Nous y voici, entre Pyrénées bleues et montagne Noire. Ici, l'espace semble fait pour que les vents se déchaînent. Ils ne s'en privent guère. Le cers, sec et puissant, vient du nord ; il glace les sangs. Le marin, humide et musqué, vient d'Afrique ; il inspire la pâmoison. C'est une solitude têtue, rythmée par des formes abruptes, taillées pour le choc ou la morsure. Il en émane une énergie primaire, une puissance tellurique, conçues pour écarteler la chair et l'esprit. Sur son éperon rocheux, la cité de Carcassonne ressemble à un poing fermé. Avant de les voir, on devine les maisons basses, comme attroupées, épaule contre épaule, derrière leur colosse de pierre. Tours coiffées, murailles fauves, courtines de 3 mètres d'épaisseur, créneaux et mâchicoulis, he...

Nous y voici, entre Pyrénées bleues et montagne Noire. Ici, l'espace semble fait pour que les vents se déchaînent. Ils ne s'en privent guère. Le cers, sec et puissant, vient du nord ; il glace les sangs. Le marin, humide et musqué, vient d'Afrique ; il inspire la pâmoison. C'est une solitude têtue, rythmée par des formes abruptes, taillées pour le choc ou la morsure. Il en émane une énergie primaire, une puissance tellurique, conçues pour écarteler la chair et l'esprit. Sur son éperon rocheux, la cité de Carcassonne ressemble à un poing fermé. Avant de les voir, on devine les maisons basses, comme attroupées, épaule contre épaule, derrière leur colosse de pierre. Tours coiffées, murailles fauves, courtines de 3 mètres d'épaisseur, créneaux et mâchicoulis, herses et ponts-levis : tout l'arsenal héroïque du Moyen Âge se tient au garde-à-vous sous un ciel d'enluminure. En fait, tombée en déshérence et menaçant ruine, la ville-forteresse a été " civilisée " par le célèbre architecte Viollet-le-Duc au xixe siècle. Les amateurs de patine lui reprochèrent sa chirurgie un peu trop esthétique, avant de l'absoudre et maintenant de le bénir : inscrite au Patrimoine mondial par l'Unesco en 1997, la Cité se flatte d'être le deuxième site le plus visité de France. La restauration appartient désormais à l'histoire des lieux, qu'elle tire certes vers le romanesque, mais sans sombrer dans la " disneyserie ". Il n'empêche que l'on s'y sent volontiers l'âme d'un enfant bercé par les récits de chevalerie. Sur le chemin de ronde, dans l'herbe des lices entre les deux enceintes, on rejouerait bien La Flèche et le flambeau ou Le Miracle des loups. Mais comment s'y prendre quand la " Rome de l'hérésie " et sa bimbeloterie médiévale sont prises d'assaut, chaque année, par des millions de curieux ? En appliquant, par exemple, la ruse vénitienne qui consiste à contourner les places, où se coagule le flux touristique, pour se perdre dans les venelles. Y remonter le temps en compagnie de chats énigmatiquesà A propos de temps, la Carcassonne d'aujourd'hui, au pied de la Cité, s'appelle la Bastide Saint-Louis. On accède à cette ville " nouvelle ", châtiment tardif de l'Eglise romaine, par le Pont-Vieux, qui enjambe l'Aude. C'est une aimable préfecture, tirée au cordeau comme un damier. L'accent méridional s'y fait surtout entendre, place Carnot, autour de l'opulent marché du samedi matin. Quelques beaux hôtels particuliers (Rolland, Murat) mériteraient un nouveau Viollet-le-Duc. Au 53, rue de Verdun, la chambre, toujours close, où la gloire des lettres locales, le poète Joë Bousquet, paralysé, a passé une trentaine d'années, est conservée en l'état, au napperon près. Est-ce morbide ? Émouvant ? Les deux... Autour de Carcassonne, le territoire est un enchantement. Mais les Corbières, où les principaux châteaux cathares semblent crucifiés, exigent plusieurs jours de pèlerinage. Tandis que Minerve et Lastours, autres " citadelles du vertige ", sont à une demi-heure de voiture. Le Minervois rappelle que la vigne est la plus ancienne culture de ce sol minéral, sa plante sacrée. Au printemps, on y respire un air dionysiaque. Pour gagner Lastours, il suffit de remonter, sur une dizaine de kilomètres, le long du cours vif de l'Orbiel. La vallée se boise et s'escarpe, se fait plus verte, plus fraîche. Plantés sur leurs pitons, les quatre châteaux de Lastours sont saisissants. On dirait des ossements curés par le vent et le sel. Ils ressemblent aussi aux " burgs " romantiques des bords du Rhin, que la plume de Victor Hugo a théâtralisés... Manichéen par nature, ne dédaignant pas deviser avec les chers disparus, ennemi juré de toutes les inquisitions et compatissant aux victimes, Hugo nous aurait fait des Cathares dantesques ! Si la réincarnation a toujours cours, peut-être est-il encore temps. Pierre Veilletet