Comment s'est passé ce retour aux racines maternelles ?

Je suis arrivé là-bas, alors que la Turquie était en plein boom économique. Istanbul était un grand chantier et je me disais qu'il devait y avoir de bonnes opportunités. J'ai assez vite déchanté, à la fois par rapport à l'autoritarisme politique qui allait grandissant et aux effets néfastes du néolibéralisme, beaucoup plus visibles dans cette géographie-ci. Les verrous de l'état social n'existent pas comme dans la vieille Europe. Avec la vision de l'architecture que j'avais, je n'ai pas trouvé ma place dans les rouages des partenariats publics-privés et du secteur de la construction en général, à la fois éthiquement et intellectuellement. La Belgique m'avait habitué à une pratique de l'architecture culturelle, sociale avec des processus participatifs. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé à dessiner des espèces de gratte-ciel au bord d'une autoroute urbaine et là, je me suis dit, " non de dieu, ça ne va pas ". Me retrouver ici, où seuls les promoteurs et les politiciens décident de la fabrique urbaine, m'a fait réagir.

Sinan Logie dans son atelier, SDP
Sinan Logie dans son atelier © SDP

Concrètement...

Ça m'a vraiment dégouté et j'ai arrêté l'architecture. En 2013, j'ai commencé à enseigner à l'Université Bilgi. Et en 2015, nous avons fondé, avec une vingtaine d'activistes urbains, le Centre de justice spatiale.

Avec quel objectif ?

Nous y documentons les transformations urbaines et rurales en Turquie. Nous aidons aussi des villages à lutter contre la construction de centrales hydrauliques, des quartiers informels menacés d'éviction forcée à résister... Nous faisons également des publications et des workshops sur les questions d'équité. Toute notre pratique se base sur la marche à travers la ville, pour observer, à l'échelle du piéton, les mutations en cours. Istanbul est passée de 1 million d'habitants en 1950 à 18 millions aujourd'hui. Le temps de cligner des yeux, trois nouvelles tours se construisent... C'est une vitesse à laquelle on n'est pas habitués à Bruxelles où on attend deux ans pour obtenir un permis de bâtir.

En parallèle, vous avez également glissé vers l'art...

En 2014, ma pratique artistique, qui était présente par plaisir depuis mes études, s'est réveillée. J'ai rencontré mes galeristes et organisé ma première expo et depuis, mes oeuvres d'art s'inspirent des tensions entre l'urbain et le rural, la ville et la nature et les images mentales qu'on peut ressentir en traversant Istanbul. Si on remonte à mon parcours plus ancien, j'ai fait du skate des années à Bruxelles : ces pratiques performatives dans la ville sont ancrées en moi. J'ai commencé avec de l'encre de chine sur papier et de l'huile sur toile, mais j'ai évolué vers des sculptures en béton et bois, des installations... J'essaye de travailler comme un architecte, c'est juste à une autre échelle. L'autre différence, c'est que je produis ce que je désire, sans devoir négocier avec un client.

Votre parcours belge semble loin. Vous a-t-il apporté quelque chose ?

Oui, c'était un plus. Le côté libre-exaministe de l'ULB, cette façon de nous laisser libres de nous trouver nous-mêmes et de ne pas suivre un maître ou se formater selon une star qui viendrait dans les ateliers, a été l'une des richesses de ma formation. L'approche socialement engagée et participative d'Olivier Bastin constitue une spécificité que j'ai pu apporter ici. Avec les amis du Centre de justice sociale, on a construit 28 logements sociaux pour des victimes du tremblement de terre de 1999. Ils ont lutté pendant 15 ans pour avoir un terrain à bas prix de l'état. Ils ont fondé une coopérative et ils sont enfin en train d'auto-construire ces logements. C'était une belle victoire. Même si on est dans un pays où tout semble fou et autoritaire, on trouve quand même quelques fissures dans lesquelles il existe des marges de manoeuvre et de négociation ; ça donne un peu d'espoir... sinon je ne serais pas resté.

Vous parlez aussi de similitudes entre Bruxelles et Istanbul...

