À l'aéroport de Bruxelles National, une jeune femme nous hèle, dans un français approximatif. Elle a emmené trop de bagages, elle craint de payer un supplément, et nous demande d'enregistrer une valise à sa place. Immédiatement, les clichés se bousculent dans notre (petit) esprit : et si elle transportait de la drogue, ou pire, des organes ? Et si elle était mafieuse ? Et si ce séjour à Tirana allait devenir pour nous une expérience à la Brokedown Palace ? Et si... ? Quatre jours plus tard, nous quittons l'Albanie dans le déchirement, l'£il humide. Rétroactes.
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À l'aéroport de Bruxelles National, une jeune femme nous hèle, dans un français approximatif. Elle a emmené trop de bagages, elle craint de payer un supplément, et nous demande d'enregistrer une valise à sa place. Immédiatement, les clichés se bousculent dans notre (petit) esprit : et si elle transportait de la drogue, ou pire, des organes ? Et si elle était mafieuse ? Et si ce séjour à Tirana allait devenir pour nous une expérience à la Brokedown Palace ? Et si... ? Quatre jours plus tard, nous quittons l'Albanie dans le déchirement, l'£il humide. Rétroactes. Arrivée à Tirana, dans un vieux bus bringuebalant, les vitres opacifiées par la buée, dans lequel il pleut à demi. Les baffles crachotent un tube de la starlette anglaise Cheryl Cole et sans le savoir, nous tenons là déjà la métaphore parfaite de la ville : foutraque et sexy, délabrée et pop, cabossée par l'existence et pleine d'énergie à la fois. Aux alentours de la place Skanderbeg (la Grand-Place locale) éventrée de toute part par des travaux sans fin pris en charge par une seule et unique grue, la circulation est infernale. Anarchique - les feux rouges sont davantage une aimable invitation qu'une obligation - et polluante - les vieilles Mercedes qui roulent au plomb vomissent une fumée noire qui prend à la gorge. Jusqu'en 1990, les voitures étaient interdites par la dictature staliniste d'Enver Hodja. Aujourd'hui elles se comptent par centaine de milliers et étranglent Tirana dans un embouteillage permanent. Difficile de comprendre, à ce stade-ci, ce qui a poussé le très fréquentable guide Lonely Planet à consacrer l'Albanie comme premier pays à visiter dans le monde en 2011, devant le Brésil et le Cap-Vert. Certes, on dit la campagne locale riche et la riviera du sud encore préservée, certes son climat est agréablement méditerranéen, mais Tirana, de prime abord, ne déploie aucun des charmes qu'une capitale offre d'habitude au voyageur. Ainsi de son immense musée d'Histoire albanaise, sur la place Skanderbeg, à la superbe mosaïque en style réalisme soviétique ornant le fronton, et qui est à l'intérieur en réalité une coquille vide, déserte, désordonnée, à la limite de la grotesquerie. Alors ? Alors c'est peut-être ça, justement, le charme de Tirana. Une ville qui ne calcule rien, qui n'a rien à vendre et tout à offrir, qui ne connaît pas encore les rouages de l'attrape-touriste. Une métropole qui concentre près du tiers de la population du pays, mais où c'est encore le coq qui réveille les habitants en s'égosillant dès les premières lueurs du jour. Quand on s'adresse en anglais aux Albanais, ils sont désarçonnés. " Where are you from ?" s'enquièrent-ils, inlassablement, encore surpris que leur capitale accueille des étrangers, avant d'insister pour faire visiter leur hôtel/accompagner d'une assiette de fruits frais la limonade commandée/faire un cadeau. La Belgique ne leur dit pas toujours grand-chose. Normal, les Albanais rêvent prioritairement d'Amérique et de Grande-Bretagne, de liberté et d'argent. Comme Nertila, 22 ans, étudiante en Sciences sociales à l'Université de Tirana, qui cumule les jobs pour parvenir à payer ses cours et son lit en dortoir. " Un bon salaire, par exemple celui d'une secrétaire dans l'administration, avoisine les 250 euros par mois. Et une chambre dans un appartement d'étudiant, 100 euros. Faites le calcul. " Nertila qui porte son Albanie très haut dans son c£ur, en particulier ses gens si chaleureux, mais qui rêve de partir, de quitter un pays dans lequel " naître femme rend la recherche d'un travail difficile ", tandis qu'" il faut connaître des gens bien placés pour trouver un emploi, tout se fait par piston. Tous les jeunes veulent s'expatrier. Ceux qui y parviennent mettent généralement le cap sur la Grèce ou l'Italie, même si ce n'est pas leur premier choix. Moi j'aimerais aller à Londres, mais c'est trop cher... "Le malheur des uns faisant le bonheur des autres, le Belge en vadrouille à Tirana devient le roi du monde, avec un pouvoir d'achat sans précédent. Une traversée de la ville en taxi : l'équivalent de 3,5 euros. Un