ou de libre-accès.

Rencontre avec nos designers de l'année, Studio Unfold
© FRÉDÉRIC RAEVENS

Leur engin de prédilection, c’est l’imprimante 3D, et bien que leurs têtes d’impression, montées sur rails et cornaquées depuis un clavier, tracent littéralement les contours de notre avenir, pas de futurisme tape-à-l’oeil chez Unfold. Réjouissant enchevêtrement de câbles, vis et poulies, leur antre ressemble plus à un fablab qu’à un Apple Store désincarné. Refusant de choisir entre l’ancien ou le nouveau, Claire et Dries ancrent leur pratique dans le présent et la nourrissent de larges détours par un passé parfois lointain, afin d’élaborer une pratique inédite, où la fluidité des médias digitaux trouve un prolongement physique à travers des matériaux tangibles : métal ou pierre, porcelaine ou verre, que l’on retrouve sous forme d’objets usuels ou d’expérimentations un brin ésotériques dans leur portfolio. Unanimement reconnu par le secteur mais peu porté sur les mondanités, et donc un chouia à part dans notre paysage créatif, ce tandem nous a reçus à Anvers, dans l’ancienne moutarderie qui abrite son QG. Entretien découverte, rythmé par le ronron des imprimantes qui triment en arrière-plan.

Heureux d’enfin vous rencontrer, car malgré vos dix ans de pratique du design, vous restez un duo un peu mystérieux…

Claire : Un peu mystérieux ? Parfait.

Dries : C’est vrai, nous ne sommes pas très connus du grand public, et les gens se demandent souvent :  » Que font-ils exactement ?  » Or, nous-mêmes ne le savons pas toujours.

Claire : A une conférence que je donnais, quelqu’un m’a dit :  » Vous n’apportez pas de réponses, vous posez encore plus de questions !  » On prend ça comme un compliment.

C’est quoi, Unfold ?

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Dries : A la fin de notre cursus à Eindhoven, on formait un collectif de six étudiants, United Statements. Nos profs y voyaient un ensemble très prometteur, mais nous ne fonctionnions pas comme un vrai studio, et une fois que nous nous retrouvions autour d’une table, à se demander ce que nous allions faire, nous finissions par nous battre avant d’avoir trouvé la réponse. La cohabitation de six ego créatifs était compliquée, on avait à peine 20 ans, on était jeunes et naïfs, et on devait soudain traiter avec des géants comme Unilever ou Droog Design. Tout a donc explosé rapidement. Unfold était l’intitulé de notre premier projet à deux, un scan de notre corps en 3D, recomposé par des milliers de triangles via un programme de pliage de carton.

Claire : C’était une sorte de test. Comment peut-on supprimer l’esthétique digitale du procédé pour le traduire en réalité ? En fait, on n’a jamais vraiment pensé à lancer un studio ; on l’a fait, c’est tout. Officiellement, en 2002, pour disposer d’une plate-forme qui nous permette de réaliser ce qu’on aimait. Tout est né de notre intérêt pour le monde numérique et ses applications : comment le sortir de l’ordinateur et l’ancrer dans le monde physique ?

Cette volonté de  » sortir de l’écran  » est restée au coeur de vos recherches…

Dries : Exactement. Pour nous, au niveau littéral,  » to unfold  » signifie à la fois déplier, déployer mais aussi dénouer des processus pour les reconstruire à notre manière. C’est ce qui nous rend si difficiles à décrire. Il ne s’agit pas de reconnaître qu’un objet est beau, ou une fonction efficace. Pour nous, la beauté émane d’un process, et parfois simplement d’un accident.

Ça n’a pas été un problème de tirer des revenus d’un tel credo ?

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Dries : On a d’abord fait beaucoup d’architecture temporaire, bars, magasins, scénographies et installations conceptuelles. On aimait ça et on en vivait.

Claire : On n’a jamais eu de gros coûts, et tant que ceux-ci sont maîtrisés et qu’on reste flexibles, c’est bon. Beaucoup de gens terminent leurs études et se disent :  » Maintenant, je vais trouver un job, acheter une maison et avoir des enfants. Et je veux aussi une voiture, etc.  » Maintenant on a tout ça aussi, mais ce n’est arrivé que bien plus tard.