Bruxelles est une ville compacte, mais une fois qu'on a compris qu'elle s'organise selon le lit de la Senne, avec au nord, les pauvres, et au sud, près de la forêt de Soigne, les riches, on comprend très vite, en arrivant ailleurs cette même ségrégation sociale et spatiale due à la géographie. A Istanbul, le relief est très accidenté. Les versants côté mer sont réservés aux riches. On a ensuite les crêtes, avec les axes routiers, et de l'autre côté, les vallées humides et boueuses où sont les pauvres. On retrouve certaines règles partout. Bien connaitre Bruxelles m'a permis de bien comprendre Istanbul.

La diversité était-elle présente dans vos études ?

Dans les années 1990, la diversité n'était pas encore présente dans le milieu académique bruxellois. J'ai eu une éducation relativement euro-centrique.

Comment est considéré l'architecte en Turquie ?

Mal... Dans beaucoup d'appels d'offre, même pour des projets publics, on sélectionne un entrepreneur et c'est lui qui amène son architecte et fait dessiner le projet en fonction de ses désidératas. Les architectes sont au bas de l'échelle du secteur de la construction. Il y a quelques stars qui sortent du lot et parviennent à introduire des choses de qualité, mais c'est tout. Il y a par contre énormément d'universités et de diplômés chaque année rendant la concurrence sauvage.

Inspiré d'une petite église byzantine en croix grecque, SInan Logie a imaginé cette installation, Baris Ozcetin
Inspiré d'une petite église byzantine en croix grecque, SInan Logie a imaginé cette installation © Baris Ozcetin

Comment préparez-vous vos étudiants à cette réalité ?

Je commence généralement l'atelier en leur expliquant, ce qu'on m'a dit aussi, à Bruxelles, à l'époque, que les études sont fantastiques car on apprend à voir la vie à 360 degrés. Je leur dis qu'il y a assez de béton sur la planète mais qu'ils doivent se servir de ce qu'ils apprennent pour réfléchir, penser, changer le monde... Je leur dis : " Faites de la mode écologique, écrivez des livres, devenez cinéaste ou artiste comme moi, si ça vous amuse... Mais attendez-vous à ce que 80 % d'entre vous ne fassent pas d'architecture. " Et concrètement, je travaille notamment dans la lignée des architectes utopistes des années 60-70, en demandant à mes étudiants d'essayer d'imaginer ce qu'auraient fait ces gens aujourd'hui s'ils avaient suivi leurs études ici et pas à Londres dans les années pop.

Y a-t-il une conscience écologique qui se réveille en Turquie ?

Pas du tout. Certes, les autorités ont signé certaines lois européennes pour continuer les négociations avec l'Union. Mais elles sont rarement appliquées. Par contre, depuis 2019, le nouveau maire d'Istanbul est d'opposition -- après 25 ans de règne du parti d'Erdogan -- et il a une réflexion intéressante axée sur des questions écologiques, des concours d'architecture pour les espaces publics... Depuis deux ans, on vit un renouveau mais seulement dans cette ville et quelques autres, où l'opposition est présente. Ça reste de petites gouttes ici et là.

Sinan Logie entreprend des marches exploratoires à travers la ville, pour rendre compte en image de la démesure stambouliote., Sinan Logie
Sinan Logie entreprend des marches exploratoires à travers la ville, pour rendre compte en image de la démesure stambouliote. © Sinan Logie

Même si beaucoup de créatifs turcs et de jeunes lorgnent vers l'Europe, et Berlin -- comme vous le précisez -- vous semblez toujours attaché à Istanbul personnellement...

Notre pays regarde depuis 150 ans vers l'Europe et ce n'est pas en quelques années d'autoritarisme qu'il va se replier sur lui-même. Et puis, cela reste un pays intéressant, avec de nombreux challenges. Ce qui m'avait refroidi à Bruxelles, c'est que l'école maternelle où j'ai étudié, située dans des bâtiments préfabriqués censés être démolis, est toujours là. A Istanbul, aucun de mes amis n'a eu cours à l'époque dans un bâtiment qui existe encore aujourd'hui. La ville change continuellement et on doit se réadapter et réinventer des nouvelles choses. Et je me sens davantage moi-même dans cet environnement chaotique que dans la stabilité bruxelloise.

