1 L'ÉPINGLE DE SÛRETÉ, EMBLÈME DU NO FUTURE

Epingle de sûreté ou à nourrice, " imperdable " en Suisse romande, ce lointain dérivé de la fibule portée par nos ancêtres celtes et romains est l'oeuvre d'un prolifique inventeur américain : Walter Hunt, qui arrive à sécuriser la pointe capricieuse des épingles de l'époque par un ingénieux petit capuchon en métal, lors d'une intense séance de chipotage de fil de fer. Hélas, le génial mécanicien new-yorkais néglige les retombées économiques de ses créations, et cède le brevet pour à peine 400 dollars en 1849 - rien de bien étonnant pour celui qui refusa notablement de breveter sa première machine à coudre, de peur qu'elle ne réduise trop de couturières au chômage. Un dédain pour le matérialisme qui colle pas mal avec la récupération de l'objet, bien plus tard, par les porte-voix du mouvement punk, Malcolm McLaren et Vivienne Westwood, qui le remettent au goût du jour en l'érigeant parmi les éléments indispensables de la panoplie keupon, complétant avantageusement le combo crête et blouson en cuir.
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Epingle de sûreté ou à nourrice, " imperdable " en Suisse romande, ce lointain dérivé de la fibule portée par nos ancêtres celtes et romains est l'oeuvre d'un prolifique inventeur américain : Walter Hunt, qui arrive à sécuriser la pointe capricieuse des épingles de l'époque par un ingénieux petit capuchon en métal, lors d'une intense séance de chipotage de fil de fer. Hélas, le génial mécanicien new-yorkais néglige les retombées économiques de ses créations, et cède le brevet pour à peine 400 dollars en 1849 - rien de bien étonnant pour celui qui refusa notablement de breveter sa première machine à coudre, de peur qu'elle ne réduise trop de couturières au chômage. Un dédain pour le matérialisme qui colle pas mal avec la récupération de l'objet, bien plus tard, par les porte-voix du mouvement punk, Malcolm McLaren et Vivienne Westwood, qui le remettent au goût du jour en l'érigeant parmi les éléments indispensables de la panoplie keupon, complétant avantageusement le combo crête et blouson en cuir. YKK. Trois lettres qui figurent sur tant de nos vêtements et accessoires qu'on ne les remarque même plus. Quant à savoir ce qu'elles signifient, une classification, un code secret, une norme européenne ? Rien de tout ça, c'est simplement l'acronyme de Yoshida Kogyo Kabushiki Kaisha, donc Yoshida Kogyo SA en japonais. Car si la fermeture Eclair - marque déposée en France - fut inventée par des ingénieurs américains, Elias Howe, Max Wolff et Whitcomb Judson, puis perfectionnée et brevetée en 1913 par un émigré suédois, Gideon Sundbäck, l'empereur du Zip est japonais et s'appelle Tadao Yoshida. C'est lui qui fonde l'entreprise à Tokyo le 1er janvier 1934. Aujourd'hui, YKK est l'incontestable leader mondial de son secteur, produisant annuellement deux millions de kilomètres de fermeture à glissière. Soit plus de cinq fois la distance Terre-Lune, pour se faire une idée. La firme emploie près de 40 000 travailleurs et génère un chiffre d'affaires qui dépasse les 4 milliards d'euros. Tout ça pour de simples tirettes ? Oui et non, car YKK a fait du chemin en quatre-vingts ans, élargissant ses activités dans des domaines aussi divers que la construction, la fibre optique et l'agriculture. Contrairement au fouet, dont personne ne se rappelle l'inventeur, le pèle-légumes Rex fut assemblé par le Suisse Alfred Neweczerzal en 1947. Pour être honnête, il faut également mentionner que l'Econome, imaginé par Victor Pouzet dans le Puy-de-Dôme, avait fait son apparition près de vingt ans plus tôt, mais il n'a pu concurrencer l'ergonomie de cette bande d'aluminium repliée en fer à cheval, qui, depuis tant d'années, fait économiser des kilos de matière aux maladroits de corvée patate. Pour en revenir à la Zweifel Engros Neweczerzal Alfred, commodément abréviée en Zena, elle revient à Alfred Neweczerzal Junior à la mort de son père, et connaîtra un succès international grâce à son indétrônable modèle-phare, qui la voit encore exporter 60 % des plus de deux millions de pièces produites chaque année, faisant à juste titre la fierté des ménages suisses. C'est à la fois l'un des belgicismes les plus pratiqués et un exemple célèbre de marque déposée devenue un nom générique : dans nos contrées, un stylo-bille est presque toujours appelé " un Bic ". Ses origines remontent à 1945, quand le baron Marcel Bich s'associe