verre dans un bar branché : 1 euro. Un menu 3 services dans un restaurant haut de gamme - la cuisine albanaise, brassant des influences turques et grecques, est absolument délicieuse : 8 euros. Et des bars, des restos, il y en a des tonnes à Tirana. Pas un seul McDo (le fast-food Kolonat en est une copie conforme, jusqu'au logo), mais des centaines d'établissements souvent dans un style un peu lounge, coussins ventripotents et lumière tamisée, avec de la musique qui pulse à fond dans les enceintes. Et une nuée de jeunes, sapés comme un 31 décembre, qui sirotent des cocktails aux terrasses. Tirana est en effet la capitale de la minijupe et du microshort, de la paillette et du trait d'eye-liner. Surtout le coin du Block, " un endroit pour les gens riches ", résume Nertila. Sous la dictature d'Enver Hodja, le Block architecturalement très hétéroclite, pour ne pas dire désordonné, était dominé par la résidence du dicateur, un " palais " tranchant avec les bâtisses environnantes par son opulence et ses lignes voluptueuses. Le tyran avait fait construire des dizaines d'édifices à dominante communiste (et donc particulièrement laids), mais sa villa, elle, exhale toujours une élégance fifties du meilleur goût. Depuis 1991 et son ouverture à la population, la jeunesse albanaise a envahi le Block, et s'amuse désormais autour de la maison de l'ancien dictateur... aujourd'hui transformée en café - il y a quelque chose d'ironique et de réjouissant à siroter un cappuccino chez Hodja, au Klasik Cafe - et en centre d'enseignement des langues. La sensualité agressive (même si dans les faits, le poids de l'honneur et de la famille les contraint à une sexualité restreinte, quand elle n'est pas proscrite) de ces jeunes décomplexés est proprement étonnante, dans un pays à majorité musulmane - " où toutes les religions vivent en bonne entente ", précise Nertila, elle-même chrétienne. Sous Hodja, la religion était interdite (elle recouvrera la liberté au début des années 90) et ceci expliquant sans doute cela, il n'y a aucune femme voilée dans les rues. L'interdit religieux a également amené à raser des centaines d'édifices sacrés, et à contribuer au ratiboisement du bien étrange paysage de Tirana : des buildings en construction partout, battus par les vents, dont personne ne connaît la date d'achèvement si elle existe, et des bâtiments croulants repeints par le maire, solution cosmétique (les façades sont ornées de pois, d'arcs-en-ciel) dont la pollution et les pluies acides écourtent la durée de vie. Et puis, tout près, les montagnes, écrin de verdure d'un océan de béton. Le mont Dajt est ainsi le balcon de la ville. On y accède en voiture (une heure de route), ou via un téléphérique qui rallie en 13 minutes le point culminant de la montagne, à 1 612 mètres d'altitude. Un petit paradis où quelques rares hôtels et restaurants ont planté leurs pénates, et où le calme olympien terrasse les derniers échos de klaxons du centre-ville. Sur place, le choix des activités est vite fait. Dès la sortie du téléphérique, des hommes baladant poneys et chevaux au bout d'une longe proposent des promenades pour un prix dérisoire. On peut aussi arpenter la montagne à pied, ou déguster un plat typiquement albanais dans l'un des restaurants pittoresques qui y ont ouvert. Nous, ce qu'on a préféré au Mont Dajt, c'est le trajet pour l'atteindre : depuis la cabine du téléphérique, la vue sur la vallée est d'une saisissante beauté. La main de l'homme y a pourtant laissé des traces : on y trouve des dizaines de dômes de pierre à l'allure de champignons. " Des caves à vin ? ", essaie notre étudiante. Non, les bunkers d'Hodja, paranoïaque, qui était persuadé de l'imminence d'une attaque américaine. Les jeunes Albanais ont-ils oublié leur histoire ? " Ce sont les pauvres qui ont une vraie conscience politique dans ce pays, explique Nertila. Ceux qui passent leurs journées devant la télé et les programmes d'info. Les autres, ceux qui travaillent, n'ont pas le temps de s'informer, ni l'esprit à ça. Ils essaient de faire marcher leur business et de regarder vers l'avant ! "L'avant, c'est notamment l'Union européenne, auprès de laquelle l'Albanie est candidate à l'adhésion depuis avril 2009 sous l'impulsion de son Premier ministre conservateur. C'est aussi et surtout l'ouverture au monde extérieur, qui a encore une très mauvaise image d'un pays incroyablement attachant et traversé par une énergie folle, bien loin des images de violence, de prostituées et de maquereaux à dents en or qui peuplent encore l'imaginaire... À noter : retrouvée à l'aéroport de Bruxelles National, notre trafiquante de drogue à la valise piégée s'avérera en fait être médecin... en Belgique. PAR MYRIAM LEROY