Dries : On a toujours cultivé une certaine légèreté, qui nous a permis d’opter pour ce qui nous plaisait. On n’a pas investi dans une machinerie super chère, ni engagé d’office manager. Mais même à nos débuts, explorer la frontière entre le numérique et le tangible, et rendre les démarcations plus floues, a toujours fait partie de notre ADN.

Claire : Et on n’aime pas les écrans ! On essaye toujours de les éviter, de les rendre différents, d’intégrer les projections sur des éléments physiques.

Une autre caractéristique de votre travail est cette envie de combiner artisanat et nouvelles technologies…

Claire : On ne l’a pas vraiment fait exprès. Nos différentes sources d’intérêt se rejoignent naturellement, comme dans le ceramic printer. J’avais déjà utilisé une imprimante 3D pour mon jury de fin d’études, ça demandait beaucoup de temps et d’argent, mais c’était une technique intrigante.

Au vu de l’influence qu’a eue l’impression 3D sur vos travaux, vous êtes arrivés au bon moment…

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Dries : Le procédé existait déjà dans des universités, mais il nous était inaccessible. Tout était très contrôlé et elles ne nous auraient certainement pas permis de verser de l’argile dans leur coûteuses machines !

Claire : C’est pour ça que le libre-accès a été si important pour nous, on pouvait en construire une nous-mêmes et commencer à imprimer des prototypes.

Vous aviez conscience d’être des pionniers ?

Claire : Pas vraiment. On réalisait qu’on était parmi les premiers à acheter et adapter ces machines, mais ça restait modeste, on n’avait pas l’impression que ça allait prendre une telle importance. Au départ, c’était juste un délire de cinquante geeks qui se retrouvaient online. Les imprimantes étaient encore imparfaites, alors la plupart voulaient avant tout améliorer leur vitesse, leurs performances. Pas les modifier ou employer de l’argile.

Dries : La première que l’on a montée était l’une des dix premières composées par l’entreprise pionnière en la matière, c’est dire si c’étaient les débuts. Quelqu’un m’a suggéré de commencer un blog, et en un coup, ça a intéressé du monde et on s’est retrouvés sur un tas de sites de technologie, invités dans des universités et, aujourd’hui, à la tête d’une communauté d’environ 2 500 membres.

Vous êtes de purs produits de l’open source…

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Dries : Nous ne sommes pas programmeurs ou ingénieurs mécaniciens. On va sur Google, on essaye, on apprend… Tim Knapen, un ami et collaborateur occasionnel, nous a un jour dit :  » Avec toutes ces ressources à portée de main, il n’y a plus d’excuse pour ne pas fabriquer quelque chose.  » Aujourd’hui, on peut trouver toutes les informations dont on a besoin, acheter des petits kits de démarrage et s’y mettre.

Et pourquoi ce choix de la céramique ?

Dries : Dès 2005, j’ai commencé à suivre cette technologie 3D, un peu hasardeuse à l’époque, et l’idée d’utiliser de la céramique nous est venue. C’était l’évidence, vu sa richesse et son héritage, face au plastique.

Claire : C’est le matériau dont on fait des prototypes, il est associé à  » jetable « .

Dries : Bien sûr, de très belles choses sont réalisées en plastique, ce n’est pas une critique. Mais ça ne nous intéresse pas.

Claire : Surtout dans le cadre de l’impression 3D. Il est impossible d’imprimer une tasse en plastique, elle fondrait si on y mettait du café.

Mais comment avez-vous su que ça marcherait ?

Dries : Le procédé de réalisation, couche par couche, est exactement le même que pour la poterie spiralée. On s’est dit que ce qui était faisable à la main devait l’être également avec cette machine. Notre vraie préoccupation, c’était de savoir si l’association des deux serait un clash ou une symbiose.

Jusqu’où peut-on encore parler de travail manuel ?