avec un industriel basé à Clichy, où le groupe a d'ailleurs gardé son siège, pour développer un prototype racheté au Hongrois László Biró. Débarrassé du " h " final et enfin prêt à être lancé sur le marché, le Bic Cristal débarque un jour de 1950, et si nous l'avons immédiatement adopté, c'est peut-être parce que la Belgique fut le premier pays dans lequel il fut exporté, tout juste un an plus tard. La suite appartient à l'histoire. L'objet s'est depuis vendu à plus de cent milliards d'exemplaires dans le monde. Umberto Eco le considère comme " l'unique exemple du socialisme réalisé, qui annule toute distinction sociale et tout droit à la propriété ". Et si, soixante ans après sa création, sa destinée jetable cadre mal avec les impératifs d'éco- responsabilité, le bon vieux Bic dispose tout de même d'un réservoir de trois kilomètres d'encre avant de s'avouer à sec. Yale n'est pas qu'une université rivale de Harvard, où l'on imagine des beaux gosses friqués révisant sur des pelouses comme des greens de golf, c'est également une marque dont les innovations ont conditionné certains aspects de notre vie moderne. Clés, serrures, cadenas, le nom Yale est partout et figure dans les registres américains dès 1868, mais ses débuts remontent à 1840, quand Linus Yale ouvre sa boutique à New Port, New York. Le patriarche passa ensuite le relais à son fils Junior, qui parvint non seulement à pérenniser l'héritage paternel, mais aussi à s'imposer personnellement comme une référence ultime de la serrurerie. Après avoir fait le bonheur des banquiers en imaginant l'infaillible " Monitor Bank Lock ", système à combinaison révolutionnaire en 1962, il s'inspire des techniques de l'Egypte antique et perfectionne la serrure avec cylindre à goupilles, qui se déverrouille au moyen d'une clé crantée. Un procédé nettement plus safe que la traditionnelle serrure à garnitures, qu'à l'instar des combinaisons du Bank Lock nous utilisons encore depuis cent cinquante ans.En 1899, un mathématicien norvégien du nom de Johann Vaaler est persuadé d'avoir mis au point le trombone parfait en pliant une dizaine de centimètres de tige métallique. Pas de bol, il ignore que depuis plus de vingt ans, des usines britanniques et américaines fabriquent déjà des modèles plus efficaces, et sa trouvaille ne lui apporte que de maigres bénéfices. Cela n'a pas empêché le trombone de devenir l'un des symboles de la Norvège, que les habitants arborèrent à la boutonnière en signe de défiance envers l'occupant allemand. Icône de la papeterie, l'attache a fait l'objet d'exégèses poussées - on a retrouvé sa trace sous une forme primitive chez les Byzantins - et fut l'un des " Humble Masterpieces " présentés au Museum of Modern Art de New York, tout en restant le meilleur ami des MacGyver en herbe. Un petit GIF animé visible sur www.levif.be montre comment la fabrication d'un trombone est un bijou de logique et d'inventivité, que l'on peut regarder en boucle sans se lasser. D'après Les Quatre Barbus, groupe vocal dans la lignée des Frères Jacques, on doit la pince à linge à Jérémie Victor Opdebec, qui y vit un moyen de s'attirer les faveurs des lavandières en 1887. C'est du moins ce que renseigne la page Wikipedia anglophone qui lui est dédiée. Or malheureusement, ce récit comique signé Francis Blanche et Pierre Dac n'a aucune valeur historique. Le modèle primitif à un seul tenant, simple morceau de bois fendu, aurait vraisemblablement été conçu au XVIIIe siècle par la communauté Shaker, branche dissidente des Quakers, réputée pour leur mobilier puritain aujourd'hui considéré par certains comme le comble du chic minimaliste. Le père du modèle moderne, soigneusement étudié pour ne pas pincer les doigts, serait un certain G.O.B. Andersson, mais nul n'en est certain, et cette hypothèse suédoise fait peu cas de la passion des Etats-Unis pour la " clothespin " : près de 150 brevets de pince à linge y furent déposés au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces deux petits bouts de bois profilés unis par un drôle de ressort se retrouvent sur d'innombrables tableaux bucoliques avant de devenir un objet parmi les plus familiers qui soient, promenant son look inimitable et son unique fonctionnalité dans des domaines aussi variés que l'art contemporain ou les bricolages d'enfants. Elle connaîtra une version en plastique multicolore par Mario Maccaferri en 1944, qui ne détrônera jamais vraiment son aînée en bois. PAR MATHIEU NGUYEN