Referez-vous un jour de l'architecture ?

J'ai encore des parts dans la coopérative de l'Escaut. Si je refais de l'architecture en Turquie, ce sera peut-être avec Olivier Bastin. Je n'exclus rien, mais j'attends le bon moment.

Comment s'est passé ce retour aux racines maternelles ?Je suis arrivé là-bas, alors que la Turquie était en plein boom économique. Istanbul était un grand chantier et je me disais qu'il devait y avoir de bonnes opportunités. J'ai assez vite déchanté, à la fois par rapport à l'autoritarisme politique qui allait grandissant et aux effets néfastes du néolibéralisme, beaucoup plus visibles dans cette géographie-ci. Les verrous de l'état social n'existent pas comme dans la vieille Europe. Avec la vision de l'architecture que j'avais, je n'ai pas trouvé ma place dans les rouages des partenariats publics-privés et du secteur de la construction en général, à la fois éthiquement et intellectuellement. La Belgique m'avait habitué à une pratique de l'architecture culturelle, sociale avec des processus participatifs. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé à dessiner des espèces de gratte-ciel au bord d'une autoroute urbaine et là, je me suis dit, " non de dieu, ça ne va pas ". Me retrouver ici, où seuls les promoteurs et les politiciens décident de la fabrique urbaine, m'a fait réagir.Concrètement...Ça m'a vraiment dégouté et j'ai arrêté l'architecture. En 2013, j'ai commencé à enseigner à l'Université Bilgi. Et en 2015, nous avons fondé, avec une vingtaine d'activistes urbains, le Centre de justice spatiale.Avec quel objectif ?Nous y documentons les transformations urbaines et rurales en Turquie. Nous aidons aussi des villages à lutter contre la construction de centrales hydrauliques, des quartiers informels menacés d'éviction forcée à résister... Nous faisons également des publications et des workshops sur les questions d'équité. Toute notre pratique se base sur la marche à travers la ville, pour observer, à l'échelle du piéton, les mutations en cours. Istanbul est passée de 1 million d'habitants en 1950 à 18 millions aujourd'hui. Le temps de cligner des yeux, trois nouvelles tours se construisent... C'est une vitesse à laquelle on n'est pas habitués à Bruxelles où on attend deux ans pour obtenir un permis de bâtir.En parallèle, vous avez également glissé vers l'art...En 2014, ma pratique artistique, qui était présente par plaisir depuis mes études, s'est réveillée. J'ai rencontré mes galeristes et organisé ma première expo et depuis, mes oeuvres d'art s'inspirent des tensions entre l'urbain et le rural, la ville et la nature et les images mentales qu'on peut ressentir en traversant Istanbul. Si on remonte à mon parcours plus ancien, j'ai fait du skate des années à Bruxelles : ces pratiques performatives dans la ville sont ancrées en moi. J'ai commencé avec de l'encre de chine sur papier et de l'huile sur toile, mais j'ai évolué vers des sculptures en béton et bois, des installations... J'essaye de travailler comme un architecte, c'est juste à une autre échelle. L'autre différence, c'est que je produis ce que je désire, sans devoir négocier avec un client.Votre parcours belge semble loin. Vous a-t-il apporté quelque chose ?Oui, c'était un plus. Le côté libre-exaministe de l'ULB, cette façon de nous laisser libres de nous trouver nous-mêmes et de ne pas suivre un maître ou se formater selon une star qui viendrait dans les ateliers, a été l'une des richesses de ma formation. L'approche socialement engagée et participative d'Olivier Bastin constitue une spécificité que j'ai pu apporter ici. Avec les amis du Centre de justice sociale, on a construit 28 logements sociaux pour des victimes du tremblement de terre de 1999. Ils ont lutté pendant 15 ans pour avoir un terrain à bas prix de l'état. Ils ont fondé une coopérative et ils sont enfin en train d'auto-construire ces logements. C'était une belle victoire. Même si on est dans un pays où tout semble fou et autoritaire, on trouve quand même quelques fissures dans lesquelles il