(Interruption involontaire d’un collaborateur manipulant un objet excessivement bruyant)

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© FRÉDÉRIC RAEVENS

Dries : Vous voyez ? On travaille avec nos mains. Pour nous, il n’y a pas de ligne précise qui sépare la main de la machine. Le tour de potier, c’était déjà une forme d’automatisation. A l’époque, on l’a parfois rejeté, et c’est toujours le cas pour certains céramistes. Même chose pour le moulage au plâtre, auquel on reproche de créer des objets identiques ! Quant au souffleur de verre, il utilise un instrument également. Il y a toujours une distance entre la main et la matière, peut-être qu’elle est plus importante pour nous, mais notre code et notre software sont faits maison, tout comme les machines, fabriquées avec nos outils.

De quoi sera faite la suite pour vous ?

Dries : Dernièrement, on a entamé une réflexion sur le contrôle. D’une part, celui que l’on a sur nos machines, qui reste relatif puisque la technique ou les matériaux peuvent prendre le dessus ; et j’aime cette friction, tout comme j’aime ces tasses qui ont des petits défauts. On n’a jamais adhéré à l’image du designer perfectionniste, ce n’est pas nous. Puis, au niveau philosophique, on se penche sur le contrôle perdu du concepteur depuis la révolution industrielle. L’artisan a été délesté de ses responsabilités. Mais avec ces machines abordables et ces technologies disponibles chez soi, combinées au crowdfunding ou au crowdsourcing, on regagne un peu de ce territoire cédé, de ces responsabilités oubliées. Redevenir des fabricants, c’est aussi ce qui nous intéresse.

(*) Décerné pour la première fois en 2006, le Prix du Designer de l’année est une initiative de la Biennale Interieur et des rédactions du Vif Weekend et de Knack Weekend, soutenue par Bozar, le Centre de l’Innovation et de Design (CID) et le Design Museum de Gand. Il a été remis ce 26 septembre à la Delen Private Bank, à Anvers.

Les ProjetsSkafaldo

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© SDP

 » Avec le Skafaldo, on a essayé de manipuler le programme qui génère les structures destinées à supporter les impressions 3D. Le détournement consistait à jeter l’impression et garder l’échafaudage qui le soutenait, donc à réfléchir à l’envers : quel objet doit-on créer pour aboutir à cette structure ? Le résultat final s’avère à la fois architectural et organique, disons que c’est la beauté des mathématiques. « 

The Transaction Project

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 » Ce projet nous a été suggéré par un souffleur de verre. Il avait découvert que les Romains soufflaient du verre dans des moules de terracotta et que, depuis lors, on a un peu oublié comment faire. C’est tout l’intérêt de laisser nos travaux en libre-accès, ça permet à d’autres de s’impliquer. « 

Statigraphic Cups

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 » Un céramiste traditionnel reconnu nous a dit : « Il existait déjà trois méthodes, la céramique moulée, tournée ou travaillée à la main, voici une quatrième voie. » Une fois l’impression terminée – dix minutes dans le cas d’une tasse -, c’est comme pour un objet ordinaire, on peut appliquer les vernis et finitions que l’on veut. Et aussi atténuer les traces de la machine, même si nous préférons les laisser. « 

L’artisan électronique

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 » Avec ce tour de potier numérique, on voulait comprendre ce que la machine était capable de faire. Il ne suffit pas de créer une forme sur ordinateur pour l’imprimer. Certaines s’écroulent et il faut les renforcer. On s’est donc inspirés de fruits ou légumes dotés d’une structure interne, comme le poivron, ou des arcs-boutants des cathédrales gothiques. Au lieu de les cacher, on en a fait une caractéristique esthétique. « 

Kiosk

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© SDP

 » C’est une station mobile de duplication, présentée au Salon du meuble de Milan. On dresse toujours le parallèle avec la musique digitale : au départ, l’industrie pensait que le MP3 ne mènerait à rien. Idem pour la digitalisation des produits : on pense que ça ne pourra jamais rivaliser avec ce qui existe. Nous, on ne voulait pas dire que c’était bien ou pas, mais juste amorcer le débat. « 

The Peddler

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 » On reçoit beaucoup de propositions de collaborations. On en refuse 99 %, mais on a accepté plusieurs projets tournant autour des fragrances, comme avec ce Peddler mis au point pour le parfumeur Barnabé Fillion. La céramique absorbe le parfum. On l’utilise depuis longtemps comme diffuseur, et c’est ainsi que certaines de nos formes, au départ ornementales, ont trouvé une fonction. « 

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