existe des marges de manoeuvre et de négociation ; ça donne un peu d'espoir... sinon je ne serais pas resté.Vous parlez aussi de similitudes entre Bruxelles et Istanbul...Bruxelles est une ville compacte, mais une fois qu'on a compris qu'elle s'organise selon le lit de la Senne, avec au nord, les pauvres, et au sud, près de la forêt de Soigne, les riches, on comprend très vite, en arrivant ailleurs cette même ségrégation sociale et spatiale due à la géographie. A Istanbul, le relief est très accidenté. Les versants côté mer sont réservés aux riches. On a ensuite les crêtes, avec les axes routiers, et de l'autre côté, les vallées humides et boueuses où sont les pauvres. On retrouve certaines règles partout. Bien connaitre Bruxelles m'a permis de bien comprendre Istanbul.La diversité était-elle présente dans vos études ?Dans les années 1990, la diversité n'était pas encore présente dans le milieu académique bruxellois. J'ai eu une éducation relativement euro-centrique.Comment est considéré l'architecte en Turquie ?Mal... Dans beaucoup d'appels d'offre, même pour des projets publics, on sélectionne un entrepreneur et c'est lui qui amène son architecte et fait dessiner le projet en fonction de ses désidératas. Les architectes sont au bas de l'échelle du secteur de la construction. Il y a quelques stars qui sortent du lot et parviennent à introduire des choses de qualité, mais c'est tout. Il y a par contre énormément d'universités et de diplômés chaque année rendant la concurrence sauvage.Comment préparez-vous vos étudiants à cette réalité ?Je commence généralement l'atelier en leur expliquant, ce qu'on m'a dit aussi, à Bruxelles, à l'époque, que les études sont fantastiques car on apprend à voir la vie à 360 degrés. Je leur dis qu'il y a assez de béton sur la planète mais qu'ils doivent se servir de ce qu'ils apprennent pour réfléchir, penser, changer le monde... Je leur dis : " Faites de la mode écologique, écrivez des livres, devenez cinéaste ou artiste comme moi, si ça vous amuse... Mais attendez-vous à ce que 80 % d'entre vous ne fassent pas d'architecture. " Et concrètement, je travaille notamment dans la lignée des architectes utopistes des années 60-70, en demandant à mes étudiants d'essayer d'imaginer ce qu'auraient fait ces gens aujourd'hui s'ils avaient suivi leurs études ici et pas à Londres dans les années pop.Y a-t-il une conscience écologique qui se réveille en Turquie ?Pas du tout. Certes, les autorités ont signé certaines lois européennes pour continuer les négociations avec l'Union. Mais elles sont rarement appliquées. Par contre, depuis 2019, le nouveau maire d'Istanbul est d'opposition -- après 25 ans de règne du parti d'Erdogan -- et il a une réflexion intéressante axée sur des questions écologiques, des concours d'architecture pour les espaces publics... Depuis deux ans, on vit un renouveau mais seulement dans cette ville et quelques autres, où l'opposition est présente. Ça reste de petites gouttes ici et là.Même si beaucoup de créatifs turcs et de jeunes lorgnent vers l'Europe, et Berlin -- comme vous le précisez -- vous semblez toujours attaché à Istanbul personnellement...Notre pays regarde depuis 150 ans vers l'Europe et ce n'est pas en quelques années d'autoritarisme qu'il va se replier sur lui-même. Et puis, cela reste un pays intéressant, avec de nombreux challenges. Ce qui m'avait refroidi à Bruxelles, c'est que l'école maternelle où j'ai étudié, située dans des bâtiments préfabriqués censés être démolis, est toujours là. A Istanbul, aucun de mes amis n'a eu cours à l'époque dans un bâtiment qui existe encore aujourd'hui. La ville change continuellement et on doit se réadapter et réinventer des nouvelles choses. Et je me sens davantage moi-même dans cet environnement chaotique que dans la stabilité bruxelloise.Referez-vous un jour de l'architecture ?J'ai encore des parts dans la coopérative de l'Escaut. Si je refais de l'architecture en Turquie, ce sera peut-être avec Olivier Bastin. Je n'exclus rien, mais j'attends le bon moment.